Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité

d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout

réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle,

on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour

lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie.

Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis

quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes

disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer

mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain,

qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement

qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte

d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens

roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses

jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et

il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien

cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche

draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air,

mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux

creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une

sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me

serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de

malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur

son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa

fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la

porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi

paralysées.

Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine

semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il

fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette

sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le

maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage

lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il

n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La

future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour

se ravoir.

--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas

indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut.

Que s'était-il passé en elle?

Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout

derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit

rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la

pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle

s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis,

durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien

tranquille et son air doucement attendri.

Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes

du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de

l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut

blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le

silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois

on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore.

Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_!

Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les

compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit:

--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite

hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi.

Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et

presque radieuse.

--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière

vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et

permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme?

--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main.

--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres

interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort

injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur.

--Parle-moi de ton mariage.

--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir.

--À l'hôtel Dietrich?

--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement?

--Oui, à neuf heures.

Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis

semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque

inquiétude de le quitter.

--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout

le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans

une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi:

--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle,

je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait

m'arriver de pire serait de vivre.

--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me

soupçonnez toujours....

Et lui, parlant plus bas encore:

--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui.

C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il

dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce

qu'il n'était pas plus mal que le matin.

--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a

reçu les sacrements de l'Église.

--Que me dites-vous là? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois!

--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à

rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à

cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de

Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux

convenances religieuses.

--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait.

--Quel homme décousu et sans règle! me dit-elle dès que Dubois fut

sorti. Cette capucinerie athée me remplirait de mépris pour lui, s'il

n'avait droit en ce moment à l'absolution de ses amis encore plus qu'à

celle du prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait.

--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite!

--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis

plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indifférent. Ne crois pas

que je regrette le lien que j'ai contracté; tu sais très-bien qu'il

n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prévision, le

marquis revenait à la santé, je ne lui appartiendrais pas plus que par

le passé.

--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole?

--La promesse qu'il a signée a plus de valeur que tu ne penses, elle me

serait très-favorable pour obtenir une séparation.

--Tu avais consulté d'avance?

--Certainement.

Nous n'échangeâmes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reçut des

visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de

la soirée avec mon neveu, qui m'y attendait déjà.

--Voici, me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je te cache depuis une

quinzaine. Il est bon de résumer ici dans quels termes j'étais avec M.

de Rivonnière au lendemain du duel. Il m'avait accusé en lui-même, et

auprès de ses amis probablement, d'aspirer à la main de mademoiselle

Dietrich. En me voyant défendre mon honneur au nom de ma maîtresse et de

mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il m'estimait

d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui

restait un peu d'inquiétude pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir

durant les quelques jours où son état s'est amélioré. Il m'a envoyé M.

de Valbonne qui m'a dit:

«--Vous m'avez presque tué mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je

le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-être. La

femme qu'il aime passionnément aime un autre que lui. À tort ou à

raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous étiez marié, elle vous

oublierait. Ne comptez-vous pas épouser celle pour qui vous avez si

loyalement et si énergiquement pris fait et cause?

«J'ai répondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi

m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, répétée de bonne foi

peut-être par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre

dans sa confidence.

«--Mais si ces personnes ne s'étaient pas trompées? reprit M. de

Valbonne.

«--Je n'aurais qu'un mot à répondre: je ne suis pas épris de

mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux.

»--Cette simple réponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte.

À présent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude à

l'endroit de Marguerite?

»--À présent que les fautes sont si cruellement expiées, je permets

toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'épouser Marguerite

le jour où je l'aurais vengée. Je compte donc l'épouser dès que j'aurai

amené mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mère adoptive, à

consentir à cette union. Elle y est un peu préparée, mais pas assez

encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son

autorisation.

»--Le marquis croit savoir qu'elle ne cédera pas facilement, à cause de

la famille de Marguerite.

»--Oui, à cause de sa mère, qui était une infâme créature; mais cette

mère est morte, j'en ai reçu ce matin la nouvelle, et le principal motif

de répugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi.

»--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous

dictera. Vous voici en présence d'un homme que vous avez mis entre la

mort et la vie, que le chagrin et l'inquiétude rongent encore plus que

sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il était assuré de deux

choses qui ne dépendent que de vous: la réparation donnée et le bonheur

assuré à la femme qui lui a laissé un profond remords; la liberté, la

raison rendues à l'esprit troublé de la femme qu'il aime toujours

malgré le mal qu'elle lui a fait. Ne répondez pas, réfléchissez.»

J'ai réfléchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter

personne, pas même toi; pour faire mon devoir. J'ai écrit le lendemain à

M. de Valbonne que mon premier ban était affiché à la mairie de mon

arrondissement. Il est accouru à mon bureau, m'a embrassé et m'a supplié

de laisser ignorer le fait à Césarine. Pour cela, il fallait vous en

faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse

et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et

dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai

fait: c'est un sacrifice au repos et à la dignité des autres, à

commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laissé

gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour

Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait à un homme que j'ai eu raison

de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tué, car il

n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientôt veuve.

