«Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est

déjà sauvé. Je suis perdue, moi, car dès qu'il sera guéri, je n'aurai

plus de motifs pour le quitter et pour réclamer ma liberté. Il faudra

que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa

vie, et, s'il perd encore une fois l'espérance, il se tuera. Vous l'avez

voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux être à vous.

Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos

devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lâches; mais nous

nous dirons adieu, et nous aurons vécu un jour, un jour qui résumera

pour nous toute une vie. Je vous ferai connaître ce jour de suprême

adieu, je trouverai un prétexte pour m'absenter, un prétexte qui vous

servira aussi. Ne me répondez pas et soyez calme en apparence.»

Je relus trois fois ce billet. Je croyais être hallucinée, je voulais

douter qu'il fût de la main de Césarine. Le doute était impossible. La

passion l'avait terrassée, elle abjurait sa fierté, sa pudeur; elle

descendait des nuées sublimes où elle avait voulu planer au-dessus de

toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par

l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. Étrange

et déplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir

cacher à Marguerite l'indignation que j'éprouvais!

La pauvre femme ne me comprit pas.

--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes

exclamations. Oui, c'est bien mal à moi d'avoir intercepté une lettre

comme celle-là! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il

fallait. Je me suis dit:

«--Puisque je vais mourir!»

Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bonté, mais il

l'aime, c'est bien sûr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et

moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a été

malheureux à cause de moi! comme il s'est défendu, comme il a été grand

et généreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en eût pas

profité tant que j'aurais vécu; c'est pour cela qu'il faut que je me

dépêche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il

me semble que je le lui vole. Ah! j'ai été lâche, j'aurais dû lui dire:

«--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre

enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc à ce

rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne

saurez pas si vous êtes coupables de vous aimer; seulement ne me dis

rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-être pas. Pardonne-moi

d'avoir été ton fardeau, ton geôlier, ton supplice; mais sache que je

t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son

amour, et elle n'eût pas fait cela pour toi....»

Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte

d'éloquence; je ne l'interrompais point, car Paul était entré sans

bruit. Il se tenait derrière son rideau et l'écoutait avec attention. Il

voulait tout savoir. De son côté, elle m'avouait tout.

--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui

connaître que, si je ne suis pas morte plus tôt, ce n'est pas ma faute.

J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remèdes qu'on

me présente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand

on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je

me lève, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en

prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant

de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'étouffe le coeur_

jusqu'à ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose

pour me faire mourir!

--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour

te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu

verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi

cette lettre dont tu parles, et ne crains rien.

Il lui prit doucement la lettre, la lut sans émotion, la jeta par terre

et la roula sous son pied.

--C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une insulte à mon

honneur! Comment, j'aurais tendu la main à son mari après le duel,

j'aurais accepté ses excuses, pardonné à son repentir, conseillé le

mariage, et après le mariage le rapprochement, tout cela pour le

tromper, pour posséder sa femme avant lui et m'avilir à ses yeux plus

qu'il n'était avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette

femme est plus folle que lui, et sa démence n'a rien de noble. C'est

l'égarement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un méchant

coeur. Je devrais la haïr, car son but n'est pas même la passion

aveugle: elle a espéré me punir des conseils sévères que je lui ai

donnés en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir être un regret

poignant, éternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis-à-vis d'une

pareille femme, si ni Jacques de Rivonnière, ni ma tante, ni toi,

n'eussiez jamais existé? J'aurais été à son rendez-vous, et je lui

aurais dit en la quittant:

--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte

sans regret!

Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon

honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chère enfant, tu ne me

connais donc pas encore? Allons, tu me connaîtras! En attendant,

jure-moi que tu veux guérir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu

pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher

au monde?

Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mère.

--Vois donc le trésor que tu m'as donné; dis-moi si je peux ne pas aimer

la mère de cet enfant-là? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle?

Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle

que tu as toujours beaucoup plus admirée que je ne l'admirais, serait-ce

un grand sacrifice à te faire que de rejeter ce caprice comme une chose

malsaine et funeste? Faudrait-il un énorme courage pour lui préférer mon

bonheur domestique et l'admirable dévouement d'un coeur qui veut

_s'étouffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'étouffé

pas, ce coeur généreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras,

Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin

corrompu, un traître, je ne croyais pas mériter ces suppositions; mais

au moins ne suppose pas qu'en te voyant désirer la mort j'accepte le

honteux bonheur que tu veux me laisser goûter.... Allons, allons, lui

dit-il encore en voyant renaître le sourire sur ses lèvres décolorées,

relève-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma

vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prétendant n'être à personne,

tomberont peut-être dans l'abjection d'être à tous. Ces êtres forcés

sont des fantômes. La grandeur à laquelle ils prétendent n'est que

poussière: ils s'écroulent devant le regard d'un homme sensé. Que la

belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de

redresser son jugement; j'abdique même le rôle d'ami désintéressé

qu'elle m'avait imposé; je ne lui répondrai pas, je ne la reverrai pas,

je t'en donne ici ma parole, aussi sérieuse, aussi loyale que si, pour

la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que

je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet

engagement-là.

