Le conseil du juge de paix fut un vrai trait de lumière pour le digne M.
Flambert.
--Comment, se dit-il, n’avais-je pas eu cette idée! Gédéon ne me semble
bon à rien, il aime la flânerie, le café, le vin et le reste, donc il
est né pour faire un excellent militaire. Il sera soldat, c’est dit.
Cette détermination arrêtée, il ressentit aussitôt cette douce et
secrète satisfaction qui inonde le cœur d’un père le jour où, à force
de sacrifices, il assure le bonheur et l’avenir de son enfant.
Excusons-le. Il n’avait pu méditer le chapitre qui précède, et ses
notions sur l’armée étaient des plus fantaisistes. Il les avait puisées
aux sources mélodieuses de l’Opéra-Comique, et ne connaissait d’autres
militaires que ceux qui servaient sous les ordres de feu le général
Scribe, héros aimables, toujours colonels à trente ans, et dont les
marquises et les baronnes, les plus riches et les plus belles, se
disputaient la main.
De ce jour, avec un art infini, avec une adresse dont il se fût cru
lui-même incapable, M. Flambert s’efforça de prouver à son fils qu’il
avait toujours eu pour la carrière des armes une vocation irrésistible.
Il réussit au delà de ses espérances, et un beau matin, à la suite d’une
explication orageuse, motivée par une nouvelle fredaine, Gédéon déclara
tout net qu’il voulait s’engager--pour être libre!!...
Il n’eut pas besoin de le déclarer deux fois.
M. Flambert, dont le principe était qu’il faut battre le fer tandis
qu’il est chaud, conduisit séance tenante son fils chez un médecin qui
le déclara «bon pour le service,» et de là à la mairie, où en moins de
rien on lui libella le contrat.
Gédéon n’hésita pas une minute, et d’un trait de plume il s’engagea à
servir l’État pendant sept ans--à cheval.
V
Les engagés volontaires ayant le droit de désigner le corps où ils
veulent servir, tous--je ne parle pas de ceux qui savent ce qu’ils
font--se décident pour la cavalerie; sans doute parce que le service y
est plus pénible et qu’on y a infiniment moins de chances d’avancement.
Gédéon fit comme tous les autres, et crut faire un coup de maître en
choisissant le 13e hussards, ce magnifique régiment, chamarré d’or
sur toutes les coutures, et dont les officiers lancent des gerbes
d’étincelles, lorsqu’aux rayons du soleil ils font caracoler leurs
chevaux sur le front de leurs escadrons.
En échange de sa signature, Gédéon reçut une feuille de route pour
rejoindre son corps.
L’État, qu’il servait désormais, lui allouait vingt sous par étape, et
un billet de logement avec place au feu et à la chandelle.
Ainsi Gédéon fut soldat sans jamais en avoir eu l’idée.
Que l’engagé volontaire dont ce n’est pas un peu l’histoire lui jette la
première pierre!