Enfin c'est aussi un peu un sacrifice à la dignité de mademoiselle

Dietrich. Sa prétendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri,

était pourtant un fait acquis dans l'intimité de M. de Rivonnière, grâce

à l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie à d'autres que M.

de Valbonne. Si je n'étais pas marié, on ne manquerait pas de dire que

la belle marquise attend son veuvage pour m'épouser. Le faux se répand

vite, et le vrai surnage lentement. J'ai été très-cruel envers cette

pauvre personne, à qui j'aurais dû pardonner un instant de coquetterie

suivi de puérils efforts pour dissiper mes préoccupations. Tout cela est

à jamais effacé par notre double mariage. J'ai reconnu que votre élève

avait des qualités réelles qui font contrepoids à ses défauts; j'imagine

qu'elle a renoncé pour toujours _à me faire du bien_. Elle en trouvera

tant d'autres qui s'y prêteront de bonne grâce! D'ailleurs je ne suis

plus intéressant. Mon patron vient de m'associer à une affaire qui ne

valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en

parfait équilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est

heureuse, la Féron est repentante et pardonnée, Petit-Pierre a recouvré

l'appétit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu

es contente de moi, puisque je suis content de moi-même.

Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me

causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque

dévouée qu'elle pût être. Je lui cachai également le plaisir que

j'éprouvais de le voir délivré du malheur de plaire à Césarine. Il ne

voulait plus croire à ce danger dans le passé. Je l'en croyais préservé

dans l'avenir: nous nous trompions tous deux.

Dès le lendemain, un mieux très-marqué se manifesta chez le marquis, et

sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle à la vertu du confesseur.

Césarine et son père le virent un instant, comme il était convenu. Il

refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, après quoi il

prit à part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit.

--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma guérison sera

longue, et je ne veux pas être un objet d'effroi et de dégoût pour ma

femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvré tout à fait

la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passât l'été à la

campagne.

--Êtes-vous encore jaloux?

--Non, c'est fini. Césarine est trop fière pour songer à un homme marié,

et cet homme est trop honnête pour me trahir. Je suis certain qu'elle

m'aimerait si je n'étais pas un fantôme dont la vue l'épouvante quelque

soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris,

si j'y reste; elle serait blâmée. Il faut donc que je m'en aille, moi,

que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager.

Dites à mon médecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore

trop faible. Répondez-lui que je suis résolu à risquer le tout pour le

tout.

Le médecin jugea que l'idée de son client était bonne; la vue de sa

femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement

d'air et d'idées fixes pouvaient seuls le sauver; mais le déplacement

semblait impossible. Si on l'opérait tout de suite, il ne répondait de

rien.

M. de Valbonne était énergique et regardait l'irrésolution comme la

cause unique de tous les insuccès de la vie. Il insista; le départ fut

résolu. On l'annonça bientôt à Césarine, qui offrit d'accompagner son

mari, il refusa et le pauvre Rivonnière, emballé avec son lit dans un

wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De là,

il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu'à la guérison

ou à la mort, telle était sa pensée. M. de Valbonne l'accompagnait avec

un médecin particulier.

Césarine passa encore quelques jours à Paris. Son père était impatient

de retourner à Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde

pour six mois, il lui importait de dire à chacun quelques mots justes

sur sa situation, qui semblait étrange et faisait beaucoup parler. Au

fond, elle éprouvait, au milieu de ses secrètes amertumes, un petit

plaisir d'enfant à se voir posée en marquise et à montrer à

l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la déparer.

Elle s'était composé un rôle de veuve résignée et vaillante qu'elle

jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que très-peu d'espoir de

conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour

lui sauver la vie. Ce n'était point un caprice de générosité, un moment

de compassion. Elle l'avait toujours considéré et traité comme son

meilleur ami. Elle s'était toujours dit que, si elle se décidait au

mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'étonnant à

ce qu'elle eût accepté son nom; mais elle n'avait accepté que cela, elle

tenait à le faire savoir. Elle répéta ce thème sous toutes les formes à

trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand

elle se trouva suffisamment bien posée, elle me dit:

--En voilà assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant

pourquoi je suis marquise de Rivonnière. Il n'y a que moi qui ne le

sache plus.

Je la comprenais à demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre.

Je savais bien pourquoi elle avait consenti à ce mariage. Elle ne

comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par

la confiance et l'amitié. Elle avait calculé que six mois au plus

suffiraient à lui rendre sa liberté et à lui faire conquérir l'amour.

Elle avait tout préparé pour éloigner Paul de Marguerite en feignant de

vouloir l'unir à elle. Paul avait haï la femme qui s'offrait; il

s'éprendrait de celle qui se refusait jusqu'à lui en vanter une autre.

Elle avait réussi à détruire sa méfiance, mais non à empêcher son

mariage, et elle n'avait plus d'autre partie à jouer que de paraître

charmée du prix auquel elle avait obtenu ce résultat. Mais que ce prix

était cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme!

