blessé avait éprouvé un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'était
plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accès de fièvre,
il pouvait être sauvé. Après avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert
jusqu'à huit heures, il les avait priés de le laisser seul avec son
médecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un
beau-frère, avertis par télégramme et arrivés aussitôt de la campagne.
Le médecin avait quelque espoir, mais à la condition d'un repos long et
absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assisté et visité,
mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit
des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir,
si quelque accident survenait durant la nuit.
Le mieux se soutint, mais tout annonçait que la guérison serait
très-lente. Le poumon avait été lésé, et le malade devait rester
immobile, absolument muet, préservé de la plus légère émotion durant
plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-être.
Césarine, voyant que la destinée se chargeait d'écarter indéfiniment un
des principaux obstacles à sa volonté, reprit son oeuvre impitoyable, et
tomba un jour à l'improviste dans le ménage de Paul. Il y était, elle le
savait. Elle entra résolûment sans se faire pressentir.
--À présent que notre malade est presque sauvé, dit-elle en s'adressant
à Paul sans autre préambule que celui de s'asseoir après avoir pressé la
main de Marguerite, il m'est permis de songer à moi-même et de venir
trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en
savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et
votre hostilité ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces
derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les
termes d'une lettre écrite à votre tante la veille du duel, vous devez
comprendre que je ne les accepte pas sans discussion.
--Si vous me permettez de placer un mot, répondit Paul avec une douceur
ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas réveiller devant
ma compagne des souvenirs qui lui sont pénibles et des faits dont elle
ne doit compte qu'à moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son
enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux.
C'était tout ce que désirait Césarine, et Marguerite ne se méfiait pas;
au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle
l'appelait, dissipât les préventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et
la voir sans désobéissance.
--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Césarine dès
qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je
sais quelle inconcevable folie s'est emparée de l'esprit de ma chère
Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inoculée.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich.
--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais
moi je vous épargnerai cette confusion, car je ne puis supporter
longtemps l'horrible méprise dont je suis la victime. Mademoiselle de
Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas
moins,--vous devez vous en être souvent aperçu, vous en avez peut-être
quelquefois souffert,--une personne exaltée, inquiète, d'une sollicitude
maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les
tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi
depuis bientôt sept ans, désespérée de voir que je n'aime personne et ne
veux pas me marier. Il n'a pas tenu à elle que mon père ne partageât ses
anxiétés à cet égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son
esprit, j'aurais été véritablement persécutée. Comme il n'y a pas de
perfections sans un léger inconvénient, j'ai aimé, j'aime ma Pauline
avec son petit défaut, et jusqu'à ces derniers temps il n'avait point
altéré ma quiétude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop
maintenant, et je commence à en être blessée, je l'ai même été tout à
fait en découvrant qu'elle vous avait communiqué sa chimère. À présent
me comprenez-vous?
--Pas encore.
--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je
vous dise avec audace le motif de mon déplaisir. Ce n'est pas généreux
de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une
énormité dans la bouche d'une femme parant à l'homme qui se méfie
d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parlé, je ne
sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante
croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez
aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous
perdez contenance! J'étais fort ridicule à vos yeux tout à l'heure: si
j'étais méchante, je me permettrais peut-être en ce moment de vous
trouver ridicule tout seul.
Paul s'attendait si peu à ce nouveau genre d'assaut qu'il fut réellement
troublé; mais il se remit très-vite et lui dit:
--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux
pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez
et qu'elle me l'eût fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas
où j'en eusse tiré vanité. Si au contraire j'en avais été contrarié et
mortifié, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni
moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que
celle de railler et de dédaigner les hommes assez simples pour prétendre
à votre attention.
--Ceci est déjà un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici
sur mon compte!
