XXXII

Tandis que Gédéon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant à

l’ours, le jour faisant toutes les corvées imaginables, il fut témoin

d’une punition bien autrement grave, infligée par les hussards à un de

leurs camarades.

Les châtiments extra-légaux sont excessivement rares au 13e. Il faut

des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de

s’attribuer ainsi les rôles de juges et d’exécuteurs. Il faut aussi

qu’ils soient à peu près sûrs de l’impunité.

Depuis un certain temps on s’apercevait, au 1er escadron, que presque

tous les jours il disparaissait du pain: c’est un fait douloureusement

grave et des plus inquiétants. On n’a pas de superflu au régiment. Si

l’homme auquel on prend sa ration n’a pas d’argent en poche, ce qui est

l’ordinaire, il en est réduit à serrer son ceinturon d’un cran; or, il

est toujours pénible de _se brosser le ventre_ et de _danser devant le

buffet_.

Évidemment il y avait un voleur. Mais quel était-il? On n’avait aucun

soupçon, pas un indice.

Était-ce simplement quelque pauvre diable, doué d’un appétit malheureux,

qui complétait ainsi sa ration? Était-ce, chose plus probable, quelque

odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les

deux jours?

Il fallait s’en assurer. Une surveillance habile fut établie, et on ne

tarda pas à prendre le voleur la main au sac, c’est-à-dire armé d’un

couteau, en train de faire un emprunt au pain d’un de ses camarades.

Un tribunal s’organisa, le coupable fut mis en jugement.

Pas l’ombre d’une circonstance atténuante. L’accusé fut convaincu

d’avoir vendu non-seulement son pain, mais encore celui qu’il dérobait.

On fouilla sa paillasse, et on y trouva une foule d’objets d’origine

suspecte qui devaient avoir appartenu à quelqu’un et qui retrouvèrent

leurs maîtres.

Après délibération, il fut décidé que le misérable serait puni.

Seulement, on hésitait entre les trois supplices en usage au 13e dans

les grandes occasions, _la promenade_, _la savate_ et _la couverte_.

Ce sont, il faut l’avouer, trois peines également terribles.

Pour _la promenade_, le coupable est dépouillé jusqu’à la ceinture de

tous ses vêtements. Les camarades alors s’arment chacun d’une courroie,

forment une double haie, et le poussent au milieu. Chacun donne le plus

de coups qu’il peut. On inflige un, deux, quatre tours de promenade,

suivant la gravité de la faute.

L’homme condamné à _passer à la savate_ est solidement lié, les épaules

nues, sur un des bancs de la chambrée. Le peloton ou l’escadron défile

devant lui, et chacun lui applique, en passant, un ou plusieurs coups de

courroie, de surfaix, de baguette de fusil, ou de tout autre instrument.

Dans l’origine, on se servait, pour frapper, d’un vieux soulier à

semelle hérissée de clous, d’où le nom du supplice.

Tout le monde connaît le châtiment de _la couverte_, ne fût ce que par

ce fameux chapitre, «où Sancho est berné dans une hôtellerie.»

Mais ce qui dans Cervantes n’est qu’une plaisanterie, peut devenir au

13e une affreuse vengeance. Pêle-mêle dans la couverture où on fait

sauter le malheureux, on jette des sabots, des nécessaires d’armes,

voire des pistolets. Tous ces engins de douleur bondissent et retombent

avec lui, le meurtrissent, le contusionnent, le blessent, si bien que

plus d’une fois le but que se proposaient les juges-interprètes de cette

justice du droit commun fut dépassé.

Dans les exécutions de ce genre, nul n’a le droit de se récuser. Le

coupable, puni dans l’intérêt de tous, doit être puni par tous; le

jugement rendu, chacun doit prêter main-forte, s’armer, et frapper en

conscience, ou venir à son tour tenir un des coins de la couverte.

Tout le monde doit être également compromis. S’abstenir est considéré

comme une trahison ou comme une lâcheté. Mais on ne laisse personne

employer ce moyen facile de se mettre à couvert dans le cas où

l’autorité voudrait à son tour juger les juges et exécuter les

exécuteurs.

Seul, le camarade de lit du condamné est dispensé de frapper son

compagnon, mais il doit assister au châtiment.

Il va sans dire qu’un homme jugé et puni par ses camarades est atteint

d’une flétrissure dont il se lave difficilement.

Cette fois, après mûre délibération, il fut décidé que le voleur de pain

passerait à la savate, et subirait sa peine le jour même.

--Ce soir, dit le plus ancien, trouvez-vous tous ici, le brigadier aura

soin de sortir, et nous ferons ce que nous voudrons.

Un brigadier, en effet, ne pourrait assister à une scène pareille sans

compromettre ses galons; mais, prévenu à temps, il a toujours soin, le

moment venu, de s’absenter, par le plus grand des hasards.

C’est au régiment surtout que se pratique cette maxime de Napoléon le

Grand: Il faut laver son linge sale en famille; et l’autorité militaire,

qui repousse et défend les actes de justice sommaire, trouve bon en ces

occasions de fermer les yeux.

Et bien elle fait. Le Code militaire ne plaisante pas, savez-vous? Cet

homme qui a volé du pain, il irait aux fers: ne vaut-il pas mieux

laisser les hussards le châtier eux-mêmes? La punition est moins forte,

et elle porte mieux.

Aussi, de tous les colonels qui se sont succédé au 13e, aucun jamais

n’a recherché les auteurs des quatre ou cinq exécutions qui y ont eu

lieu; aucun n’a voulu savoir--officiellement, bien entendu--quel était

le crime du coupable. Il ne voulait pas être, lui aussi, obligé de

punir.

Au 13e, voyez-vous, il est rare, rarissime qu’il se rencontre un

voleur. Il est vrai qu’il y a peu ou même rien à prendre. Mais si

d’aucunes fois il s’en trouve un, on ne veut pas le reconnaître. Autant

que possible, on évite de le faire passer en jugement. On s’en

débarrasse comme on peut. On lui cherche une querelle d’Allemand, à

propos de toute autre chose.

Et tenez, une fois, à Huningue, on prit sur le fait un sous-officier qui

volait la montre de l’adjudant-major. Il avait commis bien d’autres

détournements, il était impossible de ne pas l’arrêter, il fut mis en

prison.

Il ne passa pas au conseil, pourtant. De l’aveu tacite du colonel, les

sous-officiers se réunirent, et envoyèrent une députation au misérable.

On lui laissait le choix entre se brûler la cervelle ou passer à

l’étranger.

Il préféra la dernière alternative. Alors, tous ses collègues se

cotisèrent; et de même qu’ils lui avaient offert un pistolet et des

balles, ils mirent à sa disposition une petite somme qui lui permit de

gagner la frontière et de vivre quelque temps sans exercer son

industrie.

Il fut jugé et condamné, c’est vrai--mais comme déserteur.

C’est qu’en cela le régiment est véritablement comme une famille bien

unie, qui se croit atteinte par l’infamie d’un de ses membres, et qui

fait tout au monde pour éviter que son déshonneur ne s’ébruite.

Et c’est là, sachez-le, ce qui fait la force de notre armée. C’est cette

cohésion, cette solidarité qui la font invincible: tous se croient et se

disent responsables de chacun.

On n’y peut pas être voleur, encore moins traître, encore moins lâche.

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval · 第 40 / 85 题