Tout se passa comme on en était convenu.
Après l’appel, le brigadier sortit pour une affaire urgente, et en moins
d’un instant le voleur de pain fut saisi, déshabillé, et lié à un banc.
Alors tous les hussards, l’un après l’autre, le cinglèrent de trois
vigoureux coups de courroie.
Les épaules du malheureux bleuissaient, il se tordait désespérément. Par
instants une douleur plus forte que les autres lui arrachait un
hurlement. Convaincus de leur bon droit, les soldats restaient
impassibles.--Ils frappaient fort, mais froidement et sans colère, comme
des justiciers.
Seul peut-être de la chambrée, où pourtant il n’était pas le seul
engagé volontaire, Gédéon voyait ce spectacle avec horreur. Son cœur
se soulevait de honte et de colère. Son tour venu:
--Non! s’écria-t-il, non, mille fois non, je ne frapperai pas.
Un murmure menaçant s’éleva.
--Je ne suis pas un bourreau, continua-t-il, écoutez-moi...
Alors, il entreprit un superbe discours pour prouver à ses camarades
l’indignité de leur conduite; il parlait, sans comprendre que sa
protestation était parfaitement ridicule, et qu’il prolongeait le
supplice du malheureux dont il prenait la défense, et qui lui-même
hurlait:
--Mais tape donc, s. n. d. D., et que ça finisse.
Déjà les imprécations de tous les hommes couvraient la voix de
l’orateur. Plus impatient que les autres, un hussard, taillé en Hercule,
marcha sur Gédéon, et lui mettant le poing sous le nez:
--Tu n’es qu’un propre à rien, lui cria-t-il, un pleurard, tu veux nous
vendre.
Gédéon n’en entendit pas davantage. Il sauta à la gorge du hussard.
Il y eut, par ma foi, quelques bons coups de poing d’échangés, et
Gédéon-Don-Quichotte allait, sans aucun doute, recevoir une superbe
volée, lorsque son camarade de lit, qui jusque-là avait blâmé hautement
sa conduite, l’arracha à ce danger.
--Assez d’épée d’Auvergnat comme ça, dit le vieux La Pinte; tout à
l’heure vous vous arrangerez.
Le supplice s’acheva sans que personne songeât de nouveau à faire
violence à Gédéon. Sa colère lui avait regagné l’estime générale, un
instant perdue. On comprenait que, n’étant pas lâche, il ne pouvait être
traître.
Lorsque l’homme fut détaché:
--Maintenant, mes enfants, dit La Pinte aux deux adversaires, vous ne
pouvez en rester là. Il faut aller chez le chef vous faire porter pour
un coup de sabre.