Là se présentait une alternative sans issue. En cédant à son amour,

Césarine le guérirait-elle? S'il en était ainsi, n'était-il pas à

craindre que les enfants résultant de cette union ne fussent prédisposés

à quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le médecin ne pouvait

et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se

tuerait plutôt que d'appartenir à un homme qui lui faisait peur, et dont

elle eût rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure.

Il n'y avait qu'à patienter et attendre, essayer un rapprochement

purement moral, en observer les effets, séparer les deux époux, si le

résultat des entrevues était fâcheux pour le marquis; alors on tenterait

de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrêter qu'à des

atermoiements; mais en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, M. Dietrich

voulait que l'état du marquis fût tenu secret, et Dubois affirmait que

la chose était possible vu les dispositions locales de son hôtel et la

discrétion de ses gens, qui lui étaient tous aveuglément dévoués.

Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arrivé dans la nuit, venait

s'entretenir du même sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne était absolu

et cassant. Il n'aimait pas Césarine, pour l'avoir peut-dire aimée sans

espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se

réunir à son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur

par lequel, en cas de guérison, Jacques s'était engagé à ne pas réclamer

ses droits, il jura que Jacques était trop loyal pour songer à les

réclamer; c'était lui faire injure que de le craindre.

--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scène inquiétante,

et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien.

--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en

conviens, et si sa femme n'eût été la cause volontaire ou inconsciente

de cette exaltation en le gardant sous sa dépendance durant cinq ans,

elle aurait le droit d'être impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu

pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop

malheureux, je dirai même qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir

tous les sacrifices, à l'heure qu'il est.

--Je ne vous permets pas de blâmer ma fille, monsieur le vicomte. Je

sais qu'en épousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue

que de le relever de l'espèce d'abaissement où tombe dans l'opinion un

homme trop soumis et trop dévoué.

--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques était

condamné. La réparation donnée par mademoiselle Dietrich était

suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y

gagnait un beau nom....

--Sachez, monsieur, qu'elle n'était pas lasse de porter le mien, et

rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari.

--Elle l'aura quand même, elle en jouira du moins, car elle y a droit,

elle est sa femme; rien ne peut l'empêcher de l'être, et la loi l'y

contraint.

--Vous parlez de moi, dit Césarine, qui entrait chez son père et qui

entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion,

monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue,

que ce ne sera jamais la mienne.

M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyauté

du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la

situation délicate où l'on se trouvait. Si Césarine m'a bien rapporté

ses paroles, il y mit peu de délicatesse et la blessa cruellement en lui

faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrète,

si pure qu'elle pût être, pour rendre l'espoir, le repos et la raison à

l'homme dont elle s'était jouée trop longtemps et trop cruellement.

Il s'ensuivit une discussion très-amère et très-vive que M. Dietrich

voulut en vain apaiser; Césarine rappela au vicomte qu'il avait prétendu

à lui plaire, et qu'elle l'avait refusé. Depuis ce jour, il l'avait

haïe, disait-elle, et son dévoûment pour Jacques de Rivonnière couvrait

un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque

Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait

introduit dans le grand salon, où le marquis lui avait dit avec beaucoup

de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherché

madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il était retourné au salon

d'honneur pour dire à M. de Rivonnière qu'il allait la chercher dans le

corps de logis habité par M. Dietrich; mais le marquis n'était plus là,

et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le

jardin, Bertrand ne l'avait pas trouvé davantage, non plus que dans les

appartements de la marquise. Il était pourtant certain que M. de

Rivonnière n'avait pas quitté l'hôtel.

M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent à sa recherche; Césarine rentra

dans son appartement, où le marquis s'était glissé inaperçu et

l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en

empêcha en se plaçant entre elle et la sonnette.

--Écoutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernière fois! Je connais trop

votre maison pour y errer à l'aventure. Je voulais parler à votre père,

j'ai pénétré tout à l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et

celle de Valbonne. J'ai écouté. Un homme condamné a le droit de

connaître les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que

j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore

douter, c'est que votre indifférence pour moi s'était changée en terreur

et en aversion. Je suis bien malheureux, Césarine; mais je vous absous,

moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu

l'amour et ne le connaîtrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous êtes pas

doutée de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pût

devenir fou; vous avez toujours raillé mes plaintes et mes transports.

C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous

oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprécier l'étendue,

car vous auriez trop de remords! Je vous les épargne, ces reproches,

car, aliéné ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'étais mort.