J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de

désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se douta de rien. Il ne

pouvait rien empêcher, rien racheter; il était désormais inutile de rien

lui dire. Le reste de la famille se réjouissait de la haute position

acquise par Césarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour

pour avoir la joie de dire:--Prévenez madame la marquise. Ses jeunes

cousines Dietrich partageaient un peu cette vanité. L'aînée était

mariée, la cadette fiancée; la petite Irma disait:

--Mes soeurs épousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux

un noble ou je ne me marierai pas.

Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand

Césarine, après avoir annoncé qu'elle avait faim, repoussait son

assiette sans y toucher, ou quand, après avoir commandé gaiement une

promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dételer, il me

regardait, et ses yeux froids me disaient:

--Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra pour avoir fait celle des

autres.

* * * * *

IV

Nous quittâmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Césarine eût revu

Paul ni Marguerite. Mireval était, par le comfort élégant du château, la

beauté des eaux et des ombrages, un lieu de délices, à quelques heures

de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour améliorer

l'agriculture: il y dépensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en

recueillait, et il faisait de bonne volonté ces sacrifices pour l'amour

de la science et le progrès des habitants. Il était réellement le

bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habileté de sa

fille il n'eût point été aimé. Son excessive modestie, son

désintéressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient à son

langage et à ses manières une dignité froide qui pouvait passer aux yeux

prévenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait haï d'abord autant par

crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait

respecter; son dévouement aux intérêts communs le faisait maintenant

estimer; mais il manquait d'expansion et n'était point sympathique à la

foule. Il ne désirait pas l'être; ne cherchant aucune récompense, il

trouvait la sienne dans le succès de ses efforts pour combattre

l'ignorance et le préjugé. C'était vraiment un digne homme, d'un mérite

solide et réel. Son manque de popularité en était la meilleure preuve.

Césarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui préférait des

notabilités médiocres ou intéressées. Elle l'avait beaucoup poussé à la

députation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes

valent tous les efforts d'une volonté sérieuse, mais que celles de

l'amour-propre sont vaines et mesquines.

Cependant une question locale d'un grand intérêt pour le bien-être des

agriculteurs du département s'étant présentée à cette époque, il se

laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque

d'échouer, il se laissa porter. Césarine se chargea d'avoir la volonté

ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-être

besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage

lui donnait droit à une initiative plus prononcée, et M. Dietrich, qui

depuis longtemps n'avait résisté à sa toute puissance que dans la

crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna dès lors à la marquise de

Rivonnière le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait

cherché à rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Césarine.

Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui

avaient beaucoup à se louer de l'indulgente gestion de son intendant,

avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indéfinie de leur

patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et

d'avoir à rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand

ils virent que Césarine ne prétendait à rien, qu'elle n'allait pas même

visiter les fermes et le château de son mari, il y eut un grand élan de

reconnaissance et de joie. Dès ce moment, elle put disposer de leur vote

comme de celui de ses propres tenanciers.

Mireval avait été jusque-là une solitude. M. Dietrich s'était réservé ce

coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde.

Césarine, respectant son désir, avait paru apprécier pour elle-même les

utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette

fois elle déclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les

portes toutes grandes à la foule des électeurs de tout rang et de toute

opinion. M. Dietrich se résigna en soupirant, la jeune marquise organisa

donc un système de réceptions incessantes. On ne donnait pas de fêtes,

disait-on, à cause de l'absence et du triste état du marquis; et puis on

en donnait qui semblaient improvisées lorsque le courrier apportait de

bonnes nouvelles de lui, sauf à dire d'un air triste le lendemain que le

mieux ne s'était pas soutenu.

J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu à Paris. Je ne

l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert à

la curiosité. Dans toute agglomération humaine, la médiocrité domine.

Ces dîners journaliers de cinquante couverts, ces réjouissances dans le

parc, cet endimanchement perpétuel, me furent odieux. Je ne pouvais

refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome;

son activité ne suffisait plus à tout. Le marquisat de sa nièce lui

avait porté au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou

d'assez ingénieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je

n'avais plus d'intimité avec Césarine. Depuis le mariage de Paul et le

sien, ses lèvres étaient scellées, sa figure était devenue impénétrable.

Elle ne se portait pas bien, c'était pour moi le seul indice d'une

grande déception supportée avec courage. Je dois dire que, durant cette

période d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut

vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'être, et que, tout en

l'admirant, je sentis se réveiller ma tendresse pour elle, la douleur

que me causait sa souffrance, le dévouement qui me portait à l'alléger

en lui sacrifiant mes goûts et ma liberté.

J'avais à peine le temps d'écrire à Paul. Il m'écrivait peu lui-même. Il

avait un surcroît de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles

attributions. Sa femme était heureuse, son enfant se portait bien. Il

n'avait, disait-il, rien de mieux à souhaiter. M. de Valbonne écrivait à

M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des

alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnière.

Il supportait mieux les déplacements que le repos, il parcourait la

Suisse à petites journées. Césarine paraissait prendre beaucoup

d'intérêt à ces lettres, mais M. Dietrich seul y répondait. La marquise

cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait désormais

M. de Valbonne.

Césarine Dietrich · 第 13 / 18 段