S’engager dans les hussards est fort joli, mais encore faut-il faire
l’exercice et savoir se tenir à cheval: on présenta Gédéon au capitaine
instructeur.
C’est l’officier spécialement chargé de cette tâche ingrate et
laborieuse de dresser les conscrits et les jeunes chevaux.
Aux uns il apprend à monter, aux autres à se laisser monter.
Mainte fois je l’ai entendu affirmer que les chevaux ne sont pas les
plus difficiles à instruire.--Croyons-en son expérience.
En vertu de ce principe, il suit, à l’égard de ses élèves, deux méthodes
bien différentes.
D’une patience, d’une douceur inaltérables avec les chevaux, il est pour
les hommes incroyablement dur.--Gédéon disait brutal. N’est-ce pas lui
qui affirmait un jour que la salle de police est l’éperon du hussard?
Les résultats de ce système ne sont pas toujours des plus heureux. Les
conscrits tremblent au seul nom du capitaine instructeur, mais leur
intelligence n’y gagne guère. S’ils sont niais, à sa vue ils deviennent
stupides, et pour peu qu’il élève la voix, ils finissent par ne plus
pouvoir distinguer leur main droite de leur main gauche.
Cependant il ne faut pas trop lui en vouloir de ses rigueurs. Pour lui,
voir un cavalier maladroit tracasser un cheval par inexpérience, est le
plus effroyable des supplices. Que de fois on l’a entendu crier, pâle de
fureur, à quelque pauvre bleu bien ahuri:
--Mais que lui veux-tu donc, triple brute, à ton cheval? Que t’a-t-il
fait, sauvage? Sais-tu ce que tu lui demandes?
Et comme le pauvre bleu, à cette voix menaçante, perdait de plus en plus
la tête et les étriers:
--Vas-tu laisser ton cheval tranquille, brigand, ou je t’ordonne de
mettre pied à terre, animal! et je le fais monter sur ton dos d’âne!
Dieu seul peut savoir et calculer ce que lui coûte, en moyenne, de
jurons et de colères--non rentrées--chaque recrue qui sort de ses mains
ayant enfin acquis la tenue, _l’assiette, la souplesse et le liant_ qui
constituent essentiellement le cavalier.
Et l’on ferait une petite armée avec les bleus qu’il a _mis à cheval_.
Le capitaine instructeur du 13e est de beaucoup le plus habile écuyer
du régiment.
A Saumur, il s’était fait une certaine réputation, et son mérite est
d’autant plus grand, qu’il lui a fallu vaincre la nature, et triompher
d’obstacles physiques.
Il a le buste très-long et les jambes bien trop courtes. Il n’est pas
_fendu_, quoi! Lui-même, quelquefois, le confesse avec douleur.
Disciple fervent du comte d’Aure, le capitaine instructeur professe
ouvertement une aversion mêlée de mépris pour la méthode Baucher, qui
brise, dit-il, le cheval, entrave ses allures naturelles pour lui en
donner de factices, et achète quelques grâces de parade au prix de
l’élan, de la vitesse et du fonds même de l’animal.
Aussi, de quelles épigrammes ne crible-t-il pas le capitaine-commandant
du 3e escadron, qui s’amuse à _bauchériser_ ses chevaux.
Tout ce qui a été écrit sur le cheval, le capitaine instructeur l’a lu,
relu et médité. Plus d’une fois il a regretté tout haut que les Numides
n’aient pas laissé de traité sur l’équitation.
C’est pour combler sans doute cette lacune que lui-même profite de ses
rares loisirs pour en préparer un. Voilà cinq ans que, dans le silence
du cabinet, il condense en aphorismes clairs et précis les règles d’une
méthode qui lui est particulière.
Ces aphorismes, tous les hussards du 13e les savent déjà par cœur;
ils l’ont tant de fois entendu répéter:
«Soignons la position; la position est la première chose dont on doit
s’occuper.
«Le corps du cavalier se divise en plusieurs parties, dont chacune a son
emploi spécial, ne l’oublions pas.»