Huit jours plus tard, Marguerite, docile à la médication et rassurée

pour toujours, était hors de danger. On faisait des projets de voyage

auxquels je m'associais, car mon coeur n'était plus avec Césarine: il

était avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche à Césarine de sa

conduite et ne lui annonçai pas ma résolution de la quitter. Il eût

fallu en venir à des explications trop vives, et après l'avoir tant

aimée, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait à soigner

admirablement bien son mari, il était ivre de reconnaissance et

d'espoir. M. Dietrich était fier de sa fille; tout le monde l'admirait.

On la proposait pour modèle à toutes les jeunes femmes. Elle réparait

les allures éventées de sa jeunesse et l'excès de son indépendance par

une soumission au devoir et par une bonté sérieuse qui en prenaient

d'autant plus d'éclat; elle préparait tout pour aller passer l'automne à

la campagne avec son mari.

L'avant-veille du jour fixé pour le départ, elle écrivit à Paul:

«Soyez à sept heures du matin à votre bureau, j'irai vous prendre.»

Paul me montra ce billet en haussant les épaules, me pria de n'en point

parler à Marguerite, et le brûla comme il avait brûlé le premier. Je vis

bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit

pas de chez lui le lendemain.

Craignant que Césarine, déçue et furieuse, ne sût pas se contenir, je

m'étais chargée de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de

l'empêcher de se trahir. Elle sortit à sept heures et fut dehors jusqu'à

neuf; elle revint, sortit encore et revint à midi; elle voulait

retourner encore chez Latour après avoir déjeuné avec son père. Je l'en

empêchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu,

qui m'attendait chez lui.

--Est-ce qu'il est gravement malade? s'écria-t-elle hors d'elle-même.

--Il ne l'est pas du tout, répondis-je.

--J'avais à lui parler de mon livre, je lui ai écrit deux fois. Pourquoi

n'a-t-il pas répondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi.

--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il a reçu

tes deux billets et n'a pas voulu y répondre. Ils sont brûlés.

--Et il te les a montrés?

--Oui.

--Ainsi qu'à Marguerite!

--Non!

--Voilà tout ce que tu as à me dire?

--C'est tout.

--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamnée à rougir devant toi!

Il croit que je supporterai ton blâme!

--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille.

--C'est bien, répliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans

sa chambre, d'où elle ne sortit que le soir.

Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à M. Dietrich sans lui

laisser rien pressentir encore. Je prétextais une absence de quelques

mois en vue du rétablissement de ma nièce. Nous étions à l'hôtel

Dietrich, où Césarine avait dit à son mari vouloir passer la journée

pour préparer son départ du lendemain; elle en laissa tout le soin à sa

tante Helmina, et, après avoir été toute l'après-midi enfermée sous

prétexte de fatigue, elle vint dîner avec nous; elle avait tant pleuré

que cela était visible et que son père s'en inquiéta; elle mit le tout

sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle

et nous accabla de tendres caresses.

Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'établir rue

de Vaugirard. Comme je quittais l'hôtel, je fus surprise de voir

Bertrand qui me saluait d'un air cérémonieux.

--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise?

--Non, mademoiselle, répondit-il, j'ai pris congé d'elle ce matin.

--Est-ce possible? Et pourquoi donc?

--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve

pas.

--Vous en saviez donc le contenu?

--À moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas,

je ne pouvais pas le connaître; mais, à la manière dont M. Paul l'a

reçue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de réponse, et à

l'obstination que madame la marquise a mise hier à vouloir le trouver

dans son bureau, à son chagrin, à sa colère, j'ai vu que, pour la

première fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'était pas digne,

et que sa confiance en moi commençait à me dégrader. Je lui ai demandé à

me retirer; elle a refusé, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi

dévoué que moi pût lui résister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup

offensée; elle m'a traité d'ingrat, j'ai été forcé de lui dire que ma

discrétion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parlé plus

doucement, mais j'étais blessé, et j'ai refusé toute augmentation de

gages, toute gratification.

J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir

Césarine si humiliée; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaça

ma tristesse. Nous passâmes l'été à Vichy et en Auvergne, d'où nous

ramenâmes Marguerite guérie, heureuse et splendide de beauté, le petit

Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes

yeux à toute heure que Paul était heureux désormais et qu'il ne pensait

pas plus à Césarine qu'à un roman lu avec émotion, un jour de fièvre, et

froidement jugé le lendemain. Quant à la belle marquise, elle reparut

avec éclat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses réceptions, sa

beauté, son esprit, firent fureur. C'était la plus charmante des femmes

en même temps qu'une femme de mérite, coeur et intelligence de premier

ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le

côté vulnérable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien

et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgré le

jugement sévère porté sur cette idole par son mari, était toujours prête

à la défendre et à l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait

la vie de son fils à sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion

d'une âme tendre et généreuse. Pour mon compte, cette absence de haine

dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnaître qu'elle ne

s'était pas vantée en disant que, si elle était la plus simple et la

plus ignorante de nous tous, elle était la plus aimante et la plus

dévouée.

