--Il me l'a défendu, et j'ai juré de ne pas désobéir. D'ailleurs nous

voilà tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voilà

pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye très-cher, le double de ce

que nous lui aurions demandé. Voyez comme c'est beau! toute une

garniture de chambre à coucher en vieux point! Quand ce sera doublé de

rose....

--Mais cette quantité d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien à

une aumône; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mécontent de vous la

voir accepter?

--On ne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est surtout au profit

de madame Féron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai

accepté. Vous ne voudriez pas empêcher cette brave femme de gagner sa

vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs!

Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu était ouvert et que

Césarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystérieux.

Le lendemain, je fus frappée d'une nouvelle surprise. Je trouvai

Marguerite dans l'antichambre de Césarine. Elle avait reçu d'elle ce

billet qu'elle me montra:

«Ma chère enfant, j'ai oublié un détail important pour la coupe des

dentelles. Il faut que vous preniez vous-même la mesure de la toilette.

Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez.

«La dame aux guipures.»

--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je.

--Paul était parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas à réfléchir,

et puis j'étais si contente de monter dans la belle voiture, toute

doublée de satin comme une robe de princesse! et des chevaux!

domestiques devant, derrière! ça allait si vite que j'avais peur

d'écraser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc!

Ah! je peux dire que je n'ai jamais été à pareille fête!

Césarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis.

--Ah! tu t'intéresses à nos petites affaires? me dit-elle avec un

malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais

te surprendre en renouvelant mon appartement d'après tes idées! Chère

petite, dit-elle à Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette

pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des

ciseaux. Taillez un patron bien exact.

--Mais enfin, madame, s'écria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et

en jetant un regard ébloui sur la toilette chargée de bijoux, dites-moi

donc où je suis, et si vous êtes reine ou princesse!

--Ni l'une, ni l'autre, répondit Césarine. Je ne suis guère plus noble

que vous, mon enfant. Mes parents ont gagné de la fortune en

travaillant: c'est pourquoi je m'intéresse aux personnes qui vivent de

leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystère que

mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Césarine Dietrich, une

personne que M. Paul n'aime guère.

--Il a tort, bien tort, vous êtes si aimable et si bonne!

--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai?

--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop parée

au bal, voilà tout; mais il vous connaît si peu, il faut lui pardonner.

--Il ne vous a pas chargée, dis-je à Marguerite un peu sévèrement, de

demander pardon pour lui.

Elle me regarda avec étonnement. Césarine la prit par te bras et lui fit

voir tout son appartement et toute la partie de l'hôtel qu'elle

habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naïves, de ses

notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la

promenant ainsi, elle échappait à mon contrôle, elle l'accaparait, elle

la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle

jouait le rôle de Méphisto auprès de cette Marguerite, aussi femme que

celle de la légende.

Voyant que Césarine était résolue à me mettre de côté pour le moment, je

quittai sa chambre, où elle ramena Marguerite et l'y garda assez

longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu'à sa voiture, qui devait

la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis

de Rivonnière; c'est là qu'eut lieu une scène inattendue qui devait

avoir des suites bien graves.

--Bonjour, marquis, dit Césarine, qui entrait la première, je vous

attendais. Vous venez déjeuner avec nous?

En ce moment, et comme M. de Rivonnière s'avançait pour baiser la main

de sa souveraine, il se trouva vis-à-vis de Marguerite, qui la suivait.

Il resta une seconde comme paralysé, et Marguerite, qui ne savait rien

cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula.

--Qu'est-ce donc? dit Césarine.

--Jules! s'écria Marguerite en montrant le marquis d'un air effaré,

comme si elle eût vu un spectre.

M. de Rivonnière avait pris possession de lui-même, il dit en souriant:

--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne?

--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse.

--Non, dit Césarine, vous êtes trompée par quelque ressemblance, il

s'appelle Jacques de Rivonnière Venez, mon enfant. Marquis, je reviens.

Elle l'emmena.

--C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à M. de Rivonnière,

convenez-en.

--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez?

--Sans doute, c'est la maîtresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous

pas, vous qui avez tant rôdé autour de son domicile?

--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre à la

rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas à Césarine que je suis ce

Jules....

--Si vous espérez la tromper....

Césarine rentrait. Son premier mot fut:

--Ah ça! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle

n'a donc jamais su qui vous étiez? Elle jure que c'était un étudiant,

qu'il se nommait Morin, et qu'à présent, malgré votre grand air et votre

belle tenue, vous êtes un faux marquis. Il y a là-dessous un roman qui

va nous divertir. Voyons, contez-nous ça bien vite avant déjeuner.