Ou encore:
«Un homme ne peut pas plus être tout à fait semblable à un autre, à
cheval, qu’il ne l’est à pied.
«La position du cavalier est à l’équitation ce que la grammaire est à
l’art de parler et d’écrire.
«Les mots _casterole_ et _collidor_ sont moins défectueux que certaines
positions à cheval.»
Ce n’est pas tout. Sans doute pour se délasser de son grand ouvrage, le
capitaine instructeur s’occupe beaucoup de chercher et de trouver des
améliorations au système du harnachement.
Déjà, il a successivement découvert et fait proposer au ministère de la
guerre:
UNE SELLE--_nouveau modèle_--qui ne blesserait pas le cheval et aurait
ce rare avantage de ne pas être, comme les selles actuelles, impossible
en campagne.
UNE BRIDE--_nouveau modèle_--moins compliquée, avec un mors qui
récréerait la bouche du cheval, soulagerait les barres et amortirait les
à-coups.
UNE SCHABRAQUE--_nouveau modèle_--qui, au moins, aurait l’air d’avoir
l’apparence d’un semblant d’utilité.
Il a proposé encore un nouveau porte-manteau, une nouvelle sangle, des
étriers très-perfectionnés--toujours pour le plus grand avantage du
cheval.
Sans compter qu’il saisit toutes les occasions pour demander, au nom de
l’humanité, la suppression de l’éperon, instrument barbare, bon tout au
plus en temps de guerre, lorsqu’on a vraiment besoin des chevaux, et
dont, en temps de paix, les hussards du 13e font, paraît-il, malgré
une surveillance active, un déplorable abus.
Bref, le cheval est le bœuf Apis du capitaine instructeur, et sa plus
vive colère lui est venue le jour où, par le plus grand des hasards,
dépliant un journal, il y lut qu’une société de savants s’efforce de
faire servir à l’alimentation la chair du vaillant animal.
De ce moment, les économistes ont été toisés.
Lui-même, cependant, une fois en sa vie, a mangé du cheval. Mais c’était
en Afrique, et depuis deux jours on manquait de vivres. Ah! ce fut dur.
Il y a de cela huit ans, et sa conscience n’a pas encore pardonné à son
estomac la digestion de ce beefsteack dénaturé. Les naufragés de la
_Méduse_ parlaient avec moins d’horreur de leurs épouvantables festins.
Un officier de hussards manger son cheval pour lui conserver son
cavalier! terreur et abomination!!
Avec ou malgré tout cela, le capitaine instructeur est fort aimé de ses
collègues, et il le mérite. Il y a deux hommes en lui.
Oui, il a deux caractères parfaitement distincts: un à pied, un autre à
cheval.
Une fois en selle, il est terrible, inabordable, un vrai hérisson.
Met-il pied à terre, il redevient un homme charmant, sachant son monde,
bienveillant et plein de sens, sauf en ce qui concerne les conscrits et
les chevaux.
Même je vous engage fort à ne pas entamer ce sujet de discussion avec
lui, à moins que ce ne soit pour lui entendre citer sa phrase favorite:
--«La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce
fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre
et la gloire des combats, comme dit le grand Buffon.»
Justes dieux! nous l’a-t-il assez répétée, cette citation! a-t-il assez
jeté le grand Buffon à la tête de son ennemi intime, le capitaine du
3e escadron, celui qui _bauchérise_ ses chevaux!
Tant et si souvent, qu’un vieux sous-lieutenant adjoint aux classes
finit par se persuader que ce Buffon tant invoqué devait être, en son
temps, un grand et habile écuyer devant Dieu.
C’est pourquoi, voyant un jour un conscrit horriblement gauche, un de
ces malins qui «brident leur cheval par la queue,» il lui dit en
haussant les épaules:
--Eh bien, toi, tu n’es pas près de monter à cheval comme Buffon.
Le mot est resté. Et au 13e, lorsque les hussards veulent parler d’un
excellent cavalier, ils disent de la meilleure foi du monde:
--Il monte comme Buffon.