Au bout de deux mois de lutte, Césarine l'emporta, et son père fut élu à

une triomphante majorité. Elle avait déployé une activité dévorante et

une habileté délicate dont on parlait avec admiration. On vécut encore

quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui

commençait à désillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle

avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient

pas cette peine-là et n'avaient guère plus de coeur que des chiffres.

Elle se sentit alors très fatiguée et très-souffrante. M. Dietrich, qui

ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et

la reconduisit à Paris pour consulter.

Nous nous retrouvâmes donc à l'hôtel Dietrich tout à fait calmes et à

peu près seuls; tout le Paris élégant était à la campagne ou à la mer.

Nous touchions à la mi-septembre, et il faisait encore très-chaud. Le

marquis allait décidément mieux. Césarine voyait s'éloigner indéfiniment

la recouvrance de sa liberté; elle y était assez résignée, et son père

espérait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en ménage. L'engagement

qu'avait pris son gendre de ne jamais la réclamer pour sa femme lui

paraissait une délicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le

revoyant guéri, soumis et toujours épris.

La consultation des médecins dissipa nos craintes. Césarine n'avait que

l'épuisement passager qui résulte d'une grande fatigue. On lui conseilla

de passer le reste de la belle saison, tantôt sur sa chaise longue,

dans l'ombre fraîche de ses vastes appartements, tantôt en voiture un

peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de

se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indifférence, se

fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une

personne détachée de toutes les choses extérieures; puis elle prit des

notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit:

--Durant ces jours de loisir et de réflexion, tu ne sais pas ce que j'ai

fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te réjouis pas;

c'est un résumé lourd et ennuyeux de quelques théories philosophiques à

l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupée et intéressée.

Lire beaucoup, écrire un peu, voilà un débouché pour mon activité

d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je

sache si cela vaut la peine d'être dit et celle d'être lu; j'ai écrit à

ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoyé mon

manuscrit, puisque sa spécialité est de juger ces sortes de choses. Je

ne tiens pas à être imprimée, je tiens seulement à savoir si je peux

continuer sans perdre mon temps.

--Et il t'a répondu?...

--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il

n'avait guère le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais

qu'en un quart d'heure de conversation il se résumerait beaucoup mieux,

et qu'il se tenait à mes ordres pour le jour et l'heure que je lui

fixerais.

--Et tu as fixé....

--Aujourd'hui, tout à l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Césarine

m'avertissait à la dernière minute. Toute réflexion eût été superflue,

deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on l'annonça.

J'observai en vain la marquise, aucune émotion ne se trahit; elle ne lui

reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne

s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir

Marguerite. Elle ne lui parla que littérature et philosophie, comme si

elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant à lui, calme

comme un juge qui ne permet pas à l'homme d'exister en dehors de sa

fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre:

--Vous avez fait, sans paraître vous en douter, un ouvrage remarquable,

mais non sans défauts; au contraire; les défauts abondent. Cependant,

comme il y a une qualité essentielle, l'indépendance du point de vue et

une appréciation plus qu'ingénieuse, une appréciation très-profonde de

la question que vous traitez, je vous engage sérieusement à faire

disparaître les détails un peu puérils et à mettre en lumière le fond de

votre pensée. L'examen des effets est de la main d'un écolier et prend

infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est

d'un maître, et vous l'avez glissé là avec trop de modestie et de

défiance de vous-même. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois

quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous réponds

qu'il méritera d'être publié, et qu'il ne sera pas inutile. Quant à la

forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lâchée. J'y voudrais

l'énergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui

vous est chère.

--Aucune conviction ne m'est chère, reprit Césarine, puisque j'ai fait

ce travail avec indépendance.

--L'indépendance, reprit-il, est une passion qui mérite de prendre place

parmi les passions les plus nobles. C'est même la passion dominante des

esprits élevés de notre époque. C'est, sous une forme nouvelle, la

passion de la liberté de conscience qui a soulevé les grandes luttes de

vos pères protestants, madame la marquise.

--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fenêtre, et le jour

pénètre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai

mon livre, j'ai compris, vous verrez.

Il allait se retirer, elle le retint.

--Vous avez peut-être à causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez,

j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et

merci encore.

Elle lui tendit la main avec une grâce chaste et affectueuse en

ajoutant:

--Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline

vous dira que je lui en demande souvent.

