L’époque de l’inspection approchait, et cet événement, d’une haute
gravité pour tous les officiers du 13e, mettait le régiment en émoi.
Les hussards n’avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus
même songer à sortir. Les travaux se succédaient sans une heure de
répit. Le matin, manœuvre à cheval; l’après-midi, revue dans les
chambres; le soir, exercice à pied. Le pansage était devenu relativement
une récréation.
Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient
littéralement la tête, et déployaient une foudroyante activité pour
faire exécuter tous les ordres du capitaine commandant de l’escadron.
Précisément, le général que l’on attendait en était à sa première
tournée, on ignorait ses habitudes. Quel _tic_ avait-il? Car tous les
inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s’adresse qu’aux détails, cet autre
ne voit que les manœuvres. L’un s’attache particulièrement aux
chevaux, un dernier n’y fait pas la moindre attention.
D’ordinaire ces choses-là se savent d’avance, et on se prépare en
conséquence; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il
s’agissait donc de parer à tout.
De là les manœuvres ordonnées par le colonel, de là les revues de
détail commandées par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive
de quelque nouvel objet.
--Sacrebleu! disait Gédéon, le gouvernement ne nous donne donc des
effets que pour fournir des prétextes à revues.
Et, malgré l’aide de son camarade de lit, il était toujours en retard de
cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l’appelait plus
que _rossard_--une épithète fort en vogue au 13e--et que comme il
pleuvait de la salle de police, il était toujours sous la gouttière.
Bon gré mal gré, son éducation de hussard s’achevait. Il commençait à
savoir _astiquer proprement_ un mors de bride, blanchir ses
buffleteries, monter et démonter son fusil, _brûler_ sa poignée de
sabre, jaunir ses parements, et une foule d’autres choses encore, qui
sont bien moins faciles qu’elles n’en ont l’air.
On lui avait appris aussi à _faire son paquetage_--science ardue, mais
indispensable à un hussard.
Ah! c’est une terrible opération que le _paquetage!_ le plus malin s’y
fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir réussi le
sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent
péremptoirement le contraire.
Il s’agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout
l’équipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une œuvre d’art:
il doit renfermer trois fois plus d’objets qu’il n’en peut contenir,
être rond, cintré, plus mince aux extrémités qu’au milieu. Et le manteau
à rouler! il faut se mettre à cinq pour le réussir à l’ordonnance.
Puis Gédéon s’écorcha les mains à fabriquer des _bottillons_. On appelle
ainsi des tortils de foin fortement serrés et comprimés, la ration d’un
cheval pour vingt-quatre heures, réduite à son plus mince volume. On
apprend aux hussards à les fabriquer pour les expéditions et les
marches forcées en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon à
l’ordonnance, il faut une demi-journée à deux hommes, je n’ai jamais
entendu dire qu’on s’en fût servi. Le _filet_ est d’ailleurs infiniment
plus commode.
Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les
escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prédilection: pompons de
schako, étuis à plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre,
molettes d’éperons, il y en a pour tous les goûts.
Le capitaine du 1er escadron, celui de Gédéon, s’attachait surtout
aux _trousses_; il en passait l’inspection au moins deux fois par
semaine.
--Sans trousse complète, disait-il souvent, pas de bon soldat possible,
pas de hussard ficelé.
Peut-être avait-il raison. La trousse est en effet le nécessaire à
ouvrage du troupier; c’est un petit sac de cuir, dit _sac-à-malice_, qui
doit renfermer un nombre incalculable d’objets.
En voici à peu près l’énumération: une paire de ciseaux, un dé, un étui,
six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d’uniforme,
quatre pour les manches, douze boutons d’os blanc, autant de noirs,
quatre boutons doubles pour sous-pieds, de la cire jaune, de la cire à
giberne, une alène, un bouchon, un peigne, etc., etc., etc.
Gédéon m’a souvent avoué que cette revue lui avait _rapporté_ plus de
soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du
1er escadron le surnom de _La Trousse_, si connu au 13e, que ses
collègues mêmes ne l’appelaient jamais autrement. Il ne s’en fâchait
pas. Un motif analogue avait attiré au capitaine du 3e le sobriquet
de _La Molette_.
A mesure que le grand jour approchait, l’activité devenait de plus en
plus fiévreuse.
Du réveil à l’extinction des feux, le trompette de planton soufflait à
perdre haleine.
C’était l’adjudant-major: Trompette! _sonnez aux consignés_. Et en avant
le pinceau. Puis, le capitaine-instructeur qui voulait avancer
l’instruction de ses conscrits: Trompettes, _sonnez les classes_. Et les
corvées, et les manœuvres! Le régiment était sur les dents.
Gédéon ne savait où courir. Entre deux exercices, également obligatoires
pour lui, il n’avait pas le bon esprit, de ne pas choisir. Il courait à
l’un: porté manquant à l’autre, il était puni. Ses journées étaient une
colère continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de
consolation.
S’il avait une minute à lui, il _réclamait_, pour le principe, bien
entendu; car réclamer, c’est cracher en l’air: il vous en tombe toujours
quelque chose sur le nez.
--Si je ne me suis pas brûlé la cervelle à cette époque, disait-il plus
tard, c’est que je n’ai pas trouvé le temps de charger mon pistolet.