IX

Il faut avoir visité une chambrée de cavalerie--avant midi--pour s’en

faire une juste idée.

Là, dans un espace relativement étroit, vivent, mangent, boivent,

dorment, de quinze à quarante hommes.

Des lits, placés autour de la salle, la tête au mur, à un demi-mètre

environ les uns des autres, une table massive, deux bancs grossiers, une

cruche de grès, une large planche suspendue au plafond, dite la _planche

à pain_, voilà pour l’ameublement.

Dans l’après-midi, aux heures de revues, les armes du cavalier et le

harnachement du cheval, symétriquement disposés à leurs râteliers le

long des murailles, deviennent un ornement d’un bel effet. Mais tout

cet attirail, le matin, lorsque le régiment descend de cheval, par un

mauvais temps, donne à la chambrée une certaine analogie avec le chaos.

C’est alors un pêle-mêle horrible de selles et de brides boueuses,

d’armes maculées de fange, de gibernes, de sabretaches, de buffleteries,

inextricable confusion dont il semble invraisemblable que l’on puisse

sortir.

Une incroyable activité règne au milieu de ce désordre. On cire, on

polit, on astique, on brûle[A] avec fureur. Le blanc et le cirage

coulent à flots.

[A] BRULER--frotter ou brosser un objet jusqu’à le rendre brûlant.

Quant à l’atmosphère, elle est à défier toutes les analyses, à faire

pâlir le plus habile chimiste. Toutes les odeurs s’y mêlent, s’y

amalgament, s’y confondent, et arrivent à former cette abominable et

indescriptible exhalaison que Stendhal appelle le parfum du bivac.--Il

est d’ailleurs avéré qu’on s’y habitue très-bien.

X

Brusquement introduit dans la chambre du 4e peloton, Gédéon ne put

faire plus de deux pas, saisi à la gorge par l’émotion et l’atmosphère.

L’entrée d’un jeune homme élégamment vêtu faisait sensation. Toutes les

brosses s’arrêtèrent. Il y eut une pause de plus d’une minute.

Enfin, comme le silence du nouveau venu ne paraissait pas près de finir,

un des cavaliers lui adressa la parole.

--Vous venez visiter le quartier? demanda-t-il.

--Non, dit Gédéon, je suis engagé.

Il y eut une explosion de cris et de ricanements.

--Il n’y avait donc plus de pain chez vous, ni d’ouvrage dans votre

pays? la marmite était donc renversée? lui cria un des plus jeunes....

Il faut l’avouer, hélas! pour les ouvriers, les pauvres paysans qui

composent la masse de l’armée française, et dont la jeunesse a été

troublée par le fantôme de la conscription, se faire soldat par goût,

sans une nécessité absolue, impitoyable, est un trait de si insigne

folie qu’ils peuvent à peine y croire, et qu’en tout cas ils ne le

comprennent pas.

Passe encore de se vendre comme remplaçant, ne fût-ce que pour posséder,

au moins une heure en sa vie, mille francs à la fois--mille francs à

manger en noces et bombances.

Toute la chambrée riait aux larmes de l’air décontenancé de Gédéon,

lorsqu’un brigadier entra, l’air fort affairé.

--Où est le _bleu_? demanda-t-il.

Tous les yeux lui désignèrent le nouvel arrivant.

--On va lui donner un lit, continua le brigadier, il est désigné pour le

peloton. Et vous, jeune homme, demi-tour, en avant, _arche_, suivez

votre supérieur.

Gédéon obéit. Le brigadier s’arrêta devant un corps de garde:

--June homme, dit-il à l’engagé volontaire, votre paletot est l’insigne

d’une bonne inducation; aureriez-vous étudié la peinture?

--Moi! jamais, répondit Gédéon surpris.

--Alors, que vous pourrez vous vanter que le brigadier Goblot il vous

aura mis au port d’armes de cet art: voilà le pinceau.

Et il lui présenta un balai.

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval · 第 18 / 85 题