Marguerite se disait heureuse. N'étant plus forcée de travailler pour

vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait

véritablement un peu; mais elle était malade, et sa beauté s'altérait.

Le médecin de Césarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence

qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de

l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle éprouvait,

qu'à moins d'un examen sérieux auquel elle ne voulait pas se prêter, il

ne pouvait préciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La

tuméfaction du foie fut constatée, l'état général était médiocre; des

soins quotidiens étaient nécessaires, et on ne pouvait se procurer à la

campagne tout ce qui était prescrit. La petite famille alla s'établir

rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la

rue d'Assas et tout près des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire

qu'il était désormais à nos ordres à toute heure. Il avait un commis

pour tenir son bureau et n'était plus esclave à la chaîne. Il avait fait

gagner de l'argent; ses relations le rendaient précieux à M. Latour. Il

arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espéré à l'aisance et à la

liberté. On se vit donc davantage, c'est-à-dire plus souvent, mais sans

que Paul prolongeât ses visites au delà d'une heure. Il était

véritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez

elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant à la

distraire; elle désirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer,

disait-elle, qu'elle était redevenue bien raisonnable. Césarine engagea

Paul à la lui amener dîner, avec le petit Pierre, promettant de les

laisser partir à l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant

d'insistance qu'il céda. Ce fut une grande émotion et une grande joie

pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie

noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec

assez de goût. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin

extrême, Paul les mit dans un fiacre et les amena à six heures à l'hôtel

Dietrich. Césarine avançait son dîner pour que l'enfant ne s'endormit

pas avant le dessert. Elle n'avait invité personne à cause de l'heure

_indue_, c'était un vrai dîner de famille. M. Dietrich vint serrer les

mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla

s'habiller pour dîner en ville.

Césarine s'était résignée à _communier_, comme elle disait, _avec la

fille déchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espèce d'égalité

à laquelle elle se décidait à l'admettre. Il y avait plus d'un mois

qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappée du changement qui s'était fait

en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient

pris une distinction extrême. Elle avait fait de grands efforts depuis

ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paraître vulgaire; elle ne

l'était presque plus. Elle parlait moins et plus à propos. Paul la

traitait non avec plus d'égards, il n'en avait jamais manqué avec elle,

mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquiète. Ces

changements ne passèrent pas inaperçus. Césarine reçut un grand coup

dans la poitrine, et en même temps qu'un sourire de bienveillance

s'incrustait sur ses lèvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la

jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite.

Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne

pouvait se défendre d'en être contente. Le dîner fut triste, bien que le

petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commençait à

babiller, réussit par moments à nous dérider. Paul eut été volontiers

enjoué, mais il voyait Césarine si étrangement distraite qu'il en

cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-même sans savoir pourquoi.

Quand nous sortîmes de table, il me demanda tout bas si la marquise

avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement porté sur

son livre, ne lui eût, par réflexion, causé quelque découragement.

Césarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pût parler, elle

comprenait de quoi il était question.

--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de répondre;

j'en demande pardon à Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir,

mais je suis très-troublée: j'ai reçu tantôt de mauvaises nouvelles du

marquis de Rivonnière.

Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce

prétexte. La dernière lettre de M. de Valbonne à M. Dietrich n'était pas

de nature à donner des inquiétudes immédiates. J'en fis l'observation.

Elle y répondit en nous lisant ce qui suit:

«Mon pauvre ami m'inquiète chaque jour davantage. Sa vie n'est plus

menacée, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si

tôt. Il me charge de vous présenter ses respecte, ainsi qu'à madame de

Rivonnière.

«Vicomte de Valbonne»

Cette lettre parut bizarre à Paul.

--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie

et qui persistent de manière à inquiéter? Est-ce que M. de Valbonne

n'écrit jamais plus clairement?

--Jamais, répondit Césarine. C'est un esprit troublé, dont l'expression

affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de

cela, ajouta-t-elle avec un air de commisération pour Marguerite: nous

oublions qu'il y a ici une personne à qui le souvenir et le nom de mon

mari sont particulièrement désagréables.