Je trouvai inutile de dire à Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon

rôle n'était plus de le prémunir contre les dangers que j'avais cru

devoir lui signaler l'année précédente. Je devais au contraire lui

laisser croire qu'ils étaient imaginaires et accepter pour moi le

ridicule de cette méprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il

ne craignait pas d'éveiller la jalousie du marquis en venant voir sa

femme.

--Je suis si éloigné de vouloir lui en inspirer, répondit-il, que je

n'ai même pas songé à lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis

fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermédiaire des

communications qui s'établissent entre madame de Rivonnière et moi à

propos de son livre.

--Ton devoir serait peut-être d'en écrire à M. de Valbonne pour le

consulter.

--Je trouverais cela bien puéril! Me poser en homme redoutable quand je

suis marié me semblerait fort ridicule en même temps que fort injurieux

pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu sévèrement. Supposez

que vous ne vous soyez pas trompée, ma tante, et qu'elle ait eu

réellement, dans un jour de rêverie extravagante, la pensée de s'appeler

madame Gilbert; elle est à coup sur fort enchantée maintenant d'avoir

une position plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il

éterniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait

dans le passé de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers

de peccadilles aussi déraisonnables qu'innocentes! De grâce, ma tante,

laissez-moi oublier tout cela et rendre justice à la femme intelligente

et bonne qui rachète, par le travail sérieux et la grâce sans apprêt,

les légèretés ou les rêveries de la jeune fille.

Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six

semaines? devais-je inquiéter Marguerite pour l'engager à se tenir sur

ses gardes? Évidemment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout

cela. J'avais depuis longtemps perdu l'espérance de diriger Césarine; je

n'étais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'étais pas

engagée avec son mari à veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence

qu'il fût jamais en état de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait

désormais assez d'ascendant sur lui pour détruire ses soupçons.

D'ailleurs Paul voyait peut-être plus clair que moi; Césarine, éprise de

graves recherches et peut-être ambitieuse de renommée, ne songeait

peut-être plus à lui.

Il la revit plusieurs fois, et peu à peu ils se virent souvent. M.

Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si

discrètes et si tranquilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétude et ne

jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres.

L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille;

mais elle était parfaitement guérie et trouvait à Paris la solitude dont

elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si

heureuse qu'il consentit à attendre à Paris auprès d'elle l'ouverture de

la session parlementaire. Césarine n'aimait plus le monde, et il était

de bon goût qu'elle vécût dans la retraite. Son cortège de prétendants

l'avait naturellement abandonnée. Elle rechercha parmi ses anciens amis

les personnes graves occupées de science ou de politique. Aucun beau

jeune homme, aucune femme à la mode ne reparut à l'hôtel Dietrich. Paul,

avec sa mise modeste et son attitude sérieuse, ne déparait pas cet

aréopage de gens mûrs convoqué autour des élucubrations littéraires et

philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions

intéressantes que Césarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y

faisait très-bonne figure quand on le forçait à y prendre part. Il avait

déjà dans ce monde-là des relations qui devinrent plus intimes. On y

faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent

et moins contenu par sa discrétion naturelle. Césarine réussissait à le

faire briller malgré lui et sans qu'il s'aperçût de l'aide qu'elle lui

donnait.

À la fin de l'hiver, leur amitié établie sans crise et sans émotion,

elle l'engagea à lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi.

Marguerite était trop impressionnable, trop peu défendue par

l'expérience et le raisonnement, pour sortir de la sphère où elle était

heureuse et sage.

Au printemps, Paul, dont la position s'améliorait chaque jour, avait pu

louer, à une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne où sa

femme et son enfant vivaient avec madame Féron, sans qu'elles fussent

forcées de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et

chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-même un carré de plantes

qu'il avait la jouissance de voir croître et fleurir. Il n'avait jamais

eu d'autre ambition que de posséder un hectare de bonne terre, et il

comptait acheter l'année suivante celle qui lui était louée. Il pouvait

désormais quitter son bureau à cinq heures; il dînait à Paris et venait

souvent nous voir après. Dès que les pendules marquaient neuf heures,

quelque intéressante que fût la conversation, il disparaissait pour

aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il

acceptait de dîner avec nous et quelques-unes des notabilités dont

s'entourait la marquise.

Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet de lui.

«Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que

Pierre est très-malade; j'y cours. Excusez-moi auprès de madame de

Rivonnière.»

--Prends ma voiture et cours chez mon médecin, me dit Césarine,

emmène-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'étais libre; je te

donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il

faut.

Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal, Paul au désespoir,

Marguerite à peu près folle. Le médecin de l'endroit qu'on avait appelé

s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait la

petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage et se retirèrent

sans donner grand espoir, la maladie avait une intensité effrayante.

Nous restions consternés au tour du lit du pauvre petit, quand Césarine

entra vers dix heures du soir, encore vêtue comme elle l'était dans son

salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa

près de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent

toutes deux veiller le malade. La chambre était trop petite pour qu'il

fût prudent d'encombrer l'atmosphère. Elle se déshabilla, passa une robe

de chambre qu'elle avait apportée dans un foulard, s'établit auprès du

lit, et resta là toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et

les jours qui suivirent, jusqu'à ce que l'enfant fût hors de danger.

Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter

aveuglément son autorité. Elle avait coutume de soigner les malades à

Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les

paysans la croyaient magicienne, car elle opérait le miracle de ranimer

la volonté et de rendre l'espérance. Ce miracle, elle le fit sur nous

tous autour du pauvre enfant. Elle était entrée dans cette petite maison

abîmée de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la

nuit. Elle nous avait rendu la présence d'esprit, le sens de l'à-propos,

la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le

succès des meilleures médications; elle nous quitta, nous laissant dans

la joie et bénissant son intervention providentielle.

Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le

chagrin et l'inquiétude avaient rendue malade aussi. Césarine revint

pour elle, ranima son esprit troublé, lui témoigna un intérêt dont elle

fut très-fière, rassura et égaya Paul, qui, à peine remis d'une terreur,

retombait dans une autre, se fit aimer de madame Féron, avec qui elle

causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la

femme supérieure s'effaçait absolument pour se mettre au niveau des plus

humbles. Cette séduction charmante me prit moi-même, car, dans nos

entretiens, elle ne donnait plus de démenti confidentiel à sa conduite

extérieure. Je me persuadai qu'elle était absolument guérie de son

orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en

partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son

affection devenaient choses sacrées; une prévision du danger m'eût

semblé une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait réussi

là où avait échoué Césarine. Elle avait amélioré le sort de Paul, car,

sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par l'intermédiaire de son

père, sur les résolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant éprouvé quelques

pertes, voulait restreindre ses opérations. En lui prêtant une somme

importante, M. Dietrich l'avait amené à faire tout le contraire et à

charger Paul d'une affaire assez considérable. Elle avait ainsi donné du

pain à l'enfant et du repos à la mère, elle avait été le médecin de

l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la confiance, de

l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait

juré de soustraire à sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en

plaindre, il était heureux qu'elle l'eût conquis.

Une seule personne, celle qui jusque-là avait été la plus confiante,

Marguerite, sans autre lumière que son instinct, devina ou plutôt sentit

la fatalité qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus

douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de

rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout opposée à celle que nous

avions redoutée. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse

quelque ennui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les entendre.

--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis

moins qu'avant ce mariage tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un

peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien

en m'apprenant à raisonner. Cela me tue au contraire, car voilà que je

comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces

choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas

me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que

j'ai fait et la répugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit

bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé; mais qu'est-ce qui

a réparé? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre

et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis à

plaindre celui qu'il détestait, et la pitié qu'il a pour son ennemi le

rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour

s'en consoler! Mais voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout

d'être jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir de

l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant!

Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas ça. Je croyais

qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais

toujours:

«--Où seras-tu plus aimé et plus content qu'avec nous?»

Il n'a jamais été contre, car il me répondait: «--Tu vois bien que je ne

me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je

n'y sois forcé.» Aujourd'hui pourtant il pourrait dîner avec nous tous

les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et

demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien

dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dévore

de caresses; mais je le regarde à travers le rideau de ma fenêtre, et je

lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des

larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me répond

toujours avec sa même douceur et me gronde avec sa même bonté; cependant

il a l'air sévère malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se

retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon

et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me

reste un pavé sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue

pour me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé et que je

m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame

Féron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui faire

des confidences; elle aime à causer, et mon silence l'ennuie. Je reste

seule, j'attends que mon mari soit rentré; je prends mon ouvrage et je

me dis:

«--Deux heures, ça n'est pas bien long....»

