--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux,

et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le

grand savoir, la grande bonté, tout ce qu'un homme doit admirer....

Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voilà ce

que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends.

--Ce que vous vous dites là est très-mal, répondit Césarine sans montrer

aucune autre émotion qu'un peu de mécontentement. Voyons, ma pauvre

Marguerite, êtes-vous sans conscience et sans respect des choses les

plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'être épris

de moi, je ne m'en apercevrais pas?

--Peut-être, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est

si drôle, si différent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde

n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui

ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionnés, dont on

connaît vite le bon et le mauvais côté. On n'est pas longtemps trompé

par eux: ils vont où le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son

courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui!

--Il me semble, reprit Césarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit

pas toute la portée, que vous faites ici une étrange allusion au passé.

Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du

mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins

pure, mais plus vive que l'amitié.

Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer à s'épancher sur un

sujet trop délicat pour elle. Je voyais en présence les deux natures les

plus opposées: l'une résumant en elle tout l'empire qu'une femme est

capable d'exercer sur les autres et sur elle-même; l'autre absolument

dépourvue de défense, capable de raisonner et de réfléchir jusqu'à un

certain point, mais forcée, par la nature de ses impressions, de tout

subir et de tout révéler.

--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli

de se souvenir d'un vilain passé, quand on a le présent meilleur qu'on

ne mérite; mais à vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez

donc si je n'ai pas sujet d'être jalouse de vous! Pour qui est-ce que

j'ai été trompée et quittée? Vous pensez bien que je le sais à présent.

Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que

quelque parole lui échappât. Votre marquis vous aimait depuis longtemps;

c'est par dépit qu'il m'a recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il

m'a plantée là. Ce qui m'est arrivé une fois peut m'arriver encore.

C'est peut-être mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien

de ma vie.

--Vous déraisonnez tout à fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que

la marquise de Rivonnière ne s'appartient plus; vous lui manquez de

respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle

mon amie vous écoute et vous répond, je me demande ce que Paul penserait

de vous, s'il pouvait vous entendre.

--Ah! s'écria-t-elle épouvantée, si vous le lui répétez, je suis perdue.

--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre

malheureux en le forçant à regretter son mariage.

Marguerite pleurait amèrement. La marquise la consola et l'apaisa avec

une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder,

qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite

sanglota à ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura

cent fois de ne plus être folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au

fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes.

Mais il les vit, s'en affecta et m'écrivit le lendemain la lettre

suivante:

«Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai

confessée, je sais qu'elle a dit des choses insensées à madame de

Rivonnière. Je sais aussi que madame de Rivonnière est trop saintement

sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant à plaindre, à

soigner, à guérir. Je sais qu'elle y serait toute résignée, qu'elle en

aurait la patience, et que sa pitié serait inépuisable; mais ici,

qu'elle me le pardonne, ma fierté ou plutôt ma discrétion d'autrefois

reparaît. Je ne dois imposer qu'à moi-même le soin de guérir ma malade.

Je crois que ce sera très-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant

quelque temps de rester à Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous

présenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous

trouve à cette heure-là, et je me priverai des bonnes causeries de

l'après-dînée. Priez madame de Rivonnière d'être moins parfaite,

c'est-à-dire d'être un peu sévère et de feindre de bouder ma compagne

pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue à

offenser impunément ce qu'au fond du coeur elle chérit et respecte. Ne

vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je

ne me fais pas un malheur des puériles contrariétés de la vie. Mes

respects très-profonds à notre amie, mes tendresses à vous.

«Paul»

--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Césarine, à qui je

communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cède, et

ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne

changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le

droit de croire à elle-même. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne

se relèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand elle est faible,

elle ne se relève pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une

amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit,

elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point à

rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en même temps que

furieuse et désespérée, elle serait triomphante d'une joie lâche et

mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas épouser cette

fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa

grandeur d'âme.

--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas mariée

sans amour, par un mouvement de générosité?

--Je me suis mariée avec un mort, ce n'est pas la même chose, et j'ai

pris mes précautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai

point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je

l'aurais frappé, si Paul n'eût brisé mon ouvrage en épousant sa

maîtresse!...

Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystérieuses, tant je

craignais de voir Césarine repousser le piédestal sur lequel elle était

remontée; mais elle était lasse de se taire, l'expansion de la pauvre

Marguerite avait rompu le charme; la sérénité de la déesse était

troublée par cet incident vulgaire. Césarine, tout comme Marguerite,

avait besoin de parler, elle parla malgré moi.

--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irritée de mon silence.

--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire.

--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du châtiment que tu crois

m'être infligé par la destinée! Tu me crois vaincue et brisée, n'est-ce

pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais.

J'ai voulu être aimée de Paul Gilbert; je le suis!

--Tu mens! m'écriai-je; son amitié pour toi est aussi sainte que tous

les autres sentiments de sa vie.

--Et qui donc voudrait qu'il en fût autrement? répondit-elle en se

dressant dans sa plus écrasante fierté. T'es-tu jamais imaginé que je

voulais le rendre adultère et descendre à l'être moi-même?

--Non, certes; mais tu crois peut-être troubler sa raison, torturer son

coeur et ses sens....

--Je ne m'abaisse pas à savoir s'il a des sens et si mon image les

trouble. Je vis dans une sphère d'idées et de sentiments où ces

malsaines préoccupations ne pénètrent pas. Je suis une nature élevée,

je vis au-dessus de la réalité; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en

l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu être la

plus noble et la plus pure affection de Paul en même temps que la plus

vive. Crois-tu que j'aie échoué?

--Si tu n'as pas échoué, tu as accompli une oeuvre de malheur et de

destruction. Se mettre à la place de la femme légitime dans le coeur et

la pensée de l'époux, retirer soi-même, à celui qu'on a choisi, la place

qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pensée de sa femme, c'est

commettre, dans la haute et funeste région que tu prétends occuper, un

double adultère qui n'a pas besoin du délire des sens pour être

criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est

renverser les notions les plus vraies et se créer un code de libres

attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un échafaudage de

sophismes, de mensonges à sa propre conscience, et tout cela prémédité,

raisonné, travaillé, me semble odieux; voilà mon jugement, et si tu ne

peux le supporter sans colère, quittons-nous. Tu t'es trop dévoilée, je

ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer....

--Comme tu deviens irritable et intolérante! répondit-elle froidement;

voyons, calme-toi, tu me dis mes vérités avec fureur, tu me forces à te

dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais

je prétends l'être avec dignité, avec succès, et faire triompher dans ma

vie ces prétendus sophismes dont je saurai faire des vérités; toi,

pauvrette, tu ne comprends rien ni à l'amour, ni au devoir, ni à la

famille. N'ayant jamais été aimée, tu as cru que toute la vertu

consistait à n'aimer point; tu t'en es tirée avec dignité, je le

reconnais; tu n'as donné à personne le droit de te trouver ridicule;

c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant à la science du coeur humain,

tu ne pouvais pas l'acquérir, n'ayant pas l'occasion de l'étudier sur

toi-même. Tu as pris tes notions dans les idées sociales, c'est-à-dire

dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines

barrières, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est

_arrangé_ est sacré, que je dois à l'homme à qui j'ai juré fidélité mon

âme tout entière, de même que Paul, selon toi, doit tout son coeur,

toute sa pensée à Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal,

illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit

ces choses-là et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai

très-bien compris qu'en m'engageant à M. de Rivonnière, dont je ne veux

pas être la femme, j'avais fait voeu de chasteté, parce que je ne dois

pas le forcer à donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris

aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur à me respecter, il a fait

acte de confiance absolue dans ma loyauté. Paul n'a pas non plus trompé

Marguerite, bien que la convention fût toute autre. Il lui a toujours

refusé l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui

inspirer. Il lui a donné sa protection, qu'il lui devait, et ses sens,

dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa ménagère, sa _femelle_ et ne

peut être que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son

égale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses

appréciations misérables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de

bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui

rétrécit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal placé. Tu veux qu'il

aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque

et te froisse toi-même; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu

veux que j'aime ce demi-sauvage déguisé en paladin que j'ai épousé pour

montrer à Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnière,

qui, malgré ses belles manières et sa bonne éducation, est, à un autre

échelon social, le pendant de l'_élémentaire_ Marguerite, je serais

vraiment avilie; mais je n'ai pas le goût des choses basses: j'aime mon

mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre

variété de l'espèce humaine que la variété à laquelle nous appartenons.