Paul trouva cette délicatesse peu délicate, et avec la promptitude et la

netteté d'appréciation dont il était doué, il répondit très-vite et sans

embarras:

--Marguerite entend parler de M. de Rivonnière sans en être froissée.

Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais connu.

--Je croyais qu'elle avait eu à se plaindre de lui, reprit Césarine en

la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que

je ne plaide pas auprès d'elle la cause de mon mari en cette

circonstance.

--Vous avez tort, ma marquise, répondit Marguerite avec une douceur

navrée; il faut toujours défendre son mari.

--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermeté. Quant à nous,

les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme

que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est

absous, et la femme vengée n'a plus jamais lieu de rougir.

Il parlait avec une énergie tranquille, dont Césarine ne pouvait

s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le désespoir dans son

âme. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de

la reconnaissance. Je vis que Césarine allait dire quelque chose de

cruel.

--L'enfant s'endort, m'écriai-je. Il ne faut pas vous attarder plus

longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il

est trop lourd pour moi....

En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demandé était arrivé,

et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltérable sérénité:

--M. le marquis de Rivonnière vient d'arriver aussi.

--Où! s'écria Césarine comme frappée de la foudre.

--Chez madame la marquise, répondit Bertrand avec le même calme; il

monte l'escalier.

--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le

sien et son enfant sur l'autre bras.

--Non, restez, il le faut! reprit Césarine éperdue.

--Pourquoi? dit Paul étonné.

--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie.

--Soit, répondit-il en reculant vers le sofa, où il coucha l'enfant

endormi, et fit asseoir Marguerite auprès de lui.

Césarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle à lui

faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus

préoccupée de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle vengée

par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son séducteur sous les

yeux de Paul? Peut-être était-elle trop troublée pour savoir ce qu'elle

voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer, elle sortit

pour aller à la rencontre du marquis. Nous l'entendîmes qui lui disait

de l'escalier à voix haute:

--Quelle bonne surprise! Comment, guéri? quand on nous écrivait que vous

étiez plus mal....

--Valbonne est fou, répondit le marquis d'une voix forte et pleine, je

me porte bien; je suis guéri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte

l'escalier tout seul....

...Et entrant dans l'antichambre qui précédait le petit salon, il

ajouta:

--Vous avez du monde?

--Non, répondit Césarine, entrant la première; des amis à vous et à moi

qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains.

--Des amis? répéta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait

à lui. Des amis? je ne reconnais pas....

--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme?

--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!...

Il serra les mains de Paul.

--Madame, je vous présente mon respect.

Il salua profondément Marguerite.

--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir.

Il me baisa les mains.

--Vous me paraissez tous en bonne santé.

--Mais vous? lui dit Paul.

--Moi, parfaitement, merci; je supporte très-bien les voyages.

--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Césarine.

--J'ai eu l'honneur de vous écrire.

--Je n'ai rien reçu.

--Quand je vous dis que Valbonne est fou!

--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de

supprimer vos lettres?

--Ce serait toute une histoire à vous raconter, histoire de médecins

déraisonnant autour d'un malade en pleine révolte qui ne se souciait

plus de courir après une santé recouvrée autant que possible.

--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul.

--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante à

l'étranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que

Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour?

--Il va fort bien.

--M. Dietrich est sorti, à ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de

bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici?

--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dîné?

--J'ai dîné, merci.

Paul échangea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le

marquis et Césarine avant de se retirer. L'arrivée foudroyante de M. de

Rivonnière avait amené un calme plat dans la situation. Il était doux,

content, presque bonhomme. Il n'était ému ni étonné de rien,

c'est-à-dire qu'il était redevenu du monde comme s'il ne l'eût jamais

quitté. Il revenait de la mort comme il fût revenu de Pontoise. Il se

retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de

la femme dont il avait payé la possession de son sang, tout cela à la

fois, sans paraître se souvenir d'autre chose que des lois du

savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si

étrange qu'elle puisse être. L'impassibilité du parfait gentilhomme

couvrait tout.

