Le capitaine instructeur examina fort attentivement Gédéon:
--Voilà, dit-il enfin, un homme bien fendu, il doit être intelligent.
Et il l’adressa au lieutenant adjoint aux classes, qui le confia à un
maréchal des logis, lequel le remit aux mains d’un brigadier.
Séance tenante, la première leçon commença.
Souvent Gédéon, simple pékin, avait ri de la tournure grotesquement
embarrassée des malheureux conscrits auxquels il voyait, sur la place
d’armes de Mortagne, enseigner l’exercice.
Souvent il s’était amusé de leur maladresse, et de ce qu’il appelait
leur bêtise.
Eh bien, il ne tarda pas à s’avouer que lui-même, hélas! devait sembler
tout aussi ridicule, non moins maladroit, et plus niais encore.
Il lui fallut un grand quart d’heure avant d’arriver à prendre
l’altitude à peu près correcte du cavalier à pied et sans armes.
Qui ne connaît cependant cette gracieuse position:
--«La tête libre et dégagée, les épaules tombantes, la ceinture rentrée,
les talons sur la même ligne, les yeux à quinze pas,» etc., etc., etc.
Enfin le brigadier, après beaucoup de peine, parut assez satisfait de la
position de son élève; il recula un peu pour mieux la juger, et ne
voyant rien à redire, d’une voix rude il commanda:
--_Fisque!..._
L’_emmobilité_ obtenue, l’instructeur se mit à réciter les premiers
principes de la théorie, non sans les revoir, augmenter, embellir et
commenter de réflexions et de vocables de son cru.
Le détail donné, lui-même exécutait le mouvement et alors le commandait.
C’était à l’élève de comprendre, d’obéir et d’imiter de son mieux.
--Tête..... oite!--Fisque!--Tête..... auche!--Fisque.
De sa vie, Gédéon ne s’était autant ennuyé.
Depuis une heure, comme une girouette à toutes les variations de la rose
des vents, il tournait la tête aux commandements du brigadier, lorsque
l’idée lui vint d’offrir la goutte à son supérieur. Il pensait ainsi
abréger la leçon.
Il hasarda sa question d’un ton dégagé, en homme qui connaît la valeur
de ses avances et sait le prix de ses offres.
Il tombait mal.
L’instructeur était un de ces brigadiers qu’a enivrés le pouvoir. Ses
galons lui montaient à la tête en bouffées d’orgueil, et, dans sa vanité
insensée, il avait oublié que lui-même avait été simple hussard à ce
13e régiment aujourd’hui témoin de sa gloire.
Convaincu de son importance, il s’était décerné à lui-même des hommages
presque païens. Il était de ceux qui portent avec respect les bras sur
lesquels brille l’insigne de leur grade, qui les étalent avec
affectation, les mettent en vue, afin que l’univers entier puisse les
voir et s’incliner devant eux.
Il était de ces brigadiers qui saluent leur grade dans les glaces, et
qui le soir, en se couchant, ôtent respectueusement leur veste et
rendent les honneurs militaires à leurs propres galons--leur bâton de
maréchal.
Un homme si fier ne pouvait accepter la proposition incongrûment
familière d’un simple hussard de deuxième classe--d’un bleu.
Aussi, il faut voir de quelle façon il fit reprendre à son élève les
distances oubliées. Encore un peu, il l’accusait d’embauchage.
Gédéon l’échappa belle. Il se tut et fit bien. Mais, sauvé de la salle
de police, il put mesurer d’un œil épouvanté l’abîme qui sépare un
brigadier d’un simple hussard.
La leçon continua.
Durant plus d’une heure et demie encore le brigadier enseigna à son
élève l’art de l’immobilité et de la marche ordinaire et accélérée.
Il lui enseigna à partir du pied gauche, à marquer le pas, à allonger le
pas, à changer de pas, à s’arrêter à la parole.
Et l’infortuné Gédéon n’osait se plaindre.
Son supérieur ne partageait-il pas ses fatigues et ses ennuis? sans
compter qu’il s’enrouait à réciter la théorie, à commander et à marquer
la cadence du pas.
--H’une--deusse--h’une--deusse--halllte!...
Et pendant huit jours encore, tous les matins, ce fut la même
répétition.
--Que diable! se disait Gédéon, qui finissait par ne plus savoir
distinguer--après tant d’explications--sa jambe droite de la gauche, que
diable! si cela continue, je finirai par ne plus savoir me tenir debout.
Autrefois, cependant, il me semble que je savais marcher.
Enfin, à sa grande satisfaction, on lui mit un fusil entre les mains:
l’exercice allait commencer pour tout de bon.
Il s’agissait d’apprendre à porter l’arme, à la mettre à terre, ou au
bras, ou sur l’épaule; à la charger, par temps et mouvements, à déchirer
cartouche, à mettre son homme en joue, et enfin d’arriver à ce
magnifique résultat, de tuer son homme par principes.
Malheureusement pour Gédéon, il avait choisi pour s’engager une mauvaise
saison. Il faisait froid, très-froid; et outre que ses pieds refusaient
de lui obéir, il en arrivait à perdre l’usage de ses mains.
Telle était alors sa maladresse, que lui-même en rougissait. Le
brigadier, lui, jurait--à faire prendre les armes aux hommes du
poste--et accablait son conscrit d’injures.
Disons-le à la honte de Gédéon, les jurons variés de son supérieur, les
mots pittoresques qu’il inventait dans sa colère, faisaient ses délices
et seuls abrégeaient un peu le temps.
Tout cela ne faisait toujours pas monter le thermomètre.
Mais l’arme véritable de la cavalerie est le sabre,--latte ou bancal
suivant les corps,--un joli joujou qui ne plaisante pas quand on sait
s’en servir.
Le maniement n’en est pas des plus faciles, Gédéon ne tarda pas à s’en
apercevoir. C’est lourd, un bancal, et le bras, à moins d’une grande
habitude, se fatigue vite à faire des moulinets.
Le brigadier commença par placer son élève dans la position convenable
pour l’exercice du sabre--à pied.
Le cavalier doit avoir les jambes écartées d’un mètre environ, la main
gauche fermée, le pouce sur les autres doigts, et placée à hauteur de la
ceinture--comme s’il tenait la bride du cheval--il est en garde.
Gédéon posé, le brigadier commença à démontrer et à commander les
mouvements.
--A droite moulinez, à gauche moulinez;--contre l’infanterie, à droite,
sabrez;--contre l’infanterie, à gauche, sabrez;--contre l’infanterie,
pointez;--contre l’infanterie....
--Il paraît, pensa Gédéon, que les cavaliers en veulent diablement aux
fantassins.
Comme, après beaucoup de leçons, il lui sembla qu’il faisait aussi bien
l’exercice que son professeur, il demanda à passer à l’école de peloton.
Mais on lui répondit qu’il ne suffit pas de faire très-bien l’exercice,
qu’il faut encore arriver à le faire machinalement, c’est-à-dire presque
sans qu’il soit besoin de l’action de la volonté.
C’est ainsi seulement qu’on arrive à cette admirable précision, à cet
ensemble merveilleux dont le bataillon de Saint-Cyr est le plus parfait
modèle.
--Ainsi soit-il! se dit Gédéon en reprenant son fusil, Je suis une
machine et on me monte.