Devant la voûte, un factionnaire se promenait, le sabre au poing; sur le
côté, à demi couché sur une des larges bornes de la porte, un
sous-officier suivait d’un air distrait la fumée de sa cigarette; sous
la voûte, deux soldats à cheval sur un banc battaient attentivement des
cartes crasseuses.
--Allons, du courage, se dit Gédéon,--et d’un pas assez ferme il se
dirigea vers la voûte.
Une première et cruelle déception l’attendait sur le seuil.
C’était l’heure des corvées du régiment. De tous côtés, le long des
bâtiments et des écuries, des hommes allaient et venaient, les uns
chargés de bottes de fourrage, les autres pliant sous le faix de lourdes
civières de fumier, ou poussant devant eux des brouettes malpropres. Bon
nombre, armés de balais de bouleau, faisaient la toilette des cours.
Tous ces hussards étaient en tenue d’écurie: un pantalon de toile écrue,
et une petite veste écourtée. Quelques-uns étaient en manches de
chemise, et quelles chemises! à rendre en noirceur des points aux
_Mystères d’Udolphe_.
Pour coiffure, ils portaient d’atroces petites calottes d’un gris sale,
bordées d’un galon vert. Tous avaient les pieds nus dans d’énormes
sabots--_escarpins en cuir de brouette_--douillettement capitonnés de
paille. Du reste, la plus grande activité.
Immobile, pétrifié sous la voûte d’entrée, Gédéon contemplait d’un
œil morne ce spectacle qui renversait l’édifice de ses illusions.
--Eh quoi! se disait-il, ce sont là ces brillants hussards du 13e, si
fiers sur leurs beaux chevaux! Quelle existence est la leur! Serai-je
donc ainsi demain?
Il était sur le point de s’enfuir, lorsque le maréchal des logis, assis
devant la porte, lui demanda poliment s’il attendait quelqu’un.
Gédéon aurait bien voulu répondre, mais il comprit que, s’il l’essayait,
les sanglots qui l’étouffaient depuis un moment lui auraient vite coupé
la parole.--Alors, Dieu sait, se dit-il, ce que pensera de moi ce
militaire qui est mon supérieur. Un soldat pleurer! je serais déshonoré
à tout jamais.
Sans mot dire il tira sa feuille de route et la présenta au
sous-officier.
Gédéon crut s’apercevoir que la physionomie du maréchal des logis
changeait soudainement d’expression; que d’insoucieusement joyeuse, elle
devenait froide et méchante.
--Ah! vous êtes engagé volontaire, dit-il en ricanant; eh bien, vous
pouvez vous flatter d’avoir une fière chance.
Puis avisant un fourrier qui sortait:
--Ohé! lui cria-t-il, voilà un hussard tout neuf, qui n’a jamais servi;
dis-lui donc ce qu’il doit faire. Et poussant Gédéon: Allez donc, lui
dit-il, vous présenter à l’intendance.
Gédéon suivit le fourrier, et, grâce à lui, eut bientôt terminé toutes
les formalités de son admission au régiment.
Mais il était si troublé, qu’il n’entendit absolument rien de ce que lui
dirent l’intendant, le chirurgien-major, un capitaine et un maréchal des
logis chef, auxquels il fut successivement présenté.
En rentrant au quartier, et lorsque seulement il commençait à se
remettre un peu, le complaisant fourrier fut obligé de lui répéter que
désormais il faisait partie du 4e peloton du 1er escadron.
Gédéon et son guide traversaient alors un grand corridor étroit et
sombre, aux murs horriblement maculés. Le fourrier ouvrit une porte, et
poussant le nouveau hussard:
--Entrez, lui dit-il, voilà votre chambre.