Le lendemain, à la pointe du jour, Gédéon et son adversaire se
rencontraient sur le terrain des manœuvres, théâtre ordinaire de ces
expéditions. Ils étaient suivis de leurs témoins et assistés du maître
d’armes.
Sans ce dernier, pas de duel autorisé au 13e. Arbitre absolu, il
remplit les fonctions de juge ou maître de camp. Il décide des coups,
et, le moment venu, déclare l’honneur satisfait.
Un homme charmant, le maître d’armes du 13e, et le meilleur tireur de
contre-pointe de l’armée! Un bras de fer, des muscles et des jarrets
d’acier, et quel coup d’œil!
Il faut le voir à sa salle, lorsqu’il a mis bas le dolman pour revêtir
le plastron blanc, sur lequel brille un cœur écarlate. Sans peine et
sans fatigue, il suit les cinq ou six leçons que donnent ses _prévôts_.
Un joli coup se présente-t-il? crac, son épée étincelle comme l’éclair
et arrive comme la foudre, à l’un, à l’autre. Il pare, riposte, attaque,
il a dix engagements à la fois. Les scintillements des sabres et des
épées font à son front comme une auréole, il est le dieu du fer.
On n’a vraiment à lui faire qu’un seul reproche. Lorsque lui-même daigne
donner une leçon avec les sabres de bois d’étude, il prend un malin
plaisir à faire de temps à autre pleuvoir une grêle de coups sur les
doigts, les bras et les épaules de ses élèves trop lents à la parade.
D’ailleurs, d’une fabuleuse urbanité, d’une politesse méticuleuse,
esclave des formes et des belles manières; beau diseur, démonstrateur
prolixe et recherchant volontiers cette fine pointe qui jaillit dans la
conversation comme l’éclair de l’épée.
Aimant l’art pour l’art, il ne comprend pas le duel entre deux
maladroits. Il pleure encore un de ses amis tué dans une rencontre,
moins parce qu’il est mort que parce qu’il a été mis bas par un de ces
coups qui, sans être déloyaux, sont hors de toutes les règles--et ne
devraient pas compter.
Lui-même a eu bon nombre d’affaires, car dans sa jeunesse il avait la
tête près du bonnet de police, mais Gédéon ne lui en entendit jamais
parler. A coup sûr il ne devait pas avoir tort. Demandez au premier
hussard du 13e que vous rencontrerez, il vous affirmera que le maître
d’armes du régiment est incapable de chercher une querelle à un enfant,
et ne massacrerait pas une mouche de propos délibéré.