Cette chute ne devait pas être la dernière. Un apprenti cavalier tombe
sept fois par jour, dit un proverbe, autant de fois que le sage pèche.
Mais avec l’habitude, Gédéon, dans ces nombreuses séparations de corps,
trouva moyen de choir sans se faire aucun mal.--C’était déjà un sensible
progrès.
On le faisait alors trotter en cercle durant des heures entières; bon
gré mal gré il acquérait cette solidité, cet aplomb, indispensables au
hussard qui doit faire revivre le type du centaure Chiron, ce dieu du
manége, ce patron des écuyers.
Trotter en cercle!... Jamais Gédéon, conscrit naïf, n’avait imaginé
pareil supplice. Au quinzième tour il était brisé.
Monté sur un cheval à réactions violentes, un trotteur dur, il était
affreusement secoué dans tous les sens. Enlevé à un pied au-dessus de la
selle, il retombait à contre-temps, et, par un mouvement involontaire, à
tout instant sa main demandait à la cinquième rêne un secours ou un
point d’appui.
Essoufflé, endolori, il tournait vers son instructeur des regards
suppliants; le brigadier n’y prenait garde:
--La tête haute, donc! criait-il, le corps en arrière les genoux liants.
Et le cheval trottait toujours, et Gédéon craignait à chaque moment de
voir s’effondrer son estomac; il ressentait entre les épaules de
sérieuses douleurs.
--Brigadier, disait-il, brigadier, une minute d’arrêt, je vous en prie,
une minute.
Mais l’instructeur faisait la sourde oreille, ou répondait par ce
commandement terrible:
--Allongez.....
C’est-à-dire: que le trot devienne plus rapide, que les réactions soient
plus violentes, les secousses plus douloureuses.....--Allongez!
Et le cheval trottait toujours, et le brigadier commandait:
--Relevez et croisez les étriers!.....
En mettant pied à terre,--enfin!--ce fut une bien autre chanson; Gédéon
s’aperçut qu’il avait l’_assiette_ affreusement endommagée. Chaque pas
lui coûtait une douleur et lui faisait faire d’horribles grimaces.
--En cet état, pensa-t-il, il m’est impossible de remonter à cheval.
Ses camarades, qu’il consulta, lui donnèrent comme calmants de
merveilleuses recettes. L’un lui conseilla des compresses de tabac
mouillé, l’autre prétendit le guérir--comme avec la main--avec des
lotions d’eau-de-vie, de vinaigre et de poivre.
Gédéon essaya.... il lui en cuit encore.
De désespoir, il alla trouver le chirurgien-major, afin d’obtenir de lui
une _exemption de cheval_. Il se croyait gravement malade.
Mais le docteur, après un coup d’œil, haussa les épaules:
--Que voulez-vous que j’y fasse! répondit-il; vous exempter de monter à
cheval? ce serait toujours à recommencer. Il faut que l’assiette se
cornifie.
Et comme Gédéon insistait:
--Il ne peut y avoir, dit le docteur, de hussard sans bœuf à la mode.
Allez.