--Ici? Mettez tout à fait Marguerite de côté dans cette supposition:
vous l'avez fascinée. La pauvre enfant fait peut-être sa prière en ce
moment pour que le ciel nous réconcilie. Quant à moi, je ne me
défendrai en aucune façon d'avoir été fort irrité contre vous, et il
n'est pas nécessaire de me supposer une fatuité stupide pour découvrir
la cause de mon mécontentent. Je crois, d'après ma tante, que vous êtes
serviable et libérale pour le plaisir de l'être; mais ceci ne vous
justifie pas à mes yeux d'un défaut que, pour ma part, je trouve
insupportable: le besoin de servir les gens malgré eux et de leur
imposer des obligations envers vous. Vous avez été élevée dans une
atmosphère de bienfaisance facile et de bénédictions intéressées qui
vous a enivrée. C'est peut-être l'erreur d'une âme portée au dévouement;
mais quand ce dévouement veut s'imposer, la bonté devient une offense.
Depuis que ma tante vit près de vous, vous avez sans cesse tenté de
m'amener à vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a
surprise comme un acte de révolte. Vous me l'avez fait sentir en me
raillant très-amèrement la seule fois que je me suis présenté chez vous,
et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et jugée beaucoup
plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connaît.
Vous avez tenté de me persuader que ma fierté vous causait un grand
chagrin, vous avez joué une petite comédie d'un goût douteux, et vous
avez même un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la
prenais pas au sérieux. Vous avez oublié cette légère contrariété à la
première contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de
reine ne vous quittent jamais tout à fait. Vous avez voulu me forcer à
me prosterner comme les autres, et vous avez travaillé à vous emparer de
ma pauvre compagne. Vous eussiez réussi, si de mon côté je n'eusse fait
bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich:
«Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allégerez pas mon travail, vous
ne donnerez pas à manger à mon enfant, vous ne serez pas son médecin,
vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma
confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre
branche pour le préserver de vos aumônes; je vous les renverrai avec
persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce
que je vous dis maintenant:
»Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-même,
et ne revenez plus.»
Toute autre que Césarine eût été terrassée; mais elle avait mis tout au
pire dans ses prévisions. Elle était préparée au combat avec une
vaillance extraordinaire. Au lieu de paraître humiliée, elle prit son
air de surprise ingénue; elle garda le silence un instant, sans faire
mine de s'en aller.
--Vous venez de me parler bien sévèrement, dit-elle avec cette
merveilleuse douceur d'accent et de regard qui était son arme la plus
puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu
service. J'étais venue ici par dépit et très en colère. Je m'en irai
très-rêveuse et très-troublée. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela?
Suis-je une enfant gâtée par le bonheur défaire le bien? Le dévouement
peut-il être en nous un élément de corruption? On a dit, il y a
longtemps, que l'orgueil était la vertu des saints. Est-ce qu'en
cherchant et sanctifier ma vie par la charité j'aurais perdu la modestie
et la délicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque
je vous ai cruellement blessé. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil
qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder?
C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de
m'avoir fait cette lumière. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la
vérité à nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que
j'ai dépassé mon droit en voulant m'intéresser au fils de mon amie
malgré lui. J'ai cru que c'était par méfiance personnelle contre moi, et
il est possible que j'aie pris ma vanité froissée pour un sentiment
généreux. Soyez tranquille à présent sur mon compte, je n'agirai plus
sans m'interroger sévèrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma
vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrétion.
Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causés, monsieur Gilbert;
chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle
s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, défendez-moi un peu, je vous
prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des réalités. Dites à
Marguerite que je désire sincèrement le succès de ses voeux les plus
chers, car... vous m'avez donné une bonne et utile leçon, monsieur
Paul; mais vous devez reconnaître que vous pouvez aussi, à l'occasion,
recevoir un bon conseil. Voici le mien: épousez Marguerite, légitimez
votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes à la main, et tout
droit implique un devoir.
--Et vous, mademoiselle Dietrich, répondit Paul, recevez aussi, pour que
nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vôtre. Je sais par les amis
de M. de Rivonnière que vous l'avez rendu très-malheureux. Réparez tout
en l'épousant, puisqu'on espère le sauver.
--J'y songerai; merci encore,--répondit-elle avec grâce et cordialité.
Elle sortit et referma la porte sur elle, défendant à Paul de la
reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignité qu'il resta
frappé de surprise et d'hésitation. Il n'était pas vaincu, il était
apprivoisé. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'eût pas été fâché
de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de
prendre.