Mal avec sa conscience, Césarine avait été un moment terrifiée; mais,

forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa

volonté de femme intrépide, elle avait vite recouvré sa présence

d'esprit. Toutefois elle éprouvait encore quelque inquiétude de se

trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce

mot à la dérobée pendant qu'on allumait les candélabres.

--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc,

madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon

de bonté dans les yeux. Vrai, on dirait que vous êtes contente de me

revoir! La figure de Césarine n'exprimait pas précisément cette joie.

Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion.

--Je ne réponds pas à une pareille question, lui dit-elle en souriant du

mieux qu'elle put; c'est à mon tour de vous regarder. Vrai, vous êtes

bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes

de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable!

--Valbonne est très-exalté. C'est un ami incomparable, mais il a la

faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux médecins. Vous

me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, étant revenu de si loin. Je ne

crois qu'en Nélaton, qui m'a ôté une balle de la poitrine. La cause

enlevée, ces messieurs ont prétendu me délivrer des effets, comme s'il y

avait des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir tout seul, ils

m'ont traité comme font la plupart d'entre eux, de la manière la plus

contraire à mon tempérament. Quand, il y a un an bientôt, j'ai secoué

leur autorité pour faire à ma tête, je me suis senti mieux tout de

suite. Je suis parti; trois jours après, je me sentais guéri. Il m'est

resté de fortes migraines, voilà tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans

de suite avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je m'en suis

débarrassé en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette

fois-ci, m'avait affublé d'un jeune médecin intelligent, mais têtu en

diable, qui, mécontent de me voir guérir si vite, rien que par la vertu

de ma bonne constitution, a voulu absolument me délivrer de ces

migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu

l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les

planter là pour ne pas devenir victime de leur dévouement à ma personne.

--Les planter là! dit Césarine; vous n'êtes donc pas revenu avec eux?

--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur

médecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner à contrarier les

gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a

de mieux à faire.

--Et les autres, où sont-ils?

--Valbonne et le médecin? Je n'en sais rien; je les ai quittés à

Marseille, d'où ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous

prétexte que j'y trouverais un climat d'été à ma convenance. J'en avais

accepté le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confié à Dubois

ma résolution de venir me reposer à Paris, et nous sommes partis tous

deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont dû

courir après nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils

seront ici demain.

--Tout ce que vous me contez là est fort étrange, reprit Césarine; je ne

vous savais pas si écolier que cela, et je ne comprends pas un médecin

et un ami tyranniques à ce point de forcer un malade à prendre la fuite.

Ne dois-je pas plutôt penser que vous avez eu la bonne idée de me

surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser à vos compagnons de

voyage le temps de m'avertir?

--Il y a peut-être aussi de cela, ma chère marquise.

--Pourquoi me surprendre? à quelle intention?

--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le

déplaisir.

--Voilà un très-mauvais sentiment, mon ami. C'est une méfiance de coeur

qui me prouve que vous n'êtes pas aussi bien guéri que vous le dites.

--Il est permis de se méfier du peu qu'on vaut.

Pendant que Césarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce

dernier, et, d'abord émerveillée de l'aspect de force et de santé qu'il

semblait avoir, je commençais à m'inquiéter d'un changement

très-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'étaient plus les mêmes;

ils avaient un brillant extraordinaire, et cet éclat augmentait à mesure

que, provoqué aux explications, il se renfermait dans une courtoisie

plus contenue. Était-il dévoré d'une secrète jalousie? avait-il un reste

ou un retour de fièvre? ou bien encore cet oeil étincelant, qui semblait

s'isoler de la paupière supérieure, était-il la marque ineffaçable que

lui avait laissée la contraction nerveuse des grandes souffrances

physiques?

En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois était à ses

ordres.

--Je comprends, répondit M. de Rivonnière: il veut m'emmener. Il craint

que je ne sois fatigué, dites-lui que je suis très-bien et que j'attends

M. Dietrich.

Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant

sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir

perdu la mémoire du moindre détail qui pût l'intéresser. Son oeil

étrange m'étonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois

dans la pièce voisine. Je me levai comme sans intention, et je me hâtai

d'aller le questionner.