--Vous voulez vous moquer de moi?

--Non, car je crains d'avoir à vous trouver très-coupable et à vous

blâmer.

--Alors permettez-moi de me taire.

--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout à fait. Mon neveu songe à

l'épouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et

si elle ne s'est pas vantée en prétendant avoir refusé vos dons.

Confessez-vous, il y va de l'honneur.

--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler.

Et il raconte comme quoi, dans un moment où il voulait guérir de son

amour pour mademoiselle Dietrich, il avait erré comme un fou, au hasard,

aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes

velléités de suicide. Là, il avait rencontré cette fille, dont la beauté

l'avait frappé, et qui, maltraitée chez sa mère, s'était laissée

enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'était donné le premier nom

venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'était fait passer pour

un pauvre étudiant en situation de l'épouser. Il l'avait logée dans une

petite maison de campagne de la banlieue où il allait la voir en secret,

dans une tenue appropriée à son mensonge, et où elle ne se montrait à

personne. Elle était modeste, et sans autre ambition que celle de se

marier avec lui, quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerce avait duré

quelques semaines. Une affaire ayant appelé le marquis dans ses terres

de Normandie, il avait appris que Césarine était à Trouville. Il s'était

repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoyé Dubois, son

homme de confiance, à Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules

Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle

avait jeté au nez du porteur en disant:

--Il m'a trompée, puisqu'il est riche. Je le méprise, dites-lui que je

ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir

se hâter de transmettre la réponse à son maître, d'autant plus que

celui-ci avait suivi Césarine à Dieppe. C'est au bout de trois mois

seulement que, de retour à Paris, il avait appris le refus et la

disparition de Marguerite. Il avait envoyé chez sa mère, elle y était

retournée en effet; mais, après une tentative de suicide, elle avait

disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se

fût noyée, puisque, disait-on, c'était son idée. Le marquis ajouta:

--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a

rendu furieux naguère....

--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts

qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui.

--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire....

--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette

constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les

femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce

genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le

deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est

consolée.

--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite

sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de

Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut

estimer sa compagne et lui pardonner.

--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son

nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline!

Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul

Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de

Rivonnière:

--Voilà Jules!

--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert

serait-il informé?

--Il le sera! répondit Césarine.

--Par toi? m'écriai-je.

--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle

veut empêcher ce mariage!

--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au

marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses

soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à

moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment

supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi

qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle

je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai

peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux,

vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne

d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en

elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même

que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu

la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite.

--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée

nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra

qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et....

--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en

affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre

férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas

le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas

Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est

pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise

affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration

d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne

vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas

pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur

nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus

de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique.

Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son

obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une

confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de

ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont

pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un

idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout

l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été

facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût

jamais fait attention.

Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais

faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se

trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme

d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs

années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant

de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les

théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses

proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de

ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y

soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens

avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant

heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction

qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses

envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était

payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il

recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe,

qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il

fût.

Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait

étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme

elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa

donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter,

d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en

dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne

pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine

manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la

confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il

m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire.

Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la

lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois:

«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour

ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes

rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous

n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en

est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que

possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté

à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de

refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne

et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du

besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec

le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où

elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans

danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même.

Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se

décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la

réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est

votre devoir de mère.

«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi.

«Marquis de RIVONNIÈRE.»

Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre

mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la

relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était

très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de

près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur

existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils

était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté.

Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle

de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter,

pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur

l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une

donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes.

Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une

petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont

elle pouvait prendre possession sur-le-champ.

Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention

pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et

délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en

lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le

coeur palpitant et la sueur au front.

--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux

copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au

marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne

se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à

mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que

tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu.

Marguerite tremblait de tous ses membres.

--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma

honte. Je donne ma démission de femme honnête.

--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne

seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas,

et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne

consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là, on ne

pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien.

Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que

tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En

une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le

marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut

arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre

en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener

pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul,

qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la

peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumônes de sa

tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bontés-là n'ont qu'un temps. Tu

sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour élever

un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à

peine lire et écrire? Avec ça qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec

leurs grèves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien

né; il est petit-fils d'un médecin et noble par sa grand'mère. Tu lui

dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collège;

autrement il te reprocherait son malheur.