Je me suis plu à raconter cette histoire de famille à mes moments

perdus. Quel sera l'avenir de Césarine? Son père et son mari, que je

vois quelquefois, après de vains efforts pour me ramener chez eux,

paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a

pas fait la moindre démarche personnelle pour se rapprocher de moi.

Peut-être se ravisera-t-elle; je ne le désire pas. Les sept années que

j'ai passées auprès d'elle ont été sinon les plus pénibles, du moins les

plus agitées de ma vie.

Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier,

et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite:

--Hier, comme j'étais à Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu

profiter de l'occasion pour faire à pied un bout de promenade jusqu'aux

roches d'Avon. En revenant par le chemin boisé qui longe la route de

Moret, tout absorbé dans une douce rêverie, je n'entendis pas le galop

de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L'un deux

fondit sur moi littéralement, et m'eût renversé, si, par un mouvement

rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La

généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse--j'ai eu assez de

sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me piétiner; elle

s'arrêtait d'elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone

intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux

contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que

je sus faire à temps sans lâcher la bride.

«--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien

connue avec un accent de légèreté.

»--Passez, madame la marquise, répondis-je froidement, sans perdre mon

temps à lui adresser un salut qu'elle ne m'eût pas rendu.

»Elle passa comme un éclair, suivie de son groom, laissant un peu en

arrière le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'était autre que le

vicomte de Valbonne.

»Il s'arrêta, et, me tendant la main:

»--Comment, diable, c'est vous? s'écria-t-il: j'accourais pour vous

empêcher d'être renversé, car je voyais un promeneur distrait qui ne se

rangeait pas devant l'écuyère la plus distraite qui existe. Savez-vous

qu'un peu plus elle vous passait sur le corps?

»--Je ne me laisse pas passer sur le corps, répondis-je. Ce n'est pas

mon goût.

»--Hélas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus! À revoir, cher ami,

je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.»

Et il partit ventre à terre pour la rejoindre.--J'en savais assez.

--Quoi, mon enfant? que sais-tu?

--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manières et de

langage, est devenu, en qualité de cible, mon remplaçant aux yeux de

l'impérieuse Césarine, qu'il a été moins heureux que moi, et qu'elle lui

a passé sur le corps! J'ai vu cela d'un trait à son regard, à son

accent, à ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son

hostilité par un servage qui pourra bien durer autant que celui du

marquis, c'est-à-dire toute la vie. Rivonnière est heureux, lui; il se

croit adoré, et il passe pour l'être. Valbonne est à plaindre, il

trahit son ami, il est humilié, il finira peut-être mal, car c'est un

homme sombre et mystique.

Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-là a failli me faire

bien du mal, à moi aussi? Je peux te le dire à présent. J'étais plus

épris d'elle que je ne te l'ai jamais avoué. Je ne me suis pas trahi

devant elle; mais elle le voyait malgré moi, c'est ce qui t'explique

l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais

moins impudents. Où en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force

morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abîme? Si j'ai failli perdre

ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, ébloui et troublé, je manquais

de clairvoyance et m'endormais sur la gravité de sa blessure? On n'est

jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'être un homme dur

à moi-même. Si Marguerite n'eût été sublime dans sa folie, j'étais

perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet

d'être jalouse. J'avais beau être impénétrable et invincible, son coeur,

puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien.

Tout cela est passé, mais non oublié. La belle marquise eût été fort

aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussière, sous le

sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire à toute

heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'épaisseur d'un

cheveu.

Aujourd'hui, 5 août 1866, Paul est l'heureux père d'une petite fille

aussi belle que son frère, M. Dietrich a voulu être son parrain.

Césarine n'a pas donné signe de vie, et nous lui en savons gré.

Je dois terminer un récit, que je n'ai pas fait en vue de moi-même, par

quelques mots sur moi-même. Je n'ai pas si longtemps vécu de

préoccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement.

J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a été de

douter trop longtemps du progrès dont Marguerite était susceptible.

Peut-être ai-je eu des préventions qui, à mon insu, prenaient leur

source dans un reste de préjugés de naissance ou d'éducation. Grâce à

l'admirable caractère de Paul, Marguerite est devenue un être si

charmant et si sociable que je n'ai plus à faire d'effort pour l'appeler

ma nièce et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma

plus chère occupation. J'ai remplacé madame Féron, que nous avons mise à

même de vivre dans une aisance relative. Quant à nous, nous nous

trouvons très à l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous

mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit

cours de littérature à quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul

vont très-bien. Peut-être sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait

le devenir. C'est la résultante obligée de son esprit d'ordre, de son

intelligence et de son activité; mais nous ne désirons pas la richesse,

et, loin de le pousser à l'acquérir, nous lui imposons des heures de

loisir que nous nous efforçons de lui rendre douces.

Nohant, 15 juillet 1870.

FIN

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

Césarine Dietrich · 第 18 / 18 段