C’est sur la joue de ses frères d’armes, presque toujours, qu’il a fait
son apprentissage: rude apprentissage pour les joues! Dieu vous garde de
tomber jamais sous son pinceau et d’éprouver la légèreté de sa main! Il
était autrefois, avant d’entrer au service, charpentier, mécanicien ou
tailleur de pierre; sa tenue et sa bonne conduite lui ont valu le poste
important de barbier, et depuis, avec plus de conscience que de bonheur,
il manie tour à tour les ciseaux et le rasoir.
Ce poste de barbier est un des plus enviés du régiment, et celui qui
l’occupe n’en est pas médiocrement fier. Tout d’abord, il a droit,
chaque mois, à une rétribution provenant d’une légère retenue faite à
chaque soldat; il jouit ensuite de la permission permanente de dix
heures; enfin, il est exempt de toutes les corvées et d’un grand nombre
d’exercices. Et cependant cet emploi n’est pas une sinécure.
Le barbier est responsable des têtes de toute sa compagnie: les barbes
sont-elles trop longues, les cheveux dépassent-ils l’ordonnance, c’est à
lui que l’on s’en prend; le règlement est là, il doit l’exécuter à la
lettre, passer l’inspection et tondre ses frères d’armes le plus ras
possible, malgré eux souvent.
Il est des troupiers, en effet, qui tiennent à leur chevelure, cet
ornement naturel de l’homme. Le militaire galant aimerait assez à porter
les cheveux longs, peut-être pour qu’une main amie pût en lutiner les
boucles; mais le règlement est impitoyable.
«--Du moment ousque les cheveux ils sont saisissables avec la main, dit
le brigadier, c’est qu’ils ont itérativement besoin d’être coupés.»
Il n’est sorte de moyen employé par le troupier coquet pour conserver
ses cheveux; il les mouille chaque jour ou les colle le long des tempes
à force de cosmétique, puis il les relève sous son képi avec un soin
extrême.
Peines perdues! les officiers sont au fait de ces ficelles, ils
relèvent le képi, ébouriffent les cheveux, et alors le délinquant et le
barbier responsable sont à peu près certains de deux ou même de quatre
jours de consigne.
Les vieux renards, les finauds, ne s’arrêtent pas à ces moyens
vulgaires; ils feignent des maux d’yeux ou d’oreilles et obtiennent du
chirurgien-major l’autorisation de porter les cheveux longs.
Les jours de grande revue sont pour le barbier des jours terribles. En
moins de deux heures, il doit _tomber_ cent cinquante ou deux cents
barbes, sans compter les coupes de cheveux.
C’est alors qu’il faut le voir, les manches retroussées jusqu’au coude,
armé de son terrible rasoir, qu’il n’a même pas le temps d’affiler; les
soldats, il faudrait dire les patients, se savonnent eux-mêmes d’avance,
et les uns après les autres viennent prendre place sur le banc du
supplice. En un tour de main la chose est faite, les barbes les plus
dures ne résistent pas, les poils qui ne veulent pas se laisser couper
sont arrachés; la joue saigne bien un peu, mais c’est la moindre des
choses: qu’est-ce qu’une écorchure, d’ailleurs, pour le soldat français?
Le barbier est, au reste, un homme consciencieux, et s’il lui arrive
parfois de couper une oreille, il a grand soin d’en rendre le morceau
au légitime propriétaire.
Les troupiers redoutent le rasoir, mais ils se moquent volontiers du
barbier; ils l’appellent le boucher ou l’écorcheur, tout bas, car s’il
les entendait, il tient la vengeance entre ses mains.
Dans tous les régiments qui ont fait campagne en Afrique, le barbier a
pour plat à barbe une carapace de tortue.
Il court dans l’armée une foule de légendes dont les barbiers sont les
héros; c’est d’abord l’histoire du barbier Plumepate, qui appartenait à
un régiment de cavalerie.
Ce barbier, fort habile d’ailleurs, avait un caractère des plus
vindicatifs. Puni un jour très-sévèrement par son capitaine, il jura de
se venger, et annonça tout haut qu’il tuerait celui qui l’avait puni.
Les menaces du barbier arrivèrent aux oreilles du capitaine: il demanda
aussitôt Plumepate.
--Tu as juré, lui dit-il, que tu me tuerais: c’est de la forfanterie de
ta part, tu n’oserais jamais; tiens, je vais te faire la partie belle,
prépare tes instruments, et rase-moi.
Le terrible Plumepate fut complètement déconcerté; il se mit à
l’œuvre, mais il n’osa exécuter ses menaces. Jamais, au contraire, il
n’avait fait une barbe aussi nette.
Une autre fois, on était en campagne; le barbier d’un régiment de ligne
fut appelé pour raser le général en chef. Je laisse à penser si la main
du pauvre diable tremblait! elle tremblait tant et si bien, que le
général, l’opération terminée, avait la figure en sang. L’infortuné
barbier, épouvanté de ce qu’il venait de faire, tremblait de tous ses
membres et s’excusait de son mieux.
--Tiens, lui dit le général, voici un louis! Si ta main n’avait pas
tremblé en rasant ton général, tu ne serais pas un vrai troupier.
En campagne, le barbier redevient soldat comme les autres; les
troupiers, noircis par la poudre, négligent fort leur barbe et leurs
cheveux:
«--Lorsqu’on trouve de l’eau en Afrique, on la boit, et on ne s’amuse
pas à y faire dissoudre du savon.»
Il advient cependant quelquefois que le barbier d’un régiment est un
barbier véritable, qui connaît son état et qui l’exerça avec honneur
avant d’être soldat. Alors l’escadron est dans la jubilation, les
troupiers se font raser avec bonheur par cet homme rare, qui ne fait
jamais d’entailles; dont le rasoir, toujours affilé, se sent à peine.
Les plus coquets, moyennant une légère rétribution, se font coiffer et
pommader par lui.
Les sous-officiers, non-seulement de l’escadron, mais de tout le
régiment, lui donnent leur pratique; il devient leur favori, leur homme
indispensable, ils ont pour lui des attentions, presque des prévenances,
et vont jusqu’à lui permettre un certain degré de familiarité.
Louis XI, de son barbier, avait bien fait son premier ministre.