On appelle fantaisie tout ce qui dans le costume n’est pas absolument
d’ordonnance.
Un shako plus bas de forme, un ceinturon plus court, un col plus étroit,
des bandes de pantalon plus larges, des bottes vernies, des gants de
chevreau, voilà la fantaisie pour les officiers.
Les maréchaux des logis _font fantaisie_ avec une tenue fine en drap
d’officier, un képi d’officier sauf le liséré d’or, et des galons qui
montent jusqu’aux épaules.
Pour les soldats, faire fantaisie, c’est porter du drap plus fin, des
pantalons plus larges, des bottes fines et des éperons à vis.
C’est toujours l’uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C’est quelque
chose qui diffère de ce que portent tous les autres, une contravention à
l’ordonnance, par conséquent.
Telle était dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a
pris la plus grande extension.
Un sous-officier qui _s’en croit_, un lieutenant qui punit plus que de
raison, un troupier qui se fait toujours mettre à l’ours, un homme qui
trotte à l’anglaise, tous ceux-là font de la fantaisie.
La fantasia, au reste, ne prend d’importance que lorsqu’elle est
interdite. Alors c’est une rage, une fureur; outre le plaisir intime de
se distinguer, on a celui de risquer une punition. C’est une question de
chance et d’adresse; un jeu, en un mot.
C’est à qui fera le plus d’extravagances.
Le précédent colonel du 13e ne pouvait souffrir la fantaisie; c’était
un terrible Alsacien, troupier de ses éperons à son pompon, et plus dur
encore pour les autres que pour lui-même. Il portait des bottes
d’ordonnance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe; ce
n’était pas pour tolérer des superfluités d’uniforme chez les autres. La
moindre contravention lui semblait une épigramme amère.
Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats,
sous-officiers, officiers, résistaient à qui mieux mieux.
Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton était chargé
d’inspecter minutieusement tout hussard qui se présentait pour sortir,
avec ordre de _faire faire demi-tour_ à quiconque n’était pas absolument
à l’ordonnance.
Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vêtements en ville.
C’était bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu’ils étaient de
service, le contrôle devenait facile, mais comment les atteindre au
dehors?
Jusqu’au jour de sa retraite, car il ne passa jamais général, ce
terrible colonel chercha vainement un moyen.
Lui-même cependant s’occupait activement de ce qu’il appelait la chasse
à la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit
bout de ficelle de _quarante-cinq millimètres_, largeur réglementaire de
la bande d’or des pantalons noirs du 13e hussards.
Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l’officier suspecté
d’être en contravention et ne dédaignait pas, sa ficelle à la main, de
s’assurer de la justesse de son coup d’œil.
S’il eût continué longtemps encore, les lieutenants du 13e
porteraient à l’heure qu’il est une bande de drap noir sur un pantalon
d’or.