--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, répondit-il à

voix basse; c'est bientôt l'heure de son accès.

--Son accès de quoi?

Dubois porta d'un air triste la main à son front.

--Quoi donc? des migraines?

--Des migraines terribles.

--Qui l'abattent ou qui l'exaspèrent?

--D'abord l'un, et puis l'autre.

--Est-ce qu'il y a du délire?

--Hélas oui? Ces dames ne le savent donc pas?

--Nous ne savons rien.

--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais à présent il faut bien

qu'on le sache ici. C'est un secret à garder pour le monde seulement.

--Est-ce qu'il a la fièvre dans ces accès de souffrance et d'exaltation?

--Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours.

--C'est peut-être ce qui doit nous inquiéter le plus. Tranchons le mot,

Dubois; votre maître est fou?

--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a déjà été deux fois, et il a

toujours guéri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il était dans son bon

sens quand il a séduit et abandonné la pauvre fille?...

--C'est la femme de mon neveu à présent.

--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange

d'honnêteté et de désintéressement. M. le marquis n'eût pas commis cette

faute-là dans son état naturel, et plus tard, quand il prenait des

déguisements pour surveiller les démarches de mademoiselle Dietrich, je

voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tête. Il souffrait la nuit, comme

il souffre à présent, et il n'avait pas ses journées lucides comme il

les a.

--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit?

--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de

danger. Il me résiste, il se fâche, et puis il cède. Il ne me maltraite

jamais. Tout autre l'exaspère. Il avait pris son médecin en aversion et

M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseillé de quitter Marseille, où

son état ne pouvait pas rester caché, et je lui ai donné pour raison

qu'on le soignait mal. On le soignait très-bien au contraire; mais,

quand un malade est irrité, il faut changer son milieu et le distraire

avec d'autres visages. J'ai donné rendez-vous pour ce soir à son ancien

médecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf

heures que cela commence, et il faut décider madame la marquise à le

renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui résiste; il l'aime tant!

--Il l'aime toujours?

--Plus que jamais.

--Et il n'est plus jaloux d'elle?

--Ah! voilà ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la

vraie cause de son mal.

--De qui donc serait-il jaloux?

--Toujours de _la même personne_.

Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus

vite au salon en même temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil

avec anxiété.

--M. le marquis veut se retirer, nous dit Césarine avec précipitation.

C'était comme un ordre irrité qu'elle donnait à son mari de s'en aller.

Le marquis éclata de rire; ce rire convulsif était effrayant.

--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-père

chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en déplaise! Qu'on me

laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger!

--Bertrand, s'écria Césarine, reconduira M. le marquis à sa voiture.

Elle s'adressait d'un ton de détresse au champion dévoué à sa défense

dans les grandes occasions. Il s'avançait impassible, prêt à emporter le

marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'élança et le retint. Il

prit le bras de son maître en lui disant:

--Monsieur le marquis m'a donné sa parole de rentrer à neuf heures, et

il est neuf heures et demie.

Le marquis sembla s'éveiller d'un rêve, il regarda son serviteur en

cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine:

--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hébété; tu me payeras ça!

--Oui, à la maison, je veux bien; mais venez.

--Vieille bête! je cède pour aujourd'hui; mais demain....

Dubois l'emmena sans qu'il fit résistance. Bertrand les suivit, toujours

disposé à prêter main-forte au besoin. Nous restâmes muettes à les

suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa

voiture, Bertrand revint pour nous dire:

--Il est parti.

--Bertrand, lui dit Césarine, s'il arrive à M. de Rivonnière de se

présenter encore chez moi en état d'ivresse, dites-lui que je n'y suis

pas et empêchez-le d'entrer.

--M. le marquis n'est pas ivre, répondit Bertrand de son ton magistral,

et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant à tout expliquer,

il se retira.

--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'écria Césarine.

--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre?