Des convenances extérieures nous ont forcés à nous les associer dans une

certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir.

Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la

paternité, moi la virginité. Pourquoi souffrirait-il de mon état de

neutre, quand il m'est indifférent qu'il soit procréateur avec une

autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternité, c'est la

pensée; notre amour c'est l'idéal. Nous nous aimons, et tu n'y peux

rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te

suggérera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra même pas;

essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu

as horreur de ma perversité. Il te recevra à bras ouverts, mais tu liras

à toute heure cette réflexion dans ses yeux attristés: ma pauvre tante

est folle, cela me met sur les bras deux malades à soigner!

M'ayant ainsi terrassée, elle s'en alla tranquillement écrire à Paul

qu'elle l'approuvait infiniment de ménager les souffrances de sa

compagne, qu'elle respectait son désir de ne pas la revoir de quelque

temps, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à paraître fâchée, vu qu'elle

pardonnait tout à la mère de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages

de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages

à consulter.--La correspondance était entamée. Ses réponses remplirent

tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger à lui écrire tous les

soirs où il s'était condamné à ne plus aller chez elle.

Un matin, Marguerite tomba chez nous à l'improviste. Paul l'avait amenée

à Paris pour acheter quelques objets nécessaires à leur enfant, et elle

s'était échappée pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la

trahir.

--Je sais bien que je désobéis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre

comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez

pas, mais je m'en veux, moi, je me déteste d'avoir été si insolente et

si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous êtes si grande et Paul

est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me

les a montrées. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de

rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours. À présent écoutez.

Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans

une petite chambre sans air aux heures où il pourrait vous dire tout ce

qu'il vous écrit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui répondre et

faire sortir son grand esprit, qui étouffe avec moi. Non, non, je ne

veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne

veut pas le croire, c'est à vous de le ramener chez vous. Écrivez-lui

que vous avez besoin de lui, il n'a rien à vous refuser.

--Ce ne serait pas vrai, répondit Césarine. Je n'ai pas besoin de le

voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que

je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela

peut se communiquer par écrit.

--Non, non, ce n'est pas la même chose! Il a besoin de parler avec vous,

il s'ennuie à la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser?

Rien, je suis trop simple.

Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui fît des

compliments pour la relever à ses propres yeux. Elle était fort avide de

ce genre de consolations. Césarine ne le lui épargna pas, mais avec une

si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop

indulgente pour elle, et lui répondit:

--Vous dites tout cela par pitié! vous ne le pensez pas, vous êtes bonne

jusqu'à mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne

reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez

Paul à vos dîners et à vos soirées, voilà tout ce que je vous demande.

--Alors vous n'êtes plus jalouse, c'est fini?

--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous

regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que

tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de

force que vous ne pensez, plus que Paul lui-même ne le croit. Vous le

verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu'à me faire un

devoir, une vertu et peut-être un bonheur de ma jalousie.

--C'est très-profond ce qu'elle dit là, observa Césarine dès qu'elle se

retrouva seule avec moi. Elle exprime à sa manière un sentiment qui la

ferait très-grande, si elle était capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'à

me bénir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce

serait un sacrifice sublime de sa personnalité farouche; mais elle aime

à se vanter, la pauvre créature, et si par moments elle est capable de

concevoir une noble ambition, il ne dépend pas d'elle de la réaliser. Ce

ne sont point là travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la

lessive qu'on apprend à tordre son coeur comme un linge pour l'épurer et

le blanchir.

--Qui sait, grande Césarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces

natures primitives, et que vos travaux métaphysiques et autres ne vous

apprendront jamais....

--Et cette chose, c'est....

--C'est l'abnégation.

--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose

que de sacrifier tous mes premiers mouvements....

