Ainsi, malgré le temps écoulé, trois semaines environ depuis ses

menaces, le marquis ne s'était pas désisté de ses projets de vengeance.

Il m'avait dit la vérité en m'assurant qu'il était capable de garder sa

colère jusqu'à ce qu'elle fût assouvie, comme il gardait son amour sans

espérance. C'était donc un homme redoutable, ni fou ni méchant

peut-être, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parlé de

meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait

maintenant de qui Césarine était éprise! Je recommençai à maudire le

terrible caprice qu'elle avait été près de me faire accepter. Je résolus

d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il fût rentré pour l'arrêter au

passage et lui dire tout ce qui s'était passé, sans oublier le rapport

que m'avait fait Bertrand.

--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci.

Moi, je ne peux rien; je ne puis éloigner mon neveu; son travail le

cloue à Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il

s'acharnerait d'autant plus à braver une haine qu'il jugerait ridicule,

mais que je crois très-sérieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Césarine.

Vous êtes son père, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la

police pour qu'on surveille les déguisements et les démarches de M. de

Rivonnière.

--Ce serait bien grave, répondit M. Dietrich, et il pourrait en

résulter un scandale dont je dois préserver ma fille. Je l'emmènerai

s'il le faut; mais d'abord je ferai une démarche auprès du marquis.

C'est à moi qu'il aura affaire, s'il compromet Césarine par sa folle

jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et

j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point à nous

inquiéter de lui. Il croit que Césarine a éprouvé aujourd'hui une

déception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a

vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne

votre neveu.

--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au

plus il saura que Césarine persiste à aimer Paul, car elle n'est pas

femme à cacher ses démarches et à renoncer à ses décisions, vous le

savez bien.

--J'agirai demain; dormez en paix.

Dès le lendemain en effet, et de très-bonne heure, il se rendit chez le

marquis. Il ne le trouva pas; il était, disait-on, en voyage députe

plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans

Paris un homme qui se cache n'est possible qu'à la police. J'allais,

sans dire ma résolution, écrire pour demander une audience au préfet

lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard

qui semblait me dire:--Faites attention! annonça le marquis de

Rivonnière.

* * * * *

III

Le marquis se présenta aussi aisé, aussi courtois que si l'on se fût

quitté la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la

main comme de coutume, se réservant de l'observer; mais Césarine, dont

le sourcil s'était froncé, et qui était vraiment lasse de ses hommages,

lui dit d'un ton glacé:

--Je ne m'attendais pas à vous revoir, monsieur de Rivonnière.

--Je ne me croyais pas banni à perpétuité, répondit-il avec ce sourire

dont l'ironie avait frappé Bertrand, et qui était comme incrusté sur son

visage pâli et fatigué.

--Vous n'avez pas été banni du tout, reprit Césarine. Il se peut que je

vous aie témoigné du mécontentement quand vous m'avez semblé manquer de

savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup à un vieil ami, et je ne

songeais pas à vous éloigner. Vous avez trouvé bon de disparaître. Ce

n'est pas la première fois que vous boudez, mais ordinairement vous

preniez la peine de motiver votre absence. C'était conserver le droit

de revenir. Cette fois vous avez négligé une formalité dont je ne

dispense personne; vous avez cessé de nous voir parce que cela vous

plaisait; vous revenez parce que cela vous plaît. Moi, ces façons-là me

déplaisent. J'aime à savoir si les gens que je reçois me sont amis ou

ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me

tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois être

avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en

aucun cas que je tolérerais le plus petit manque d'égards.

Étourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il

prétendit qu'il s'était absenté réellement, qu'il avait envoyé une carte

P. P. C., ce qui n'était pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa

raillerie intérieure se changea en confusion et en dépit.

M. Dietrich, qui avait gardé le silence, prit alors la parole.

--Monsieur le marquis, lui dit-il après avoir sonné pour défendre

d'introduire d'autres visites, vous êtes venu chercher une explication

que j'allais vous demander ce matin. Vous vous êtes fait passer pour

absent, et vous n'avez pas quitté Paris. Autant que ma fille, j'ai le

droit de trouver étrange que vous n'ayez pas su nous donner un prétexte

de votre disparition; mais mon étonnement est encore plus profond et

plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous êtes

constitué son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste

peut-être, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une

passion ou dans un dépit qui légitime votre conduite à vos propres

yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer

franchement.