Cela me paraît deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-là,

qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me

rendent folle, injuste, méchante. Je rêve des malheurs, des désespoirs;

si je ne craignais pas d'éveiller mon petit, je crierais, tant je

souffre. Je regarde à la fenêtre comme si je pouvais voir par-dessus la

campagne ce que Paul fait à Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne

fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va

souvent chez vous, c'est bien naturel: vous êtes pour lui comme sa mère.

Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il répond oui,

il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand

monde chez elle, s'il est content d'être revenu auprès de moi; il sourit

en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chéri a fait

et dit dans la journée, à quels jeux il s'est amusé, ce qu'il a bu et

mangé; enfin il paraît heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler

de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien pâle et

bien défaite, il ne s'en aperçoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne

devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser

que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait

empêchée de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter

celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-être

est-il plus à plaindre que moi....

Ce jour-là, Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la

marquise; mais une autre fois ce fut à Césarine elle-même qu'elle se

révéla.

Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la maladie de l'enfant.

Césarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et

moi une partie de cette journée, que Paul consacrait toujours à sa

famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dîner à l'hôtel

Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir

presque tous les jours. C'était là le gros chagrin de Marguerite, je le

trouvais injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant qu'elle

prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaîner si étroitement; il

était bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain

n'était-il pas permis à cet homme d'intelligence condamné à la société

d'une femme si élémentaire?

Pourtant je commençais à m'inquiéter de son air souffreteux et de

l'abattement où il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en

apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle

savait mieux qu'elle-même la cause de son chagrin. Marguerite avait

besoin d'être questionnée; comme tous les enfants, elle ne savait que

devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-même, se

plaindre, se répandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se

repentir, promettre et recommencer, telle était sa vie, et depuis que la

Féron n'était plus sa confidente, depuis que Paul, marié avec elle, lui

inspirait une sorte de crainte, elle amassait des tempêtes dans son

coeur.

Comme nous étions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se

trouvant occupé dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre

absence de curiosité.

--Paul s'est donc bien amusé hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton

assez aigre, qu'il a manqué le train et n'est rentré qu'à onze heures, à

pied, par les sentiers?

--En vérité, lui dit Césarine, est-ce que vous avez été inquiète?

--Bien sur que je l'ai été. Un homme seul comme ça sur des chemins où on

ne rencontre que des gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vous devriez

bien me le renvoyer plus tôt. Quand il n'arrive pas à l'heure, je compte

les minutes; c'est ça qui me fait du mal!

--Chère enfant, reprit Césarine avec une douceur admirable, nous nous

arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand

les pendules retarderont.

--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant

d'amusement chez vous qu'il m'en oublie.

--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est très-sérieux au

contraire.

--Justement; c'est sa manière de s'amuser, à lui; mais vous ne me ferez

pas croire que vous ne receviez pas quantité de belles dames?

--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi.

--Il y a vous toujours, et vous en valez cent.

--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas être jalouse de moi?

Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis

elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait.

Elle se mit aux genoux de Césarine, prit ses mains et les baisa.

--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous êtes mon bon dieu

sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est à vous que je dois ça,

j'en suis sûre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beauté,

car sans vous il aurait été défiguré. Quand je pense quels soins vous

avez pris de lui sans être dégoûtée de ce mal abominable, sans crainte

de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de

vous-même à force de vous soucier des autres! Oui, bien sûr, vous êtes

l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime;

mais tout ça ne m'empêche pas d'être jalouse de vous. Est-ce que ça peut

être autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous êtes

restée belle comme à seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voilà

déjà fanée; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous

vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous

rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien,

à moi! Quand même je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je

mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paraître mieux

coiffée, Paul me l'ôte en me disant:

«--Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.»

Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai déjà perdu plus de la

moitié, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achète un faux

chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira:

«--Reste donc comme tu es! Ça n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est

ton coeur.»

C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon

coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitué.

L'amitié ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent à

pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis

fière; mais c'est toujours de l'amitié, et je m'en contenterais, si

j'étais bien sûre qu'il n'est pas capable de connaître l'amour. Il le

dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher à une

femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes....

--Je crois, dit Césarine en souriant d'une façon singulière, qu'il vous

dit la vérité.

Césarine Dietrich · 第 14 / 18 段