Il parla d'elle avec douceur à Marguerite, et, sans lever la consigne
qu'il lui avait imposée, il lui laissa espérer qu'elle reverrait dans
l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-être une certaine
complaisance à prononcer ce mot, car pour la première fois Césarine,
sage et douce, lui avait paru réellement belle.
Ce jour-là, Césarine avait frappé juste, elle s'était purgée du ridicule
attaché à l'amour non partagé. Elle s'était relevée de cette humiliation
qui donnait trop de force à la révolte de son antagoniste; elle avait
diminué sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la
lucidité de mon jugement. Il m'en voulait peut-être un peu d'avoir
essayé de le mettre en garde contre un péril imaginaire. Il se méfiait
de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnaître une certaine
exagération qui n'était pas sans danger pour lui. Aussi défendit-il à
Marguerite de me parler de la visite de Césarine, afin de ne pas
m'alarmer de nouveau.
M. de Rivonnière semblait entrer en convalescence quand un grave
accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que
Césarine conçut un projet tout à fait inattendu, dont elle me fit part
quand la chose fut à peu près résolue.
--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement
marquise de Rivonnière. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est
pas si surprenant que cela! C'est très-logique au contraire. Apprends ce
qui s'est passé il y a trois jours.
M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de
sa part, et il m'a dit ceci:
«Il n'y a plus d'illusions à entretenir; une consultation des premiers
chirurgiens et des premiers médecins de France a décrété ce matin que le
mal était incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a caché
l'arrêt à sa famille, on ne l'a communiqué qu'à moi et à Dubois, en nous
conseillant, si le malade avait des affaires à régler, de l'y décider
avec précaution.
»Les précaution, étaient inutiles: Jacques s'est senti frappé à mort dès
le premier jour, et il a dès lors envisagé sa fin prochaine avec un
courage stoïque. Aux premiers mots que j'ai hasardés, il m'a pris la
main et me l'a serrée d'une certaine manière qui signifiait: _Oui, je
suis prêt_, car il faut dire que, sur des signes fort légers et un
simple mouvement de ses lèvres ou de ses paupières. Je suis arrivé à
deviner toutes ses volontés et même à lire clairement dans sa pensée. Je
lui ai demandé s'il avait des intentions particulières: il a dit _oui_
avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononcé sans émission
de voix;
»--Héri.... Césa....
»--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre héritière Césarine
Dietrich?
»Signe affirmatif très-accusé.
»--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas.
»--Si; _mariage in extremis_.
»Je lui ai fait préciser sa résolution en la traduisant ainsi:
»--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre à votre
heure dernière?
»--Oui.
»--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure réputée la
dernière pour un malade ne soit pas la première de son rétablissement.
Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu être votre compagne dans la vie:
risquera-t-elle de s'engager à vous dans le cas éventuel d'une mort
toujours incertaine?
»Je parlais ainsi pour lui donner une espérance dont il ne voulait pas
et que je n'ai pas. Il m'a montré des yeux mon chapeau et la porte.
»--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite?
»Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer
votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apporté la
Consultation signée des autorités de la science. Vous voyez que le
malheureux est condamné, et qu'en acceptant l'offre suprême du pauvre
Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la
Loi.
»J'ai demandé à M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce désir étrange
de me donner son nom. Quant à sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais
pas frustrer sa famille, étant bien assez riche par moi-même, et le
titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre à mes yeux de fille
émancipée, de bourgeoise satisfaite de ses origines.
«--Vous avez tort de dédaigner les avantages que le monde prise au
premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indépendance,
l'éclat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considérable,
sera décuplée par la position qui vous est offerte.
»--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux
faire à notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses pensées. Il
prétendait devant moi n'être pas sensible au ridicule de sa position
d'aspirant perpétuel; il me trompait peut-être?
»--Il y était cruellement sensible. La vivacité de sa souffrance vous
montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort
serait adoucie par la réparation qu'il est en votre pouvoir de lui
donner devant le monde.
«--En ce cas, j'accepte.
»--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre
père?
»--Allons-y ensemble, je suis sûre de son consentement.
