--Comme tu feras la route en chemin de fer, dit M. Flambert à son fils
au moment où ils sortaient de la mairie, tu as au moins huit jours
devant toi; profites-en pour t’amuser.
Et généreusement il sortit quelques louis de sa poche.
Gédéon était trop bon fils pour ne pas obéir scrupuleusement. Il ne
songea donc qu’à enterrer le plus joyeusement du monde sa vie de
bourgeois. On but en l’honneur du nouveau héros beaucoup de punch et de
vin chaud au Café militaire et à l’estaminet de la ville. Un vieux
commandant du premier Empire, M. de Tamballery, dont tout Mortagne
admira longtemps la tenue et les cols-carcan, crut devoir lui donner de
précieuses instructions, mais il abusa de ses avantages pour lui
raconter toutes ses campagnes et lui faire une description infinie de la
bataille de Lutzen, où il avait été blessé.
Enfin, le moment de la séparation arriva.
--Souviens-toi, mon fils, dit M. Flambert à Gédéon, que tu as ton avenir
entre les mains. Tu as tout ce qu’il faut pour parvenir. Conduis-toi
bien, et «reviens-moi avec l’épaulette.»
--Je ne reviendrai qu’avec deux épaulettes, dit Gédéon.
Il partit.
Alors seulement M. Flambert eut quelques doutes sur l’excellence du
parti qu’il venait de faire prendre à son fils. Ah! s’il n’eût dû lui en
coûter qu’un billet de cinq cents francs, avec quel bonheur il eût dit à
l’enfant prodigue:
--Reste, ne me quitte pas.
Mais, à moins de deux mille francs, on ne trouve guère de remplaçant.
Et encore, d’aucuns estiment que ce n’est pas cher.