Lorsqu’une querelle s’est élevée entre deux hussards du 13e, et
qu’ils veulent la vider sur le terrain, _ils se font porter pour un coup
de sabre_.
C’est-à dire qu’ils vont ensemble chez le marchef de l’escadron et lui
expliquent les motifs vrais ou faux de leur dispute. Le chef en prend
note, et le lendemain, au rapport, soumet la demande au colonel, qui
autorise ou défend le combat.
Le colonel du 13e aime trop ses soldats pour leur refuser jamais
cette petite satisfaction.
Muni de son permis de duel pour le lendemain, Gédéon n’était pas sans
inquiétude, mais il eût mieux aimé souffrir mille morts que d’en laisser
rien voir. Et pourtant on eût été préoccupé à moins.
En dépit de sa réputation de Mortagne, c’est à peine s’il savait tomber
en garde, et son adversaire pouvait être très-fort. Son camarade de lit,
heureusement, entreprit de lui faire un peu la main, et, tout en lui
démontrant un bon coup, lui rendit quelque assurance.
Au 13e les cavaliers fréquentent peu la salle d’armes, bien qu’elle
soit obligatoire, pendant les trois premières années au moins, et qu’on
leur retienne dix centimes par prêt pour les fournitures et la haute
paye des prévôts.
Les hussards, qui ont toute leur journée prise pour le service des
chevaux, ne peuvent aller à la salle d’armes que le soir; or, s’ils sont
libres, ils aiment infiniment mieux se reposer sur leurs lits ou aller
se promener, que d’ajouter une fatigue de plus à leurs autres fatigues.
Aussi, généralement, sont-ils beaucoup moins forts que les fantassins,
dont l’escrime est à peu près la seule occupation et, avec la danse, le
seul art d’agrément.
Pendant qu’il donnait à son bleu ces renseignements, La Pinte, qui avait
été prévôt autrefois, essayait de l’initier à la science du maître
d’armes, à cet «art difficile de donner sans jamais recevoir.» Les
banquiers enseignent le contraire à leurs élèves. Il lui apprenait à
donner et à parer les coups de tête, de flanc, de banderole, de
manchette, et bien d’autres encore.
Car au 13e, l’épée et le fleuret ne sont pas admis pour les duels;
les hussards, lorsqu’ils s’alignent pour _se flanquer un coup de
torchon_, se servent toujours du _bancal_.
--Une arme effrayante, le sabre! pensait Gédéon, longue, large, pesante,
bien tranchante, bien pointue, qui tombe comme une massue et coupe comme
un rasoir!
Eh bien! non! le sabre est terrible, c’est vrai, son aspect est
formidable, mais il est peut-être moins dangereux que l’épée, moins
perfide que le fleuret; ces armes souples comme le serpent, acérées
comme l’aiguille, qui vous tuent sans vous tirer une goutte de sang.
Avec le bancal, au moins, on voit sa blessure. Pas n’est besoin qu’un
des témoins y vienne coller ses lèvres pour arrêter l’épanchement
intérieur, elle saigne pardieu bien d’elle-même!
Voulez-vous des entailles et des estafilades? parlez-moi du sabre.
Tudieu! quels beefsteacks il vous enlève, lorsqu’habilement manié il
tombe sur une partie charnue.
--Et voilà pourquoi, conclut La Pinte, le bancal est pour un maladroit
comme la meilleure des armes. Il ne te tuera pas en traître, comme un
carrelet, tu auras le temps de le voir venir, et si tu es estropié, sois
tranquille, tu le sentiras bien.