» Nous avons parlé à mon père. Il a cédé pour d'autres motifs que les
miens. Il croit que ma réputation a souffert des assiduités trop
évidentes du marquis, et que ma complaisance à les supporter de
préférence à celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je
voulais garder mon indépendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de
sérieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne
veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue;
mais mon père s'en tourmente: raison de plus pour que je cède. Voilà, ma
Pauline; puisque c'est une bonne action à faire, il ne faut pas hésiter,
n'est-ce pas ton avis?
Ce n'était pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action
quelque chose de féroce, la nécessite pour Césarine de trembler au
moindre mieux qui se manifesterait dans l'état de son mari. Si, contre
toutes les prévisions, il guérissait, ne le haïrait-elle pas, et si,
sans guérir, il languissait durant des années, ne regretterait-elle pas
la tâche ingrate qui lui serait imposée?
Elle s'offensa de mes doutes et me répondit avec hauteur que je ne
l'avais jamais connue, jamais estimée.
--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rêveries que j'ai eu le
tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu
as fini par te persuader que je voulais épouser monsieur ton neveu et à
présent tu crois que si j'en épouse un autre, mon coeur sera déchiré de
regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans;
mais celui-ci a trop duré, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te
rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aimé M. de
Rivonnière, et que j'ai eu le droit de le faire attendre.
Du moment qu'elle croyait annuler par une négation tranquillement
audacieuse tout ce qu'elle avait dit à son père et à moi, je n'avais
rien à répliquer. Les bans furent publiés. J'en informai Paul, qui ne
montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'était
pris d'amitié pour lui et lui témoignait une entière confiance. Il était
donc au courant et il approuvait Césarine. Il me raconta alors
l'explication qu'elle était venue lui donner et me fit comprendre qu'il
y avait eu un peu de ma faute dans le rôle ridicule qu'il avait failli
jouer auprès d elle. J'en fus mortifiée au point de m'en vouloir à
moi-même, de me persuader que Césarine s'était moquée de mes terreurs,
qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une velléité de coquetterie en passant,
et qu'au fond elle avait toujours aimé plus que tout, le marquisat de M.
de Rivonnière.
Ainsi c'était pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se
méfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde.
La faiblesse extrême du marquis s'était dissipée durant les délais
obligatoires. Le mal avait changé de nature. Le poumon était guéri, on
permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans
un fauteuil. La maladie prenait un caractère mystérieux qui déroutait la
science. Le sang se décomposait. La tête était parfaitement saine malgré
une fièvre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps,
l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits étaient sans sommeil.
Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus
qu'à le deviner, à lui complaire, à satisfaire ses fantaisies. Sa
famille avait perdu l'espérance et ne cherchait plus à le gouverner.
Le mariage déclaré, la soeur et le beau-frère, qui avaient compté sur
l'héritage pour leurs enfants, furent très-mortifiés et dirent entre eux
beaucoup de mal de Césarine. Elle s'en aperçut et les rassura en faisant
stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son
nom. Elle ne voulait être usufruitière que de son hôtel dans le cas où
il lui plairait de l'occuper après sa mort. Dès lors la famille
appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en
un instant du bruit de son mérite et de sa gloire.
La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut
un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M.
de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel
et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que
par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le
marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas
d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses
souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite
journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part,
dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de
contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si
elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et
signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière
coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et
d'infirmité où il se trouvait.
Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait
lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était
en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel
Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le
seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré
que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé
avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit
seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant
ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux
aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au
même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un
triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et
dominer par son désintéressement.
On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des
deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin
avec le vicomte de Valbonne.
Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un
peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi
riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son
maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour
bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé
la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il
ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait
exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment.
Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui
entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant:
--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont
les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne
veux rien de plus que votre amitié.
Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris
cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait
ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule
avec moi. Paul vint nous saluer.
--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous
n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière.
Voulez-vous que nous nous donnions la main?
Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta:
--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui
m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore
davantage....
Paul l'interrompit:
--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich,
car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens
malgré eux.
--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de
prendre une bonne résolution.
--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais
l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera
pas curieuse.
--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur
que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite?
--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus.