Tandis que Gédéon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant à
l’ours, le jour faisant toutes les corvées imaginables, il fut témoin
d’une punition bien autrement grave, infligée par les hussards à un de
leurs camarades.
Les châtiments extra-légaux sont excessivement rares au 13e. Il faut
des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de
s’attribuer ainsi les rôles de juges et d’exécuteurs. Il faut aussi
qu’ils soient à peu près sûrs de l’impunité.
Depuis un certain temps on s’apercevait, au 1er escadron, que presque
tous les jours il disparaissait du pain: c’est un fait douloureusement
grave et des plus inquiétants. On n’a pas de superflu au régiment. Si
l’homme auquel on prend sa ration n’a pas d’argent en poche, ce qui est
l’ordinaire, il en est réduit à serrer son ceinturon d’un cran; or, il
est toujours pénible de _se brosser le ventre_ et de _danser devant le
buffet_.
Évidemment il y avait un voleur. Mais quel était-il? On n’avait aucun
soupçon, pas un indice.
Était-ce simplement quelque pauvre diable, doué d’un appétit malheureux,
qui complétait ainsi sa ration? Était-ce, chose plus probable, quelque
odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les
deux jours?
Il fallait s’en assurer. Une surveillance habile fut établie, et on ne
tarda pas à prendre le voleur la main au sac, c’est-à-dire armé d’un
couteau, en train de faire un emprunt au pain d’un de ses camarades.
Un tribunal s’organisa, le coupable fut mis en jugement.
Pas l’ombre d’une circonstance atténuante. L’accusé fut convaincu
d’avoir vendu non-seulement son pain, mais encore celui qu’il dérobait.
On fouilla sa paillasse, et on y trouva une foule d’objets d’origine
suspecte qui devaient avoir appartenu à quelqu’un et qui retrouvèrent
leurs maîtres.
Après délibération, il fut décidé que le misérable serait puni.
Seulement, on hésitait entre les trois supplices en usage au 13e dans
les grandes occasions, _la promenade_, _la savate_ et _la couverte_.
Ce sont, il faut l’avouer, trois peines également terribles.
Pour _la promenade_, le coupable est dépouillé jusqu’à la ceinture de
tous ses vêtements. Les camarades alors s’arment chacun d’une courroie,
forment une double haie, et le poussent au milieu. Chacun donne le plus
de coups qu’il peut. On inflige un, deux, quatre tours de promenade,
suivant la gravité de la faute.
L’homme condamné à _passer à la savate_ est solidement lié, les épaules
nues, sur un des bancs de la chambrée. Le peloton ou l’escadron défile
devant lui, et chacun lui applique, en passant, un ou plusieurs coups de
courroie, de surfaix, de baguette de fusil, ou de tout autre instrument.
Dans l’origine, on se servait, pour frapper, d’un vieux soulier à
semelle hérissée de clous, d’où le nom du supplice.
Tout le monde connaît le châtiment de _la couverte_, ne fût ce que par
ce fameux chapitre, «où Sancho est berné dans une hôtellerie.»
Mais ce qui dans Cervantes n’est qu’une plaisanterie, peut devenir au
13e une affreuse vengeance. Pêle-mêle dans la couverture où on fait
sauter le malheureux, on jette des sabots, des nécessaires d’armes,
voire des pistolets. Tous ces engins de douleur bondissent et retombent
avec lui, le meurtrissent, le contusionnent, le blessent, si bien que
plus d’une fois le but que se proposaient les juges-interprètes de cette
justice du droit commun fut dépassé.
Dans les exécutions de ce genre, nul n’a le droit de se récuser. Le
coupable, puni dans l’intérêt de tous, doit être puni par tous; le
jugement rendu, chacun doit prêter main-forte, s’armer, et frapper en
conscience, ou venir à son tour tenir un des coins de la couverte.
Tout le monde doit être également compromis. S’abstenir est considéré
comme une trahison ou comme une lâcheté. Mais on ne laisse personne
employer ce moyen facile de se mettre à couvert dans le cas où
l’autorité voudrait à son tour juger les juges et exécuter les
exécuteurs.
Seul, le camarade de lit du condamné est dispensé de frapper son
compagnon, mais il doit assister au châtiment.
Il va sans dire qu’un homme jugé et puni par ses camarades est atteint
d’une flétrissure dont il se lave difficilement.
Cette fois, après mûre délibération, il fut décidé que le voleur de pain
passerait à la savate, et subirait sa peine le jour même.
--Ce soir, dit le plus ancien, trouvez-vous tous ici, le brigadier aura
soin de sortir, et nous ferons ce que nous voudrons.
Un brigadier, en effet, ne pourrait assister à une scène pareille sans
compromettre ses galons; mais, prévenu à temps, il a toujours soin, le
moment venu, de s’absenter, par le plus grand des hasards.
C’est au régiment surtout que se pratique cette maxime de Napoléon le
Grand: Il faut laver son linge sale en famille; et l’autorité militaire,
qui repousse et défend les actes de justice sommaire, trouve bon en ces
occasions de fermer les yeux.
Et bien elle fait. Le Code militaire ne plaisante pas, savez-vous? Cet
homme qui a volé du pain, il irait aux fers: ne vaut-il pas mieux
laisser les hussards le châtier eux-mêmes? La punition est moins forte,
et elle porte mieux.
Aussi, de tous les colonels qui se sont succédé au 13e, aucun jamais
n’a recherché les auteurs des quatre ou cinq exécutions qui y ont eu
lieu; aucun n’a voulu savoir--officiellement, bien entendu--quel était
le crime du coupable. Il ne voulait pas être, lui aussi, obligé de
punir.
Au 13e, voyez-vous, il est rare, rarissime qu’il se rencontre un
voleur. Il est vrai qu’il y a peu ou même rien à prendre. Mais si
d’aucunes fois il s’en trouve un, on ne veut pas le reconnaître. Autant
que possible, on évite de le faire passer en jugement. On s’en
débarrasse comme on peut. On lui cherche une querelle d’Allemand, à
propos de toute autre chose.
Et tenez, une fois, à Huningue, on prit sur le fait un sous-officier qui
volait la montre de l’adjudant-major. Il avait commis bien d’autres
détournements, il était impossible de ne pas l’arrêter, il fut mis en
prison.
Il ne passa pas au conseil, pourtant. De l’aveu tacite du colonel, les
sous-officiers se réunirent, et envoyèrent une députation au misérable.
On lui laissait le choix entre se brûler la cervelle ou passer à
l’étranger.
Il préféra la dernière alternative. Alors, tous ses collègues se
cotisèrent; et de même qu’ils lui avaient offert un pistolet et des
balles, ils mirent à sa disposition une petite somme qui lui permit de
gagner la frontière et de vivre quelque temps sans exercer son
industrie.
Il fut jugé et condamné, c’est vrai--mais comme déserteur.
C’est qu’en cela le régiment est véritablement comme une famille bien
unie, qui se croit atteinte par l’infamie d’un de ses membres, et qui
fait tout au monde pour éviter que son déshonneur ne s’ébruite.
Et c’est là, sachez-le, ce qui fait la force de notre armée. C’est cette
cohésion, cette solidarité qui la font invincible: tous se croient et se
disent responsables de chacun.
On n’y peut pas être voleur, encore moins traître, encore moins lâche.