Enfin il vint, ce grand jour.
Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en
grande tenue, l’or ruisselle sur leurs uniformes, le régiment retient sa
respiration. C’est le général.
Une seule chose parut le préoccuper: l’armement.
A son départ pour l’Afrique, où il s’est illustré, entre parenthèses, le
13e avait reçu des fusils comme ceux des dragons. Le général voulait
faire rendre la carabine.
Il eut à ce sujet de longues conférences avec le colonel, et le
changement fut résolu en principe.
Puis il passa quelques revues à pied. Il était manœuvrier et tenait à
faire montre de son habileté et de son expérience. Il avait aussi une
voix superbe, ce qui est bien plus important qu’on ne se l’imagine.
Le jour de son départ, eut lieu une grande revue d’honneur, à cheval.
Tout Saint-Urbain était accouru sur le terrain de manœuvres. Pour
cette grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston
soliste et une petite flûte également soliste qui firent merveille.
Ce fut le début de Gédéon. Il était là, à cheval, le corps en arrière,
le sabre au poing; la musique lui montait à la tête, il eût voulu devant
lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix.
Aux fanfares des cuivres se mêlaient le cliquetis de l’acier et l’odeur
de poudre. Car on avait tiré des coups de pistolet. Il était ivre, de
cette ivresse folle qui fait les héros.
A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gédéon eut la
jambe droite si fortement pressée entre son cheval et celui de son
voisin, qu’il faillit s’évanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba.
Il venait aussi de s’apercevoir que les femmes ne faisaient pas la
moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles
regarder les maréchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur
admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour
de leurs escadrons.
Gédéon était devenu plus froid que marbre, il faisait ses observations.
Le régiment était alors en colonne, on commanda un _en avant en
bataille!_ Il calcula que pour obtenir cette formation, il n’avait pas
fallu moins de CENT QUARANTE COMMANDEMENTS, faits à tue-tête par
_trente-quatre officiers_[C].
[C] Le 13e à cette époque avait six escadrons.
Enfin, à deux heures de l’après-midi, après trois heures d’attente sur
le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le régiment put regagner
son quartier et manger la soupe.
Le soir il y eut une distribution de vin. Gédéon remarqua que chaque
homme avait une ration fort inférieure à celle annoncée. On lui expliqua
que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant
d’arriver au hussard.
Les liquides perdent énormément à être dépotés; à passer de chez le
fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d’ordinaire, ils
s’évaporent plus qu’on ne saurait se l’imaginer.
L’inspection terminée, les gorges chaudes commencèrent.
Le général-inspecteur, qui avait gagné tous ses grades dans
l’infanterie, n’était pas cavalier; sa tournure, à cheval, était
grotesque, de l’avis même des simples soldats. Quelques-uns assuraient
qu’à un changement de front, il avait eu recours à la cinquième rêne.
Même le brigadier Goblot ne craignit pas d’affirmer que,
subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Buffon.
Gédéon ayant ouvert l’avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir
dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.
Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un général commandant
l’école de cavalerie de Saumur avait été surnommé _Trousquin_, parce
qu’il n’était pas précisément le meilleur écuyer de l’armée.
Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent levées, à
la grande joie de Gédéon, qui depuis près d’un mois, n’avait pas couché
dans ses draps.
On lut ensuite un ordre du jour du colonel, où se trouvait cette phrase:
«Le régiment a été à la hauteur de sa réputation; hussards, je suis
content de vous.»
Gédéon la traduisait ainsi:
--Hussards, j’espère bien ne pas tarder à _passer_ général; je suis
assez content de moi.
Peut-être n’était-ce pas exact, au moins était-ce bien trouvé.
Le soldat n’est-il pas la matière première de la gloire?...
L
Le colonel du 13e hussards a une idée fixe: _passer_ général. Il
subit son grade comme une transition nécessaire. On lit sur sa figure
l’ennui de la résignation.
Jeune, riche, de la promotion de l’année dernière, il se demande
très-sérieusement s’il doit, longtemps encore, _moisir_ sous les
épaulettes de colonel.
S’estime l’homme le plus malheureux du régiment, et cela se conçoit:
mille hommes sont infiniment plus faciles à conduire qu’un pensionnat de
demoiselles, mais il y a huit cents chevaux--sujets aux deux terribles
maladies sus-nommées.--Voilà ce qui trouble les nuits du colonel.
Il aime à se dire le père du soldat, sans prétendre que «qui aime bien
châtie bien.» Il a les punitions en horreur et exècre les _punisseurs_.
Il punit rarement lui-même, mais alors il _sangle serré_.
Il n’a jamais compris qu’on fît des dettes, peut-être parce qu’il est
riche; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque à la porte
sans commisération les fournisseurs qui viennent réclamer, avec cette
seule phrase de consolation: «Il ne fallait pas faire crédit.»
Tout ses _galops_ aux officiers dont il est mécontent commencent ainsi.
«Pardieu! j’ai été capitaine aussi, moi...» ou: «Monsieur, lorsque
j’étais sous-lieutenant...»
Cette fiction oratoire lui est si familière, qu’il l’emploie même avec
les troupiers: «Lorsque j’étais simple hussard, et que j’étais de garde
d’écurie...»
--Pardon, colonel, vous oubliez que vous êtes sorti de Saint-Cyr avec le
numéro 3.
Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se
borne-t-il à examiner les chevaux avec le vétérinaire.
Quelquefois, madame _la colonelle_ accompagne son mari. Elle ne manque
jamais de demander la levée de punitions, ce qui lui est toujours
accordé.
Enfin il autorise et encourage la _fantaisie_;--au 13e on dit
_fantasia_.
Mais ce mot mérite bien les honneurs d’un chapitre à part.