Adieu. Si j'étais vindicatif, je serais content de penser que votre

passion du moment est de réduire un autre homme que vous ne réduirez

pas. Il vous préférera toujours sa femme. Je l'ai vu tantôt, je sais ce

qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il

est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis

pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous

en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas résistent à toutes les

déceptions. Soyez donc heureuse à votre manière; moi, je vais oublier la

funeste passion qui a troublé ma raison et avili mon existence.

J'étais entrée chez Césarine dès les premiers mots du marquis. Il se

dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta à ses lèvres sans me rien

dire, et sortit sans se retourner.

Inquiète, je voulais le suivre.

--Laissons-le partir, dit Césarine en faisant signe à Bertrand, qui se

tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice à

lui-même. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas

répondre. À la moindre excuse, à la moindre consolation que je lui

donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses espérances.

Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux.

Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnière était remonté dans sa

voiture et avait donné l'ordre de retourner chez lui.

--Dubois l'a-t-il accompagné ici?

--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits,

il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitté

l'hôtel, est monté en voiture avec M. de Rivonnière.

--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe à l'hôtel

Rivonnière; vous viendrez me le dire.

Bertrand obéit en annonçant mon neveu.

--Venez, s'écria Césarine en courant à lui; donnez-moi conseil,

jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tête perdue, soyez mon ami et mon guide!

--Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe

qu'à vous préserver. Vous ne songez pas non plus à autre chose. Le

conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas.

--Je le suivrai! répondit Césarine avec exaltation.

--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai

vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serré la

main en passant, et son regard semblait m'adresser un éternel adieu.

--J'y cours, dit Césarine en tirant la sonnette.

--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues

consolations, reprit Paul. Il faut rester près de lui, il faut le

veiller dans son délire, il faut le distraire et le rassurer à ses

heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut

être sa femme, en un mot, dans le sens chrétien et humain le plus

logique et le plus dévoué.

--Ah!... voilà... ce que vous conseillez? s'écria Césarine en portant

convulsivement un verre d'eau froide à ses lèvres desséchées et

frémissantes, c'est vous qui me dites d'être la femme de M. de

Rivonnière!

--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau

et le plus désintéressé de vos amis; vous me consultez, je ne me serais

pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense.

--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter,

elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue?

--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si

elle plaint le malheur qu'elle a volontairement causé, elle fait entrer

l'amour dans la pitié. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charité à sa

plus haute puissance?

--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par

charité comme vous aimez votre femme....

--Je n'ai pas dit par _charité_, j'ai dit _avec charité_. J'ai invoqué

ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et

fait du mariage une chose sacrée.

--C'est bien, dit Césarine tout à coup froide et calme, vous avez

prononcé, j'obéis....

Elle sortit sans me permettre de la suivre.

--Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en l'embrassant: toi seul as

eu le courage de lui tracer son devoir!

Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil,

il éclata d'un rire nerveux entrecoupé de sanglots étouffés.

--Qu'est-ce donc? m'écriai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou?

--Non, non! répondit-il avec un violent effort sur lui-même pour se

calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien.

--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes

donc?

--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez à ce

mot-là; elle n'est pas mon idéal, le but de ma vie. Si elle le croit,

détrompez-la, elle n'est même pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme

Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une émouvante beauté dont mes

sens sont follement et grossièrement épris. Si elle veut le savoir,

dites-le-lui pour la désillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car

elle se croirait vengée de ma résistance, et elle est femme à se réjouir

de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait.

Les femmes s'exagèrent toujours les supplices qu'elles se plaisent à

nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnière, moi! Je ne deviendrai

pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai même pas

longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de

la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma

conscience et ma volonté. Le conseil que je viens de donner m'a coûté,

je l'avoue. Il m'a passé devant les yeux des lueurs étranges, mon sang a

bourdonné dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroyé;

puis j'ai résisté, je me suis raillé moi-même, et cela s'est dissipé

comme toutes les vaines fumées qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort

bien exhaler sans danger d'éclater. Ne me dites rien, ma tante, je ne

suis pas un héros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce

qui est humain ne m'est étranger, comme porte la consigne du sage: aussi

la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-même, me sont-ils

aussi familiers que les émotions de la jeunesse. Je donne la préférence

à ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agréable. Le devoir avant le

plaisir, toujours! et, grâce à ce système, tout devoir me devient

doux.... À présent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me

touche, me pénètre et m'intéresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et

m'inquiète chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore

quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain à deviner.

Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous

tâcherez de la confesser. Je m'en retourne auprès d'elle. Puis-je boire

le verre d'eau qui est là? Cela achèvera de me remettre.

