Le pansage terminé, et il n’avait pas duré moins d’une heure, Gédéon
croyait bien en être quitte pour toute la journée; on le détrompa en lui
apprenant qu’il y avait une seconde séance dans l’après-midi.
Au 13e, on ne consacre pas moins de trois heures par jour à la
toilette du poulet-dinde, une heure et demie le matin, et une heure et
demie le soir.
Cinq minutes de moins, et la chère santé des coûteux animaux serait,
paraît-il, sérieusement compromise, aussi un capitaine adjudant-major,
qui s’avisait quelquefois d’abréger un peu le temps consacré au pansage,
fut-il vertement tancé par le colonel.
Pour la première fois, ce jour-là, Gédéon, à l’appel du pansage, vint
prendre sa place dans les rangs du premier escadron.
Pour la première fois, il avait la tenue de rigueur pour l’écurie:
pantalon de toile, veste, calotte. Aux pieds, il avait comme les autres
des sabots, sous le bras un bouchon de paille, artistement fabriqué par
son camarade de lit; enfin, accrochée sur l’épaule, la musette de
pansage.--Le maréchal des logis chef fit l’appel nominal.
Un capitaine, un lieutenant et un maréchal des logis passèrent alors
successivement devant le front de l’escadron, s’arrêtant devant chaque
homme. A portée de leur voix se tenait le brigadier de semaine, son
carnet à la main, prêt à inscrire les punitions.
Ce fut d’abord le capitaine. Toute l’attention de cet officier se
concentrait sur les boutons des vestes: étaient-ils brillants, son
visage rayonnait de satisfaction; il fronçait au contraire le sourcil
lorsqu’ils lui paraissaient ternes.
Arrivé devant Gédéon:
--Vous êtes déjà sale! lui dit-il.
Gédéon rougit.
--Il faudra m’astiquer ces boutons, continua le capitaine; une autre
fois, je vous punirais.
Il revint alors au hussard qui précédait Gédéon.
--A la bonne heure! fit-il d’un ton évidemment satisfait, voilà un
propre soldat: prenez exemple sur lui.
Gédéon regarda son voisin: les boutons de la veste de ce militaire
modèle étincelaient en effet; par malheur, ses mains, son cou et ses
oreilles révélaient une déplorable incurie.--Oui-da, se dit Gédéon, le
mot propreté aurait-il au régiment une autre signification que dans la
vie civile?
Le lieutenant qui suivait le capitaine négligeait complétement les
boutons. Se souciant peu des détails du costume, il ne s’inquiétait que
des musettes, il les ouvrait toutes, afin de s’assurer que les
instruments du pansage y étaient au complet. Il examinait aussi les
bouchons de paille que les hommes tenaient sous le bras, réprimandant ou
punissant lorsqu’ils lui paraissaient mal faits.
Enfin venait le maréchal des logis. C’était un vieux troupier à la barbe
revêche nuancée de fils d’argent.
Au 13e, il passait pour avoir «reçu un coup de marteau;» on savait
qu’il ne faisait jamais rien comme les autres.
Ce jour-là, ne s’avisa-t-il pas de passer en revue les pieds de tous les
hommes de l’escadron!
Bon nombre furent punis, qui le méritaient bien, pour avoir totalement
oublié, et depuis bien longtemps sans doute, d’astiquer cette partie de
leur personne. Le hussard aux boutons brillants, qu’avait complimenté le
capitaine, se trouva de ce nombre.
Arrivé à Gédéon, le vieux marchegis s’arrêta, l’air visiblement étonné.
--Quelle diable de saloperie avez-vous dans vos sabots? lui
demanda-t-il.
--Maréchal des logis, répondit respectueusement le jeune homme, ça
s’appelle des chaussettes.