Le rêve de tous les engagés volontaires qui arrivent au 13e hussards
est de monter à cheval. On le comprend, ils ne se sont engagés que pour
cela.
Ce rêve, naturellement, était celui de Gédéon.
Depuis près de trois mois qu’il était au régiment, il ne s’était
approché d’un cheval que pour faire le pansage, soir et matin--et une
fois aussi juste à propos pour recevoir un coup de pied, qui lui valut
de la part de l’officier de semaine l’épithète de brutal.
Aussi, quelle joie, le jour où on lui dit de seller un poulet-dinde! Il
se voyait déjà le pied dans l’étrier, s’élançant sur ce noble et
fougueux animal--comme dit le grand Buffon.
Mais il faut apprendre à s’élancer. Il fallut au jeune cavalier trois
longues leçons pour cela. Le premier jour l’instructeur s’était contenté
de lui détailler quelques principes.
--Pour monter à cheval, lui avait-il dit, placez les deux talons sur la
même ligne.
Il ne fallut pas moins de six autres séances pour le placer et l’asseoir
convenablement en selle, pour lui expliquer l’usage des bras, des mains,
du buste, des jambes, des cuisses, et du reste;--car le corps du
cavalier se divise en plusieurs parties dont chacune a son emploi
spécial.
Enfin, on commanda à Gédéon de porter son cheval en avant.
Il obéit avec empressement. Même il obéit trop, car, oubliant que ses
bottes étaient armées d’éperons neufs, il piqua violemment les flancs du
cheval, qui partit au galop, _piquant une charge_ à travers les cours.
Épouvanté, Gédéon oublia leçons et principes, et, perdant toute pudeur,
il ne songea plus qu’à s’accrocher solidement à la _cinquième rêne_:--il
avait lâché les autres.
Au 13e, la cinquième rêne est, à volonté: le pommeau de la selle, la
crinière, ou même le cou du cheval.
Les hussards de l’aune, qui vont, le dimanche, caracoler sur les
_locatis_ de Montmorency, en compagnie d’amazones de la petite vertu,
n’en connaissent pas d’autre.
Gédéon, cependant, galopait toujours--bien malgré lui. Affreusement
ballotté, il battait de ses jambes les flancs du cheval, dont la course
devenait d’autant plus furieuse.
Cramponné solidement à la crinière, il ne serait peut-être pas tombé,
mais le cheval, en tournant une écurie, glissa des quatre pieds à la
fois, et s’abattit, envoyant rouler à quinze pas son malheureux
cavalier.
Aussitôt il y eut foule autour du poulet-dinde. Le lieutenant chargé des
classes et un autre sous-lieutenant étaient accourus, ainsi que
l’adjudant-major. Des maréchaux des logis épient venus, et aussi des
brigadiers, et bon nombre de hussards.
Le cheval s’était relevé. On l’examina avec la plus tendre sollicitude.
On inspecta minutieusement ses genoux, ses jambes et ses hanches.
--Il n’est pas blessé, dit enfin le lieutenant, avec un soupir de
satisfaction; ce ne sera rien, heureusement.
--Qu’on le reconduise à l’écurie, dit l’adjudant-major, et qu’on le
bouchonne soigneusement!
Pendant ce temps, Gédéon avait réussi à se mettre sur pied. Il se
sentait moulu et même se croyait le bras endommagé.
--Ces gens-ci sont curieux, maugréait-il en regagnant sa chambre
clopin-clopant; je fais une chute affreuse, vite on court au cheval. Je
pouvais fort bien me casser une jambe, et nul ne s’inquiète seulement de
moi.
Comme il se plaignait amèrement à la chambrée de l’indifférence de tous
ceux qui l’avaient vu tomber:
--Imbécile! lui dit un brigadier, est-ce que vous coûtez mille francs,
vous?