Il prit le verre, puis, se souvenant que Césarine agitée y avait trempé

ses lèvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant

avec un sourire demi-amer, demi-enjoué:

--Je n'ai pas besoin de savoir sa pensée, je la sais de reste.

--Tu crois la connaître?

--Je l'ai connue, puis je m'y suis trompé. Après l'avoir trop accusée,

je l'ai trop justifiée; mais tout à l'heure, quand elle m'a dit:

«--C'est vous qui me conseiller d'être la femme d'un autre?»

J'ai compris son illusion, son travail, son but. Déjà je les avais

pressentis hier dans son attitude vis-à-vis de Marguerite, dans son

sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte

qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant

je ne suis pas un héros, je vous le répète, ma tante; je suis l'homme de

mon temps, que la femme ne gouvernera plus, à moins de devenir loyale et

d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrès, et les coquettes,

comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes

corrompus ou efféminés!

Il me laissa rassurée sur son compte, mais inquiète de Césarine. Je

n'osais la rejoindre; je demandai à voir M. Dietrich, il était sorti

avec elle.

Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise,

que M. de Rivonnière était calme et qu'elle me priait de venir passer la

soirée chez lui à huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis

mélancolique, attendri, reconnaissant. Césarine me dit devant lui dès

que j'entrai:

--Nous ne t'avons pas invitée à dîner parce qu'ici rien n'est en ordre.

Le marquis nous a fait très-mal dîner; ce n'est pas sa faute. Demain je

m'occuperai de son ménage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche,

nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps délicieux;

tout Paris y était.

Elle était si tranquille, si dégagée, que j'eus peine à cacher ma

surprise.

--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas à rester

sans rien faire. Mon père était en train de nous raconter la séance de

la chambre.

M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-être

s'assurer de la lucidité de son esprit, mais procédant avec lui comme

s'il n'en eût jamais douté. Je vis que c'était une cure

consciencieusement entreprise. Le marquis écoutait avec une sorte

d'effort, mais répondait à propos. De temps en temps il paraissait

éprouver quelque anxiété en regardant la pendule. Le malheureux, depuis

qu'il se savait réputé fou, semblait avoir conscience de son mal et en

redouter l'approche.

Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et

arriva jusqu'à près de dix heures sans perdre sa présence d'esprit et

sans paraître souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement

méditatif, répondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait,

et finit par ne plus répondre du tout.

--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Césarine; vous allez vous

coucher, nous resterons au salon jusqu'à ce que vous dormiez. Nous

jouerons aux échecs, mon père et moi. Si vous ne dormez pas, vous

viendrez nous trouver.

Il répondit par un vague sourire, sans qu'on sût s'il avait bien

compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pièce voisine

de la chambre à coucher de son gendre; il voulait écouter et observer

les phénomènes de l'accès, Dubois laissa les portes ouvertes sous la

tenture rabattue.

Césarine, restée au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientôt

elle m'appela pour écouter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se

plaignait à Dubois comme un enfant. Le brave homme le réconfortait, lui

répétant sans se lasser:

--Ça passera, monsieur, ça va passer.

La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une

exaspération d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois

d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais

il n'avait pas l'énergie nécessaire pour faire acte de rébellion, la

souffrance paralysait sa volonté. Tout à coup elle cessa comme par

enchantement, il se mit à déraisonner. Il parlait assez bas; nous ne

pûmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet à

un autre et que ses préoccupations étaient puériles. Nous entendions

mieux les réponses de Dubois, qui le contredisait obstinément; à ce

moment-là il ne craignait plus de l'irriter:

--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce

que vous me dites. Vous êtes à Paris et non à Genève; l'horloger n'a pas

dérangé votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va

bien, aucun horloger n'y a touché.

Nous entendîmes le marquis lui dire:

--Ah! voilà! tu me crois fou! c'est ton idée!

--Non, monsieur, répondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout

petit, je vous ai, pour ainsi dire, élevé: vous n'êtes pas fou, vous ne

l'avez jamais été; mais vous étiez fort railleur, et vous l'êtes encore;

vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une

habitude que vous avez gardée. Moi, je me suis habitué à vous écouter et

à ne rien croire de ce que vous me dites.

Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement:

--Mon ami, dit-il, je sens que ma tête va tout à fait bien, et que je

vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je

ne m'en souviens plus du tout.

--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas.

Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser à

rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez.

--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente:

est-ce que j'ai été méchant tantôt?

--Vous! jamais!

--Je ne t'ai pas brutalisé pendant que je souffrais?

--Cela ne vous est jamais arrivé que je sache.

--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-être frappé?

--Quelle idée avez-vous là, et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui?