--Eh bien! je l'avoue franchement, répondit le marquis, poussé à bout

par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un

espion, comme un misérable. J'ai bu toute la honte de mon rôle, puisque

me voici dévoilé; mais ce n'est pas à monsieur Dietrich de me le

reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli

envers sa fille un devoir que me suggérait mon dévouement pour elle, et

que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le péril.

M. Dietrich l'interrompit.

--Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux renseigné que vous; je

savais que dans aucune démarche de ma fille il n'y avait péril pour

elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous élevez la prétention de

l'empêcher à tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari;

ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me

voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai

sincèrement regretté de vous voir échouer auprès d'elle; mais

aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse

et de dignité. Je vous le déclare avec l'intention de ne me rétracter en

aucune façon, soit que vous me répondiez par des excuses ou par des

menaces.

--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, répliqua le marquis; je sais

le respect que je dois à vous et à moi-même. Je me retire pour attendre

chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner.

--C'est bien fait! s'écria Césarine dès qu'il fut sorti. Merci, mon

père! tu as fait respecter ta fille!

--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacité que je ne pus

maîtriser, tu ne songes qu'à toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au

bout de cette explication, et que ta folie place ton père en face de

l'épée d'un homme exaspéré par toi?

Césarine pâlit, et se jetant au cou de son père:

--Ce n'est pas vrai, cela! s'écria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou

je meurs!

--Ce n'est pas vrai, répondit M. Dietrich. Notre amie s'exagère mon

devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnière se le tient pour dit,

l'incident est vidé; sinon....

--Ah! oui, voilà! _sinon_! Mon père, tu me mets au désespoir, tu me

rends folle!

--Il faut être calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une

question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grâce à

me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prévaloir mon

autorité et te forcer à la prudence. Je dois accepter les conséquences

de ma tendresse pour toi; je les accepte.

Il se dégagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut véritablement

suffoquée par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais

seule pour ne pas exposer son père à porter la peine de ses

excentricités.

Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai à Bertrand pour

l'engager à ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer à M. Dietrich

ou à moi. Il hésita beaucoup à prendre cet engagement. Pour lui,

Césarine était la meilleure tête de la maison. Si quelqu'un pouvait

dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait

fort bien la gravité, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas,

c'était Césarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance

et promit. Trois jours après, il m'apporta une lettre de Césarine

adressée à M. de Rivonnière, mais en me priant de demander son compte à

M. Dietrich.

--Je n'ai jamais trahi les bons maîtres, disait-il, et vous m'avez forcé

de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Césarine n'aura plus de

confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison où je ne serais

pas estimé.

Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il était trop tard

pour retenir Césarine; lui ôter son agent le plus fidèle et le plus

dévoué, c'était la pousser à commettre plus d'imprudences encore. Je

rendis la lettre à Bertrand et j'attendis que Césarine vînt me raconter

ce qu'elle contenait, car il était rare qu'elle ne demandât pas conseil

aussitôt après avoir agi à sa tête.

Elle ne vint pas, et mes anxiétés recommencèrent. Cette fois je ne

craignais plus pour mon neveu. J'étais sûre que Césarine ne l'avait pas

revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis

avait fort irrité, et qui ne paraissait nullement disposé à lui

pardonner.

Le lendemain, Césarine entra chez moi en me disant:

--Je sors, veux-tu venir avec moi?

--Certainement, répondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses

sortir sans moi dans les circonstances où tu as placé ton père.

--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de réparer mes torts, quoi

qu'il m'en coûte; tu vas voir!

--Où allons-nous?

--Je te le dirai quand nous serons parties.

Les ordres étaient donnés d'avance au cocher par Bertrand, et nous

descendîmes les Champs-Élysées sans que Césarine voulût s'expliquer.

Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit:

--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez

Lemichez.

En effet, nous descendîmes dans les jardins de cet horticulteur et

parcourûmes ses serres, où Césarine choisit quelques plantes fort

chères; à 3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitôt nous vîmes

entrer le marquis de Rivonnière.

--Voici justement un de mes amis, dit Césarine à l'employé qui nous

accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les

plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit brisé,

et faites faire la note, que je veux payer tout de suite.

Nous restâmes donc dans la serre aux camélias, où le marquis vînt nous

joindre.