--À quoi? À la volonté de réussir en vue de toi-même. La volonté

d'échouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien

plus au-dessus de toi que de Marguerite.

--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue!

--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les

soirs, aux heures où elle s'inquiète et s'ennuie, est déjà assez

généreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappée.

--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a

peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins

noble que ma conversation.

--Tu cherches à la rabaisser; tu es peut-être plus jalouse d'elle

qu'elle ne l'est de toi.

--Jalouse, moi, de cette créature?

--Tu la hais, puisque tu l'injuries.

--Je ne peux pas la haïr, je la dédaigne.

--Et toute cette bonté que tu dépenses pour la charmer et la soumettre,

c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur.

--La pitié s'allie fort bien avec le dédain, elle ne peut même s'allier

qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La pitié est

l'aumône qu'on fait aux coupables ou aux faibles.

Césarine s'attendait à voir revenir Paul le soir même. Il ne revint

pas, et, quelque sincère que fût le repentir de Marguerite, il ne

reparut à l'hôtel Dietrich que rarement et pour échanger quelques

paroles à propos du livre dont les premières épreuves étaient tirées. Il

approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me

cachait pas que ces améliorations ne réalisaient point ce qu'il avait

attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine n'avait pas atteint,

selon lui, le complet développement de sa lucidité. Il n'osait pas

l'engager à recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer à

sa probité littéraire accoutumée, il me répondit:

--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de

Rivonnière serait obligée de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de

m'être imaginé qu'elle en était capable. Ce qu'elle m'a demandé, je l'ai

fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signalé les endroits mauvais, les

endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discuté avec elle, je

lui ai indiqué les sources d'instruction et les sujets de réflexion. Ce

qu'elle désirait, disait-elle, c'était de faire un travail très-lisible

et un peu profitable; elle est arrivée à ce but. Je suis convaincu

encore qu'avec plus de maturité elle arriverait à un résultat vraiment

sérieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait

illusion sur le mérite de son oeuvre, comme il arrive à tous ceux qui

écrivent, ou bien elle est douée d'une extrême modestie et se contente

d'un médiocre effet. Je n'ai pas le droit d'être plus sévère et plus

exigeant qu'elle ne l'est pour elle-même. Si on lit peu son livre, si on

n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle à un livre

meilleur par la suite.

J'aimais toujours Césarine malgré nos querelles, qui devenaient de plus

en plus vives, et je l'aimais peut-être d'autant plus que je la voyais

se fourvoyer. Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas pour

elle l'amitié enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se

flattait de lui inspirer. Il était capable d'une sérieuse affection,

d'une reconnaissance volontairement acquittée par le dévouement; mais la

passion n'éclatait pas du tout, et il ne semblait nullement éprouver le

besoin que Césarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour

un idéal.

Déçue bientôt de ce côté-là, que deviendrait la terrible volonté de

Césarine, si elle ne pouvait se rattacher à la gloire des lettres? Je

n'étais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien

qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux

buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'éclat de son génie. J'aurais

souhaité qu'à défaut de l'une de ces victoires elle remportât l'autre.

Je tâchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis

connaître son opinion. Elle fut un peu troublée d'abord, puis elle se

remit et me dit:

--Je comprends; mon livre imprimé, il croit que j'oublierai le conseil

utile et le correcteur dévoué. Il veut prolonger nos rapports

d'intimité: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de

motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supériorité de

son jugement; qu'il arrête le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui

aussi que cela ne me coûte pas, s'il me croit capable de faire quelque

chose de bon.

Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'était plus permis de lui

dire la cause véritable, désarma Paul, et fit faire à Césarine un grand

pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il

paraissait s'y installer pur et tranquille. Césarine ne s'attendait pas

à l'obstination qu'il mit à rester chez lui le soir; on eût dit qu'il

s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche.

--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai réussi à

lui persuader qu'il m'était plus agréable de lui faire plaisir que de me

procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vérité;

certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle

de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la

voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon

devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas

savoir s'il y a quelque chose de plus intéressant que le devoir.

Césarine Dietrich · 第 15 / 18 段