--Mais s'il me reproche son bonheur?...

--Est-ce qu'il saura d'où il vient? les enfants ne fouillent jamais ces

choses-là. Ils prennent le bonheur où ils le trouvent, et on doit

sacrifier sa fierté à leurs intérêts.

Marguerite signa; la Féron s'enfuit sans lui donner le temps de la

réflexion.

Le marquis n'avait pas compté que Paul pourrait ignorer longtemps ce

contrat, qu'il courut déposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda

de régulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait

incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut

peut-être pas préméditée, devait amener vite ce résultat. En prenant

congé de madame Féron, il lui remit pour Marguerite un petit écrin, en

lui disant que c'était le pot-de-vin d'usage. À ce mot de pot-de-vin

qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Féron retrouva tout en

pleurs, se prit à rire avec la facilité qu'ont les enfants de passer

d'une crise à la crise contraire.

--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu à la

fois?

Elle ouvrit l'écrin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez

notable. La veille encore, elle l'eût peut-être repoussée; mais elle

avait vu, le matin même, les bijoux de Césarine, et, bien qu'elle eût

affecté de ne pas les envier, elle en avait gardé l'éblouissement. Elle

passa la bague à son doigt, jurant à la Féron qu'elle allait la remettre

dans l'écrin et la cacher.

--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi

ça tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas

signé, et Paul ne regarde pas où nous mettons le nôtre. Il ne sait

jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous

avons besoin. À présent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et,

s'il est étonné, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas

trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler.

Marguerite cacha la bague; il était trop tard pour la faire évaluer,

Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais

dîné seule, de bonne heure, pour aller le prendre à son bureau. Il

m'avait écrit qu'il était un peu inquiet de l'indisposition de son fils.

L'enfant n'avait rien de grave. J'avais raconté à Paul, chemin faisant,

la visite de Marguerite à Césarine, l'engageant à ne pas blâmer

Marguerite de sa confiance, de crainte d'éveiller ses soupçons. Il était

fort mécontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser

dans son petit ménage.

--Si c'est par là qu'elle prétend me prendre, elle s'y prend mal,

disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate!

Je lui répondis que jusqu'à nouvel ordre le mieux était de ne pas

paraître s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit.

Nous ne nous doutions guère des choses plus graves qui venaient de s'y

passer.

Rassurée sur la santé de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me

dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni

madame Féron n'avaient dîné, elles mangeaient en cachette dans la

cuisine et se parlaient à voix basse, se taisant ou feignant de chanter

quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement.

--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqué. C'est

l'effet de la course de Marguerite en voiture de _maître_ et la vue des

merveilles de l'hôtel Dietrich qu'elle aura racontées à sa compagne, ou

bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage à entreprendre.

Paul feignit de me croire, mais son attention était éveillée. Il me

reconduisit en bas en me disant:

--Mademoiselle Dietrich commence à m'ennuyer, ma tante! Elle introduit

son esprit de folie et d'agitation dans mon intérieur; elle me force à

m'occuper d'elle, à me méfier de tout, à surveiller ma pauvre

Marguerite, qui n'était encore jamais sortie sans ma permission, et que

je vais être forcé de gronder ce soir.

--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent

et emmène-la tout de suite à la campagne.

--Bah! mademoiselle Dietrich, grâce à M. Bertrand, nous aura dépistés

dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je

perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne

vois qu'un remède, c'est de faire savoir très-brutalement à mademoiselle

Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours à ma famille que je n'ai

voulu de la protection de son père pour moi.

Paul était agité en me quittant. Le nom de Césarine l'irritait; son

image l'obsédait; je le voyais avec effroi arriver à la haine, l'amour

est si près! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger.

Paul, se sentant pris de colère, voulut attendre au lendemain pour

notifier à Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira

de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler,

un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne

put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre à coucher,

et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte

entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant

briller quelque chose d'étincelant à la lueur de sa petite lampe. La

pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brûlait

son cerveau. Elle avait voulu savourer l'éclat de sa bague avant de s'en

séparer, elle lui disait naïvement adieu, au moment de la renfermer dans

l'écrin, quand Paul, qui était arrivé auprès d'elle sans qu'elle

l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri

d'épouvante.

Césarine Dietrich · 第 10 / 18 段