--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux étaient égarés. Pourquoi

nous as-tu laissés ensemble? Je t'avais priée de rester. À peine

étions-nous seuls, qu'il s'est jeté à mes genoux en me faisant les

protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappelé les

engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait

méchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui

prétend que je lui appartiens et à qui je n'appartiendrai jamais!

--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est aliéné!

Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit

quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit

Dubois; elle m'écoutait, l'oeil fixe, presque hagard.

--Voilà, dit-elle enfin, une horrible éventualité qui ne s'était pas

présentée à mon esprit,--être la femme d'un fou! avoir la plus

répugnante des luttes à soutenir contre un homme qui n'a plus ni

souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus

une volonté, mais un instinct exaspéré, se sentir liée, saine et

vivante, à une brute privée de raison! Cela est impossible; une telle

chaîne est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater

cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet

homme et qu'on me préserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec

cette épouvante d'être à la merci d'un possédé; je n'ai fait aucune

action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants.

Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompée! Il le savait, lui,

qu'il me faisait épouser un fou! Je dévoilerai sa conduite, je le ferai

rougir devant le monde entier.

M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua

d'exhaler sa colère et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant

son père de la protéger et d'agir au plus vite pour faire rompre son

mariage. Elle voulait le faire déclarer nul, la séparation ne lui

suffisait pas. M. Dietrich, accablé d'abord, se releva bientôt lorsqu'il

vit sa fille hors d'elle-même. S'il la chérissait avec tendresse, il

n'en était pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide

dans les grandes crises.

--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que

vous dites. De ce que Jacques a des nuits agitées et des heures

d'égarement, il ne résulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux

homme comme Dubois suffit à le contenir et vient à bout de cacher son

état. Nous aurons demain plus de détails; mais pour aujourd'hui ce que

nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une

séparation légale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel à la

dignité de celui dont vous avez accepté le nom. Il faudrait accuser lui

et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se

prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car

personne n'est dispensé de remplir un devoir, quelque pénible qu'il

soit. Le vôtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari

s'éclaircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fierté

ni votre indépendance, pourra le calmer et le guérir. Si, après avoir

épuisé les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcés de

constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps

de songer à prendre des mesures plus énergiques; sinon, vous serez

cruellement et justement blâmée de lui avoir refusé vos soins et vos

consolations.

Césarine, atterrée, ne répondit rien, et passa la nuit dans un

désespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le

jour; je craignais qu'elle ne se portât à quelque acte de désespoir.

Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se

retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son

chagrin était profond, les larmes l'étouffaient, elle jugeait son avenir

perdu, sa vie sacrifiée à quelque chose de plus sombre que le veuvage,

l'obligation incessante d'employer son intelligence supérieure à

contenir les emportements farouches ou à subir les puériles

préoccupations d'un idiot méchant à ses heures, toujours jaloux et osant

se dire épris d'elle.

Le châtiment était cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le

présentait comme une injustice du sort. Elle avait épousé ce moribond,

moitié par ostentation de générosité, moitié pour se relever aux yeux de

Paul, un peu aussi pour être marquise et indépendante par-dessus le

marché.

Le lendemain, M. Dietrich alla dès le matin voir son gendre. Il le

trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le médecin qui

avait passé la nuit à observer son malade. Le résumé de cet examen fut

que le marquis n'était ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes

du cerveau tour à tour surexcités et affaiblis par la surexcitation.

Quelques heures de sa journée, entre le repos du matin, qui était

complet, et le retour de l'accès du soir, pouvaient offrir une parfaite

sanité d'esprit, et nulle consultation médicale dressée avec loyauté

n'eût pu faire prononcer qu'il était incapable de gérer ses affaires ou

de manquer d'égards à qui que ce soit. Il avait causé avec lui après

l'accès et l'avait trouvé bien portant de corps et d'esprit. Il ne

jugeait point qu'il eût jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en

proie à une maladie nerveuse, résultat de sa blessure ou de la grande

passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme.

Césarine Dietrich · 第 16 / 18 段