--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu, à moins que ce ne

soit encore un rêve; rêve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va

te coucher; je suis très-bien.

Un quart d'heure après, nous entendîmes sa respiration égale et forte;

il dormait profondément, Dubois vint nous trouver.

--M. le marquis est sauvé, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du

bien que vous lui avez fait; mais il l'éprouve, son accès a été plus

court et plus doux de moitié que les autres jours; continuez, et vous

verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a brisé, le

bonheur le guérira, je n'en doute plus.

M. Dietrich lui demanda si c'était la première fois que le marquis avait

une vague conscience de ses emportements.

--Oui, monsieur, c'est la première fois, vous voyez que son bon coeur se

réveille, et comme il m'a embrassé, le pauvre enfant! C'est comme quand

il était petit.

Il était quatre heures du matin, Dubois avait fait préparer pour nous

l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner

son frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à Rouen, où son

mari avait des intérêts à surveiller.

Nous prîmes donc du repos, et nous pûmes assister en quelque sorte au

réveil du marquis en nous tenant dans la pièce d'où nous l'avions écouté

durant la nuit. Il éveilla Dubois à neuf heures, et se jetant à son cou:

--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai été bien cruellement

éprouvé! J'ai appris que j'étais fou et que ma femme avait peur de moi;

mais ensuite elle est venue au moment où de sang-froid j'étais résolu à

me faire sauter la cervelle. Elle a été bonne comme un ange, son père

excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont traité

comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon

gré, mal gré, dans leur voiture, et ils m'ont promené à travers toutes

les élégances de Paris, pour bien montrer que j'étais guéri, pour faire

croire que je n'étais pas aliéné, et que ma femme prétendait vivre avec

moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se préoccupe de ma

dignité, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en

sais gré; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom

qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle détruit ma

jalousie, car, en feignant d'être à moi, elle rompt avec les espérances

qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lâche qui accepterait ce partage

même en apparence, et l'homme que je soupçonnais de l'aimer malgré lui

est homme de coeur et très-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la

part de ma femme et de son père, et aussi de cette excellente Nermont,

qui a toujours donné les meilleurs conseils.

--Monsieur ne sait pas qu'ils ont passé la nuit ici, et qu'ils y sont

encore?

--Que me dis-tu là? Malheur à moi! ils m'ont vu dans mon accès!

--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu

d'accès.

--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avoué; j'ai

bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la

vérité, elle sait à présent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne

pourra jamais m'aimer!

Césarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de

chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle

l'embrassa et lui dit:

--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre.

Nous avons été trompés, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un

peu à certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquiète plus à

présent. Je me charge de vous guérir en restant près de vous pour vous

consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et

de plus cher ami que vous.

--Restez donc! répondit-il en se jetant à ses genoux. Restez sans

crainte et guérissez-moi! Je veux guérir; il faut que l'homme dont vous

vous êtes déclarée la femme en vous montrant en public avec lui ne soit

pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma

reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus

mes serments, et ce que j'ai juré, je le tiendrai; soignez donc votre

ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit digne d'être votre protecteur.

C'était là que Césarine avait voulu l'amener, c'était en somme ce

qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance.

Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M.

Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dîner avec nous.

Bertrand passa les nuits à surveiller toutes choses, toujours prêt à

contenir le malade s'il arrivait à la fureur, bien que Dubois ne fût ni

inquiet ni fatigué de sa tâche. En très-peu de jours, les accès,

toujours plus faibles, disparurent presque entièrement, et tout fit

présager une guérison complète et prochaine. On fit des visites, on en

rendit; un bruit vague de démence avait couru. Toutes les apparences et

bientôt la réalité le démentirent.

Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'étais pas aussi rassurée sur

son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal;

minée par une fièvre lente, elle n'avait presque plus la force de se

lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remèdes. Après

une consultation de médecins qui par sa réserve aggrava nos inquiétudes,

Marguerite vit malgré nous qu'elle était presque condamnée.

--Écoutez, me dit-elle un jour que nous étions seules ensemble, je

meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que

je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux

mourir; j'ai commis une très-mauvaise action. Je vous la confie comme à

Dieu. Réparez-la, si vous le jugez à propos. J'ai surpris une lettre qui

était pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cachée, il

ne la connaît pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette

bassesse j'avais déjà pris la résolution de me laisser mourir, parce

que j'avais tout deviné; à présent lisez.

Elle me remit un papier froissé, humide de sa fièvre et de ses larmes,

qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savouré. C'était

l'écriture de Césarine, et elle datait d'une quinzaine.

Césarine Dietrich · 第 17 / 18 段