Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. Écoute, lui
dit-il quand il l'eut amenée, stupéfaite et glacée, dans la pièce
voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite
fille de sept ans. Ne me réponds pas, n'élève pas la voix. Il faut avant
tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consternée? Ce que tu as
fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot à la
personne qui te l'a donné. Tu savais fort bien que tu ne dois rien
recevoir que de moi, et tu ne le feras plus, à moins que tu ne veuilles
me quitter.
--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui
veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure
de faim?
--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que
tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu
reçoives de présents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher.
--Je n'ai pas été chez _lui_, je te le jure! s'écria Marguerite, qui
avait perdu la tête et ne s'apercevait pas de la méprise de Paul.
--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_?
--Mademoiselle Dietrich! répondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge
qui pouvait la sauver.
--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir.
--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air
fâché.
--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule
chose, une chose immense, m'a lié à toi pour la vie, ta sincérité. Ne
joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit
_lui_ au lieu d'_elle_? réponds, je le veux.
Marguerite ne sut pas résister à cet appel suprême. Elle tomba aux pieds
de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les détails, elle montra
la lettre du marquis, l'acte de vente simulée, c'est-à-dire de donation;
elle voulut le déchirer. Paul l'en empêcha. Il s'empara des papiers et
de l'écrin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de
douleur, il la releva et lui parla doucement.
--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal
raisonné l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me
faisais. C'est la première fois que j'ai un reproche à te faire; ce
sera la dernière, n'est-ce pas?
--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir....
--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain
nous causerons plus tranquillement.
Paul se remit à son bureau, et il m'écrivit la lettre suivante:
«Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chérie, j'aurai tué le
prétendu Jules Morin ou il m'aura tué,--tu sais qui il est et où
Marguerite l'a rencontré ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il
avait fait accepter tantôt à Marguerite des moyens d'existence, avec la
prévision, énoncée par écrit, que cette considération me déciderait à
l'épouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bête,
et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue.
Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqué
la rencontre de Marguerite avec son séducteur. Quoi qu'il en soit, si
Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientôt privé
mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lavé la tache
qu'il a imprimée à ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais
l'adopter légalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te
semblera, comme à moi, qu'il n'a jamais existé, et j'aurai purgé
l'hypothèque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre
moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lègue et te
confie mon fils; remets-lui le peu que je possède. Laisse-le à sa mère
sans permettre qu'elle s'éloigne de toi de manière à échapper à ta
surveillance. Elle est bonne et dévouée, mais elle est faible. Quand il
sera en âge de raison, mets-le au collège. Je n'ai pas dissipé le mince
héritage de mon père. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma
providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai
bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le
nécessaire pour mon enfant.--J'espérais faire une petite fortune avant
cette époque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a
ses accidents qu'il faut toujours être prêt à recevoir. Je n'ai du reste
aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutôt
qu'un plaisir. Je vais avec confiance où je dois aller. Tu ne recevras
cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-même
pour te montrer qu'à l'heure du danger ma plus chère pensée a été pour
toi.»
Il écrivit à Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui
pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui
avait donné.
«Un jour d'entraînement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier
tant de jours de courage et de dévouement que tu as mis dans notre vie
commune. Parle de moi à mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse
pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les conséquences de ta faiblesse;
c'est pour les détourner que je vais me battre, c'est pour préserver à
jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le père
s'expose pour que la mère soit vengée et respectée. Je vous bénis tous
deux.»
Il pensa aussi à la Féron et lui légua ce qu'il put. Il s'habilla, mit
sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans éveiller personne.
Il alla prendre pour témoins son ami, le fils du libraire, et un autre
jeune homme d'un esprit sérieux. À sept heures du matin, il faisait
réveiller M. de Rivonnière et l'attendait dans son fumoir.
Il n'avait pas laissé soupçonner à ses deux compagnons qu'il s'agissait
d'un duel immédiat. Il avait une explication à demander, il voulait
qu'elle fût entendue et répétée au besoin par des personnes sûres.
Il s'était nommé en demandant audience. Le marquis se hâta de s'habiller
et se présenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir
dire à Césarine qu'il avait été provoqué. Il alla même au-devant de
l'explication en disant à Paul:
--Vous venez ici avec vos témoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais
vous ne connaissez pas les règles, et cela m'est tout à fait
indifférent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas nécessaire
d'initier à nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez
avoir à vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et
mon heure seront les vôtres.
