Deux jours après, le nouveau hussard, descendu de voiture à six heures
du matin, se promenait tristement dans les rues désertes de
Saint-Urbain, où le 13e tenait alors garnison.
Saint-Urbain est une petite ville bien triste, bien tranquille, qui dort
paresseusement au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de la
Serpole, jolie rivière aux eaux bleues, qui l’entoure et l’étreint du
triple rang de ses capricieux méandres.
Saint-Urbain, depuis deux siècles au moins, n’a pas changé de
physionomie; on dirait une relique du passé, amoureusement conservée à
quelques pas du château enchanté de la Belle au bois dormant.
A peine depuis deux ans y a-t-on installé des réverbères, et cette
innovation est due aux plaintes d’un colonel et aux intrigues d’un jeune
avocat nouvellement arrivé de Paris.
Le chemin de fer passe à huit lieues à peine, et cependant les
communications étaient restées des plus difficiles, lorsque
l’administration se décida à suppléer au peu d’industrie des habitants
en organisant un service d’omnibus.
Dépendance autrefois de communautés religieuses riches et puissantes,
Saint-Urbain a conservé un aspect austère et presque monacal. Les
maisons sont hautes et noires, les rues étroites et mornes, bordées en
certains endroits de cloîtres humides et sans jour. A chaque pas on
rencontre de grands bâtiments sombres, aux fenêtres étroites et
allongées, antiques couvents aujourd’hui déserts.
Des quatre églises, jadis à peine suffisantes à la dévotion des fidèles,
deux seulement ont été conservées; les autres ont été converties en
magasins à fourrages et en ateliers de fournitures militaires. Mais les
quatre clochers, remarquables constructions du treizième siècle, sont
restés debout, entourés des clochetons plus humbles des communautés
abandonnées, et de loin prêtent à Saint-Urbain les apparences d’une
grande cité.
Seule la garnison donne un peu de vie et de mouvement à cette
nécropole. Aussi le gouvernement y entretient-il en tout temps deux
régiments, l’un d’infanterie, l’autre de cavalerie, bien que pour cette
dernière arme la situation soit assez défavorable.
Ces régiments sont la principale, l’unique source de la richesse du
pays. Grâce à eux, bon nombre de petits industriels peuvent réaliser
quelques économies, plus d’un bourgeois vit tranquillement du produit
des chambres qu’il loue meublées à des officiers, enfin on cite quatre
ou cinq limonadiers qui auront fait une fortune considérable, lorsqu’ils
auront réussi à recouvrer toutes leurs créances.
Mais Saint-Urbain doit bien d’autres avantages encore à la garnison.
D’abord, la reconstruction presque totale de la rue du Marché, la plus
belle de la ville, où l’on a installé deux magnifiques cafés ornés de
billards et de divans, luxe inouï! et la fondation d’un nouveau
faubourg, où prospèrent cinq ou six bals publics et au moins autant de
guinguettes.
On ne peut guère parler du théâtre, les habitants ayant une sainte
horreur pour ce passe-temps profane.
Le triste directeur doit aux seuls officiers les quelques recettes qui
lui permettent de faire chaque année une banqueroute honorable.
Mais il ne faut pas oublier la musique.
Jeudis et dimanches, dans l’après-midi, lorsqu’il fait beau, et même
lorsqu’il fait mauvais, les musiques des deux régiments viennent à tour
de rôle donner un concert gratuit sur la promenade.
Les jours de musique sont jours de fête pour Saint-Urbain, toute la
ville se donne rendez-vous sur le cours des Ormes; les dames de la
société y étalent leurs belles toilettes, et les grisettes leurs frais
minois et leurs robes de guingamp.
Eh bien, malgré tous ces avantages--et encore nous passons sous silence
les revues et les grandes manœuvres--les Urbinois ne professent pas
pour les militaires le faible et l’admiration des cités de l’Alsace et
du Nord.
Les vieux maris de jeunes femmes prétendent--non sans raison--que leur
sécurité est toujours menacée, et les parents des ouvrières gentilles
assurent que leurs filles sont infiniment plus difficiles à garder.
Quant aux officiers qui ont tenu garnison à Saint-Urbain, ils bâillent
au seul souvenir de cette charmante cité.