Une tête un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au
lieutenant-colonel du 13e le surnom de _la boule d’argent_.
Jusqu’à ces jours passés, il espérait devenir colonel. Il ne l’espère
plus. On vient de lui envoyer la croix d’officier de la Légion
d’honneur.--Chacun sait ce que parler veut dire. C’est une fiche de
consolation avant la retraite.
Un lieutenant facétieux qui ne lui a jamais pardonné certains huit jours
d’arrêts, a prétendu que ce n’était pas la croix du bon larron.
Le lieutenant-colonel n’est riche que de trois filles; chaque matin il
sort à cheval avec l’une d’elles, vêtue en amazone. Quelquefois il
attelle ses deux chevaux à une voiture qu’il acheta d’occasion après
certaine lettre reçue de Paris, où on lui disait encore d’espérer.
Il vient au quartier le moins possible, encore trouve-t-il que c’est
trop. C’est aussi l’avis des hussards.
Dernièrement, pendant une absence du colonel, il a commandé le régiment
_par interim_. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau
d’avancement.
Depuis qu’il est officier de la Légion d’honneur, sûr de sa retraite par
conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances,
respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.
Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est
pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.
* * * * *
Le grade de _chef d’escadrons_, dans la cavalerie, correspond à celui de
_chef de bataillon_ dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux
autres on dit: mon commandant.
Il y a deux chefs d’escadrons au 13e. L’un est jeune, riche, beau
cavalier, porte fièrement un grand nom, c’est un des généraux de
l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jours à être mis à la
retraite.
Le premier est le type achevé du brillant militaire: il va beaucoup dans
le monde, où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les
livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand
seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au
ministère, est garçon.
Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier
que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il
est de semaine. Très-doux pour les simples hussards, sangle dur les
sous-officiers, et avec les officiers est _roide comme la justice_.
Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son
organe est grêle et pointu; mais, comme Démosthènes, il espère triompher
de cette difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer
aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler
leur repos.
Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la
vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui
_passer sur le corps_, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il
est toujours ce qu’il était il y a trente ans--le plus gai des
sous-lieutenants.
Adore les _charges_ militaires qui font tant rire tout ceux qui n’en
sont pas l’objet, et pour trouver un peu de gaieté recherche la société
des jeunes officiers.
C’est lui qui, faisant un jour fonction d’aide de camp près d’un
maréchal qui avait le malheur d’être le plus triste des écuyers,
s’amusait à imiter--à s’y méprendre--le bruit éclatant que font les
chevaux lorsqu’ils vont ruer. Le maréchal se retourna un peu ému:
--Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l’escorte, prenez
garde, tenez bien vos chevaux.
Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de _charges_ de ce
genre, toujours ébruitées, et vous ne serez pas surpris du peu de chance
du commandant.
Il est du dernier bien avec tous les généraux actuels, beaucoup ont été
ses collègues à Saumur; il les tutoie et ils le tutoient, ce qui
n’empêche qu’il aura sa retraite bientôt. On dit qu’il n’est pas
sérieux.
Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.
Il jure comme un diable après le service: tout retombe sur lui, il a un
mal de chien; mais s’il est libre un seul jour, il s’ennuie à périr.
Hiver comme été, tous les matins à six heures, il est debout, habillé et
rasé. De semaine ou non, on est bien sûr, quand sonne le pansage, de le
voir arriver au quartier. Il y vient, assure-t-il, pour savoir la
nouvelle et prendre un peu l’air; il en profite pour prendre la goutte.
Les soldats l’adorent, les officiers le chérissent, il est aimé de tous;
mais c’est parfois un malheur d’avoir trop d’amis.
* * * * *
Plus dissemblables encore sont les deux adjudants-majors, qui de semaine
chacun à leur tour font la police du quartier.
L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement
il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme
le feu, il a été surnommé _pince-sans-rire_ ou _tape-sec_. Son grand
bonheur est de lutter de ruse avec tous les _carottiers_ possibles. Il
fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se
promène toutes les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.
L’autre est une tempête. Tous ses mots il les ponctue de deux
jurons--lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la
parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié
quand il est content d’un troupier est: affreux _rossard_. Mais là se
bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collègue va
jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.
Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de
_passe-droits_. Jamais il n’a _passé_ qu’à l’ancienneté, il ne connaît
le _tour de faveur_ que par ouï-dire. Il a été quatorze ans maréchal des
logis chef, avant d’arriver à la _lieutenance_; aussi l’épaulette de
capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier
troupier fini de l’armée française.
Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une
fois pékin?
--Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s’écrie-t-il
quelquefois, je suis f...ichu le jour où on me _fendra l’oreille_.
Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux
réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté
dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.
Sa main gauche est la _main de la bride_, il ne dit ni la gauche ni la
droite, mais bien _le côté montoir_ et le _côté hors montoir_. Si on lui
résiste, il prétend qu’on se _cabre_ ou qu’on _rue à la botte_; un homme
qui devient fou a _perdu ses étriers_.
Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait,
des renseignements de ce genre:
--_Faites sentir l’éperon, un demi-tour, rendez la main_; à la hauteur
de la première rue, _côté montoir, la botte à gauche, rendez, et au
trot, en avant_...
C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait
à sa femme:
--Cré nom! on ne donne donc pas _la botte_, ici!
Mais le capitaine a beau hérisser ses moustaches, il n’a jamais réussi à
effrayer sa femme, qui est, à ce qu’il prétend, _bon cheval de
trompette_ et n’a pas peur du bruit; on dit même qu’elle le fait
_trotter très-doux_.
Comme signe particulier, Gédéon remarqua que lorsque le capitaine était
très-irrité, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait.
Il y a encore, en ce moment, au 13e, un adjudant-major
supplémentaire. C’est un officier d’état-major qui fait dans la
cavalerie ses deux années de stage réglementaires.
En un an Gédéon ne l’aperçut pas dix fois. On savait seulement qu’il
montait tous les jours à cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier
plus que médiocre, il aspirait à devenir écuyer.
Il traîne mélancoliquement le boulet de son ennui, considère
Saint-Urbain comme un lieu d’exil, et porte des lunettes.
* * * * *
Par une curieuse exception qui prouve bien que le 13e hussards n’est
pas un régiment comme les autres, le _gros-major_ est sec comme un clou.
Cette maigreur est même la source d’une foule de plaisanteries toutes
plus originales les unes que les autres.
* * * * *
Chacun des cinq escadrons du 13e hussards a deux capitaines. Un en
premier, un en second. En tout dix pour le régiment.
Le capitaine-commandant désire passer chef d’escadrons. C’est tout
naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le
colonel sur son régiment; aussi s’occupe-t-il beaucoup de ses hommes.
C’est lui qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantôt
d’un effet, tantôt d’un autre.
Son bras droit est le maréchal des logis chef.
Avoir un bon chef est un vrai _quine_ à la loterie pour un capitaine, et
on sait si les quines sont rares. Peut-être y a-t-il cette raison qu’il
est extrêmement dangereux d’être un très-bon marchef, on a trop l’air
d’être créé pour l’emploi, et le capitaine est capable, autant par
affection que par égoïsme, de ne pas mettre tout l’empressement possible
à faire avancer son bras droit.
La revue des chambres par le colonel est l’affaire capitale du
capitaine-commandant. Ces jours-là, il est comme un hérisson, surtout
s’il croit avoir trouvé quelque combinaison nouvelle pour disposer _la
charge_ des hommes, c’est-à-dire leurs effets, combinaison qui doit
produire un agréable coup d’œil.
Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants,
qui embêtent les maréchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui
bloquent les hussards. Tout est ricochet au 13e.
--Sacredieu! je ne puis pourtant tout faire par moi même, et être
partout.
Tel est le refrain du capitaine-commandant.
Il n’y a au 13e qu’un seul capitaine insouciant, celui du 4e
escadron. Il ordonne peu de revues, et dit à tout propos: Je m’en bats
l’œil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que
les autres.
Gédéon n’a jamais connu son capitaine en second. Il est détaché; c’est
sa spécialité. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il
écrit de temps à autre à ses collègues du régiment, pour savoir si le
13e est toujours en garnison dans la même ville.
On dit qu’il est très-appuyé d’en haut. Voilà deux ans qu’il habite
Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq à six, au
_Helder_.