--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Paul; je ne compte pas procéder
selon les règles, et il faut que vous acceptiez ma manière. Je veux que
mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vôtre. Je ne suis pas
dans une position à m'entourer de mystère. Les personnes qui veulent
bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour maîtresse, je ne
parlerai point à mots couverts, une jeune fille séduite à quinze ans par
un homme qui n'avait nullement l'intention de l'épouser. Je m'abstiens
de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle
l'avait oublié. Je n'étais pas jaloux du passé, j'étais heureux, car
j'étais père, et, quel que fût le lien qui devait nous unir pour
toujours, fidélité jurée ou volontairement gardée, je considérais notre
union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre,
je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvreté. Hier, cet
homme a écrit à ma compagne la lettre que voici:
Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Marguerite; puis il montra
la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le
plus grand calme, après quoi, et sans permettre au marquis de
l'interrompre, il reprit:
--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'écrire à ma
maîtresse que ses présents me décideraient sans doute au mariage, c'est
vous, monsieur le marquis de Rivonnière, j'imagine que vous reconnaissez
votre signature?
--Parfaitement, monsieur.
--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez
une réparation?
--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prêt à vous la donner.
--Prêt?
--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes témoins.
--Faites, monsieur.
Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint
dire à Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en
l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignité dans ses
manières qu'aussitôt son départ le jeune Latour essaya de parler en sa
faveur. Il trouvait très-justes le ressentiment et la démarche de Paul;
mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul
eût engagé le marquis à expliquer le passage de sa lettre, peut-être
celui-ci se fût-il défendu d'avoir eu une intention blessante contre
lui. L'autre ami, plus réfléchi et plus sévère, jugea que la tentative
de générosité envers Marguerite et l'appel à ses sentiments maternels
étaient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et
peut-être irréfléchie sur laquelle il motivait sa provocation.
--J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour abréger et pour fixer
les conditions du duel d'une manière précise. Je crois avoir fait
comprendre à M. de Rivonnière que son action m'offensait autant que ses
paroles.
Le jeune Latour se rendit, mais avec l'espérance que les témoins du
marquis l'aideraient à provoquer un arrangement.
Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est à croire que le marquis les
avait prévenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au
premier jour. L'heure n'était pas écoulée que ces six personnes se
trouvèrent en présence.
M. de Rivonnière avait tout expliqué à ses deux amis. Ils connaissaient
ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans
une autre pièce. Les quatre témoins s'entendirent en dix minutes. Ceux
de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discuté. Le vicomte de
Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un
instant l'air d'acquiescer au désir du jeune Latour en parlant d'engager
l'auteur de la lettre à préciser la valeur d'une certaine phrase; mais
l'autre témoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de
sécheresse que le marquis s'était prononcé devant eux très-énergiquement
sur la volonté de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un
seul mot écrit et signé de sa main.
Une heure après, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre.
Une heure encore et Césarine recevait le billet suivant, de l'homme de
confiance du marquis.
«M. le marquis est frappé à mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle
de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore
la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu.
»P.S. M. Paul Gilbert est près de lui, sain et sauf. «DUBOIS.»
Frappées comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions
sans pouvoir parler. Césarine courut à la sonnette, demanda sa voiture,
et nous partîmes sans échanger une parole.
Le marquis était, quand nous arrivâmes, entre les mains du chirurgien,
qui, assisté de Paul et du vicomte de Valbonne, opérait l'extraction de
la balle. Dubois, qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous fit
entrer dans un salon, où le jeune Latour me raconta tout ce qui avait
amené et précédé le duel.
--J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se fût exercé depuis
longtemps à se servir du pistolet et de l'épée. Il m'avait dit souvent:
»--J'aurai probablement un homme à tuer dans ma vie, s'il n'est pas déjà
mort.
» Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa maîtresse, car
j'avais été son confident dès le début de leur liaison. Je lui avais
mainte fois conseillé de l'épouser quand même, à cause de l'enfant,
qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie
jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mère et
pour lui-même, qu'il s'est battu. Il avait été réglé qu'il tirerait le
premier. Il a visé vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand
il a résolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire étendu par terre
et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est élancé vers lui
les bras ouverts.
--» Vous m'avez tué, lui a dit le blessé, vous avez fait votre devoir.
Vous êtes un galant homme, je suis le coupable, j'expie!
» Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitté. Il m'a défendu d'avertir
Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il
m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, écrite
la nuit dernière. Comme il n'a même pas eu à essuyer le feu de son
adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la
lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'espérait
pas tout à l'heure, peut-être tout est-il fini!
