Bien que le 13e hussards soit peut-être l’endroit du monde où
l’argent--le tyran du siècle--a le moins de valeur réelle et de
prestige, les officiers sont cependant divisés en deux classes bien
distinctes:
Ceux qui sont riches, et ceux qui ne le sont pas.
Au 13e, l’officier qui n’a que sa solde est plus malheureux, cent
fois, que les maréchaux des logis.
Lorsqu’il a payé sa chambre, sa pension, le tailleur, le bottier, le
sellier, l’armurier et dix autres fournisseurs, il ne lui reste plus un
sou pour aller au café, pour fumer quelques cigares, pour faire un peu
de fantaisie, etc., etc.
Et même payer les choses indispensables lui est matériellement
impossible, ce qui fait qu’il garde son argent pour le superflu, qui est
le véritable nécessaire.
Alors il fait des dettes!
Or, l’officier qui s’endette est à peu près perdu, au 13e s’entend.
Son avancement est entravé, brisé!
Il n’ira pas à Clichy, mais que d’ennuis, de tracasseries! Puis viennent
les oppositions. Et lorsque la solde entière était insuffisante pour
joindre les deux bouts, la solde diminuée des _retenues_ ne suffit pas
davantage.
Le colonel ne badine pas avec les dettes. N’a-t-il pas fait une fois
manger à l’ordinaire des sous-officiers un lieutenant que serraient de
trop près ses créanciers? On a vu, pour ce motif, des officiers mis en
demi-solde.
Choisir la cavalerie lorsqu’on n’a pas une famille riche, est un trait
d’insigne folie: la solde est insuffisante, quoi qu’on fasse. Outre
qu’on est malheureux comme les pierres, l’avancement même devient un
désastre.
Changer de régiment, passer des lanciers dans les dragons, des hussards
dans les chasseurs, est une véritable ruine. Tout est perdu de l’ancien
uniforme, il faut s’équiper à neuf. On ne peut utiliser que deux objets,
le col et les bottes.
Après trois avancements de ce genre, un officier de fortune,
c’est-à-dire sans fortune, est obéré pour toute sa vie. Jamais il ne
s’en tirera, à moins d’un mariage. Et on ne trouve pas si aisément à
_contracter_.
Mais presque tous les officiers du 13e hussards sont riches, ou du
moins _ont quelque chose de chez eux_. Quatre ou cinq ont plus de vingt
mille livres de rente, deux viennent au quartier en tilbury quand ils
sont de semaine.
Ils font donc peu ou point de dettes, et se soucient fort peu de _l’état
des fournisseurs_ qui leur a été laissé par les officiers qu’ils ont
remplacés à Saint-Urbain.
Cet _état_ est un document précieux que se transmettent les régiments
lorsqu’ils changent de garnison. Tous les marchands de la ville y sont
portés avec des notes détaillées à côté de leur nom.
Ce legs, essentiellement utile, devient pour les nouveaux venus un
indispensable _guide des étrangers_, bien autrement renseigné que les
_livrets Joanne_.
Voici un extrait textuel de celui qu’avaient reçu à leur arrivée les
officiers du 13e.