Il est pressé, très-pressé, excessivement pressé; c’est sa spécialité.
Ne cherchez pas à lui parler, il ne peut vous répondre; n’essayez pas de
l’arrêter, il vous flanquerait à la salle de police, tout net. Il ne
marche pas, il court; il n’a pas un moment à lui, pas une heure, pas une
minute, pas une seconde.
Ce matin, l’affreux réveil n’avait pas encore chassé les soldats de leur
étroite couchette, qu’il était déjà debout, lui, rasé, botté, prêt à
partir. Il est pressé.
Si cependant vous trouvez le moyen d’interroger le vaguemestre, voici à
peu près ce qu’il vous répondra:
--Quelle vie! quel métier! Tenez, monsieur, il n’est pas encore neuf
heures du matin, et j’ai déjà fait trente courses; à peine ai-je eu le
temps d’avaler la goutte à la hâte, encore j’ai failli m’étrangler. Qui
sait si j’aurai le temps d’absorber mon absinthe? Déjeunerai-je, même?
c’est une question. Tel que vous me voyez, j’arrive toujours à la
pension régulièrement une heure après les autres, tout est mangé, il ne
reste plus rien; s’il reste quelque chose, c’est que les autres n’en ont
point voulu, c’est par conséquent déplorable. On me fait alors un œuf
sur le plat (_Avec un rire amer_) un œuf! un homme qui a couru toute
la matinée! Je suis vaguemestre, monsieur, ne le soyez jamais; existence
insoutenable! métier de chien! Demain, bien sûr, je donne ma démission
et je reprends mon service à l’escadron, comme les autres... Mais
qu’ai-je fait! Voilà dix minutes que je perds à bavarder, sauvez-vous,
soyez maudit! J’aurais eu le temps d’absorber mon absinthe.
Tout n’est pas rose, il faut bien l’avouer, dans le métier de
vaguemestre!
Le vaguemestre est le Mercure de cet Olympe que l’on appelle
l’état-major d’un régiment; comme ce dieu, il doit avoir des ailes aux
talons de ses bottes. De plus, il est le directeur de la poste du
régiment; toutes les lettres qui partent ou qui arrivent lui sont
remises; il doit savoir les heures de départ et d’arrivée des
courriers, porter les lettres, aller les chercher; les soldats
reçoivent-ils de l’argent sur la poste, ils ne peuvent le toucher
eux-mêmes; ils portent leur mandat au vaguemestre, qui reçoit l’argent
pour eux et le leur remet ensuite, contre un reçu signé sur son _livre
de poste_. Aussi, je vous le garantis, la journée du vaguemestre est
bien employée. Et, encore, s’il ne fallait que de l’agilité, mais c’est
qu’il faut penser à tout; le moindre oubli, le moindre retard peuvent
avoir des conséquences graves; oubli et retard sont sévèrement punis.
Dès le matin, le vaguemestre court à la poste, et de là chez le colonel
pour prendre l’ordre; il revient alors bien vite à la caserne avec le
courrier.
Il trie à la hâte les lettres, les réunit par escadron, et les remet aux
maréchaux des logis chefs, qui les donnent aux brigadiers de semaine,
qui les distribuent aux soldats auxquels elles sont adressées.
Mais l’heure du rapport est arrivée, le vaguemestre court au rapport.
Aussitôt il repart: il doit communiquer le rapport aux officiers
supérieurs. Le lieutenant-colonel attend, le gros-major attend, les
chefs d’escadrons attendent; le vaguemestre précipite sa course. Il doit
en revenant passer chez le payeur et voir un capitaine qui l’a fait
demander; il a, de plus, une lettre à remettre, de la part du colonel, à
un lieutenant qui demeure à l’extrémité de la ville, quel guignon! Il y
court, il ne le trouve pas; la lettre est pressée: le lieutenant doit
être au café--les lieutenants sont souvent au café--à moins qu’ils ne
soient à déjeuner; le vaguemestre visite le café, personne; enfin, il
trouve son lieutenant à la pension, il remet la lettre...
Ouf! il va donc déjeuner. Il se hâte de toute la vitesse de ses jambes
fatiguées; l’appétit lui donne des ailes, il rentre à la caserne;
malheur! l’adjudant-major qui sort de table, l’arrête au passage, il a
quelques observations à lui faire:--les adjudants-majors ont toujours
des observations à faire...
Enfin il déjeune à son tour, il devra ensuite... Mais à quoi bon
détailler la journée?
Le vaguemestre est doué d’une prodigieuse mémoire; chaque semaine,
lorsqu’il distribue l’argent reçu par les soldats, il doit se souvenir
de l’_état de la masse_ de chacun; il doit savoir si ceux qui ont à
toucher sont, ou punis, ou _portés malades_; chaque semaine, les
maréchaux des logis chefs doivent lui fournir un état qui l’informe de
toutes ces choses; mais consulter l’état serait trop long, le
vaguemestre préfère se souvenir.
Le dimanche matin, donc, le clairon _sonne au vaguemestre_, c’est-à-dire
exécute une fanfare qui signifie ceci:
«Que tous ceux qui ont reçu des mandats sur la poste aillent trouver le
vaguemestre, ils vont en toucher le montant.»
Cette sonnerie est fort bien comprise, les soldats accourent, alors
s’engagent des colloques dans ce genre:
LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, vous avez reçu 12 francs?
LE SOLDAT DEMANET.--Oui, mon lieutenant.
LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, votre masse n’est pas complète, vous
n’avez que 11 francs à votre masse, ce qui est déplorable; il faut y
verser les 12 francs.
LE SOLDAT DEMANET.--Je vous en prie, mon lieutenant...
LE VAGUEMESTRE.--Allons, tenez, voilà cent sous, on ne versera que 7
francs; faites un reçu.