--Je veux le voir, s'écria Césarine.
Dubois qui était debout, allant avec égarement d'une porte à l'autre,
l'arrêta. M. Nélaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible à
présent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a
dit tout bas:
--La voir et mourir!
--Pauvre homme! pauvre ami! dit Césarine, revenant étouffée par les
sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu
l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqué de parole.
Il a été sincère en voulant réparer le tort qu'il avait fait à
Marguerite.... Il s'y est mal pris, voilà tout. C'est mon blâme qui
l'aura poussé à cette réparation qu'il paye de sa vie....
--Dis-moi, Césarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontré hier
Marguerite chez toi?
--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez
malheureuse, assez punie?
--Je veux tout savoir, repris-je avec fermeté. Mon neveu pourrait être
le blessé, le mourant, à l'heure qu'il est, et j'ai le droit de
t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqué le désastre. Tu
savais la vérité, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le
lien entre Paul et Marguerite.
--Pour empêcher ton neveu de l'épouser, oui, j'en conviens, pour le
préserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui
pouvait prévoir les conséquences de la rencontre d'hier? N'étais-je pas
d'avis de la cacher à M. Gilbert? N'ai-je pas donné toutes les raisons
qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis
ferait de si déplorables maladresses?
--Ainsi tu as prémédité la rencontre, tu l'avoues?
--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis
s'était confessé à moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom
de Marguerite lui était échappé et n'était pas sorti de ma mémoire. J'ai
voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te
donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce désastre.
Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, espérant que la dureté
avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait
définitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde à ce
qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les idées et les
sentiments de cette lettre.
--C'est un homme, celui-là, disait-elle à chaque phrase en essuyant ses
yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un héros doublé d'un saint!
L'arrivée de Dubois mit fin à cet enthousiasme. Le blessé avait supporté
l'opération. Nélaton était parti content de son succès; mais le médecin
ne répondait pas que le blessé vécût vingt-quatre heures. M. de Valbonne
vint nous chercher un instant après.
--On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous voie toutes deux. Il
s'agite parce que je n'obéis pas aux ordres qu'il m'avait donnés avant
le duel. Il a toute sa tête, son médecin a compris qu'il ne fallait pas
contrarier la volonté d'un homme qui, dans un instant peut-être, n'aura
plus de volonté.
Nous suivîmes le vicomte dans la chambre du marquis. À travers la pâleur
de la mort, il sourit faiblement à Césarine, et son regard éteint
exprima la reconnaissance. Paul, qui était assis au chevet du moribond,
s'en éloigna sans paraître voir Césarine.
Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'eût été le
féliciter d'avoir échappé au sort cruel que subissait son adversaire.
Césarine s'approcha du lit et baisa le front glacé de son malheureux
vassal. Le médecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa
dans une autre pièce, et M. de Valbonne fit entrer dans celle où nous
étions l'autre témoin du marquis et les deux témoins de Paul, qu'il
avait priés de rester. Alors, nous invitant à nous rapprocher du lit du
blessé, M. de Valbonne nous parla ainsi à voix basse, mais distincte:
--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en présence des témoins de M.
Gilbert, Jacques de Rivonnière m'avait dit:
«Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas
eu d'intentions hostiles et malveillantes à l'égard de M. Gilbert.
J'avais contre lui de fortes préventions et une sorte de haine
personnelle. La démarche qu'il a faite en venant me demander raison et
la manière dont il l'a faite m'ont prouvé qu'il était homme de coeur,
homme d'honneur et même homme de bonne compagnie, car jamais on n'a
repoussé une injure avec plus de fermeté et de modération. Aucune parole
blessante n'a été échangée entre nous dans cette entrevue. J'ai senti
qu'il ne méritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne
sais pas si j'ai affaire à un homme qui sache tenir autre chose qu'une
plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je
serais donc un lâche si je reculais d'une semelle. Vous réglerez tout
sans discussion, et, si le sort m'est sérieusement contraire, vous ferez
mes excuses à M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'après avoir essuyé son
feu, je ne l'aurais pas visé, ayant, pour respecter sa vie, des raisons
particulières qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en
mon nom, si je suis mort ou hors d'état de parler; vous les lui direz en
présence de ses témoins et de toutes les personnes amies qui se
trouveraient autour de moi à mon heure dernière.
Espérons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que
Jacques de Rivonnière vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions
pour lui rendre la tranquillité, et je crois voir qu'il approuve
l'exactitude des termes dont je me suis servi.
Tous les regards se tournèrent vers le marquis, dont les yeux étaient
ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier.
Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et
nous sortîmes de la chambre, où Paul resta avec M. de Valbonne et le
médecin. Tel était le désir du marquis, qui s'exprimait par des signes
imperceptibles.
Césarine ne voulait pas quitter la maison; elle écrivit à son père pour
lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la
rejoindre. Dès qu'il fût arrivé, je courus chez Marguerite afin de la
préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le
jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-même et de remettre en
même temps à Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassurée sur son
compte, la lettre de pardon et d'amitié qu'il lui avait écrite durant la
nuit.
Pour la première fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du
caractère de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle.
La vérité entra dans son esprit en même temps que le repentir et la
douleur s'exhalaient de son âme. Je lui dissimulai la gravité de la
blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez
épouvantée. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature
d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou
quatre fois, puis elle la prit, et, à genoux contre mon fauteuil, elle
la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures
auprès d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour
l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future.
--Dites-moi bien tout, s'écriait-elle. Je ne dois plus recevoir de
lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y
consente, même s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich?
--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre dès
aujourd'hui d'une manière absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me
charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif.
D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas.
Pourquoi le lui cacher?
--Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler lui-même.
--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnaîtra que, dans certaines
circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dépenses
de son ménage.
--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lâche
à moi de vouloir être bien quand il se soucie si peu d'être mal. J'avais
accepté sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse
comme cela. Il m'a gâtée; je suis cent fois mieux avec lui, même dans
mes moments de gêne, que je ne l'aurais été sans lui, à moins de
m'avilir. Je n'écouterai plus les plaintes de la Féron. Si elle ne se
trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai à tout.
Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais
dites-moi donc pourquoi Paul est mécontent des bontés que mademoiselle
Dietrich avait pour moi? Voilà une chose que je ne comprends pas, et
que je ne pouvais pas deviner, moi.
Je fus bien tentée d'éclairer Marguerite sur les dangers personnels que
lui faisait courir la protection de Césarine; cependant pouvait-on se
fier à la discrétion et à la prudence d'une personne si spontanée et si
sauvage encore? Sa jalousie éveillée pouvait amener des complications
imprévues. Elle haïssait en imagination les rivales que son imagination
lui créait. En apprenant le nom de la seule qui songeât à lui disputer
son amant, elle ne se fût peut-être pas défendue de lui exprimer sa
colère. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne
voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence,
puisqu'il refusait même la mienne. Mademoiselle Dietrich était une
étrangère pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une étrangère pénétrât
dans son intérieur et fit comparaître Marguerite dans le sien pour lui
dicter ses ordres.
--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reçu
d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande
que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne
chez vous.
Elle fit résolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour
le reste, elle était vraiment heureuse et comme soulagée de ne rien
devoir au marquis; elle approuvait la sévérité de Paul, et, si elle
regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant
reparût en elle, c'était plutôt la vue de la bague que la propriété de
la terre.
En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir
un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprès du
marquis. Césarine était rentrée chez elle avec son père. M. de
Rivonnière n'allait pas mieux. À chaque instant, on craignait de le voir
s'éteindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister à cette
agonie.
Je retrouvai Césarine fort agitée. Opiniâtre dans ses desseins (parfois
en dépit d'elle-même), elle s'était arrangé une nuit d'émotions avec
Paul au chevet du mourant. Rien ne la détournait de son but, et
cependant elle pleurait sincèrement le marquis. Elle lui devait ses
soins, disait-elle, jusqu'à la dernière heure. Elle ne pouvait pas être
compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui à cette
heure entouraient le blessé savaient tous la pureté de son amitié pour
lui, et ne pouvaient trouver étrange qu'elle mit à leur service son
activité, sa présence d'esprit, son habileté reconnue à soigner les
malades.
--Et quand même on en gloserait, disait-elle, c'est en présence d'un
devoir à remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion, à moins
qu'on ne soit égoïste et lâche. Je ne comprends pas que mon père ne
m'ait pas permis de rester, sauf à rester avec moi, ce qui eût écarté
toute présomption malveillante. On sait bien qu'il chérissait M. de
Rivonnière; on n'a pas su leur différend de quelques jours. Je le
guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien
qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre à quelque heure que ce
soit.