--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous êtes venu à

mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'à

nouvel ordre, vous mettre en présence de mon père. Asseyez-vous sur ce

banc, nous sommes très-bien ici pour causer.

Monsieur de Rivonnière, j'ai réfléchi, j'ai vu clair dans ma conduite,

je l'ai condamnée, et c'est à vous que je veux me confesser. Je ne vous

ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous

ai pas trompé en mettant mon refus sur le compte d'une aversion

prononcée pour le mariage. J'étais sincère, je n'aimais personne, et je

croyais que l'amour de ma liberté ne serait jamais assouvi. Il l'a été

bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuyé, la liberté m'a

épouvantée. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'épouserai peut-être

pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est

impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me

croyais une femme très-forte, je ne suis qu'une enfant très-faible, et

d'autant plus faible que je ne croyais pas à l'amour et ne m'en méfiais

pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin,

puisque ma passion n'est point partagée. Si vous souhaitiez une

vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'être

d'avoir préféré un inconnu à un ami éprouvé; mais vous n'êtes ni cruel

ni égoïste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous

au point de perdre l'affection de mon père, la faute en est à moi, à

moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jugé. Je me suis

méfiée de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspéré, égaré,

jeté dans une sorte de délire. J'aurais dû vous dire dès le premier jour

ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis

malheureuse; soyez bon, ayez pitié de moi!

En parlant ainsi avec une émotion qui la rendait plus belle que jamais,

Césarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant

M. de Rivonnière. Celui-ci, éperdu et comme désespéré, l'en empêcha en

s'écriant:

--Que faites-vous là? C'est vous qui êtes folle et cruelle! Vous voulez

donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je

compris? Je croyais à un caprice, vous me dites pour me consoler que

c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que

vous voulez?

--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami,

répondit-elle, toujours penchée vers lui et retenant ses mains

tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque

d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: «Avouez

votre amour pour un autre, je reste votre ami,»--car vous m'avez dit

cela! j'aurais dû vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur

qui parlait spontanément. J'ai cru à un piège, c'est là mon crime et la

cause de votre colère. Ma méfiance vous a trompé. Vous avez cru à un

caprice, dites-vous? Cela devait être. Aussi m'avez-vous traitée comme

une fantasque enfant que l'on veut protéger et sauver en dépit

d'elle-même. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employé

tous les moyens pour vous en acquitter. À présent vous découvrez, vous

voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre

devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se

peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous

dévouer à moi comme un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur

atroce de perdre mon meilleur ami au moment où j'en ai le plus besoin.

Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait

M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas

réussir avec le marquis: il était déjà vaincu.

--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que

vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez!

Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander

d'amener à vos genoux l'ingrat qui vous dédaigne?

--Ah! grand Dieu, s'écria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se

doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous

n'avez rien à faire que de m'accepter éprise d'un autre et de m'aimer

assez pour demander pardon à mon père des torts qu'il vous attribue. Il

a cru que vous vouliez me perdre par un éclat, faire croire que vous

aviez des droits sur moi. Dites-lui la vérité, accusez-moi,

expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de

jouer avec moi le rôle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre

parole pour l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera pas

difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il est si malheureux

d'être brouillé avec vous!

Le marquis hésitait à prendre des engagements avec M. Dietrich. Césarine

pleura tant et si bien qu'il promit de venir à l'hôtel le soir même, et

qu'il y vint.

Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si habilement amenée, et

elle voulait que le marquis vînt chez elle comme de lui-même.

J'hésitais à tromper M. Dietrich.

--Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que j'ai imaginé pour

préserver la vie de mon père devrait te sembler une tâche sacrée, que

j'ai combinée avec énergie et menée à bien avec adresse et dévouement.

Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne

plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces

deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un éclat. Grâce à moi,

ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras à jamais tranquille pour

ton neveu. M. de Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux

que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air

charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il doit être, et je lui

aurai rendu un grand service dont il me saura gré plus tard. Quand on ne

peut pas combattre une bête féroce, on la séduit et l'apprivoise. J'ai

fait une grande faute le jour où j'ai perdu patience avec lui. Je m'y

prenais mal, à présent je le tiens!

M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de

son repentir aussi franchement que Césarine l'avait prévu. Le pauvre

Rivonnière était d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert

autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à subir la torture.

Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter

la liberté de Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich

l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la fois, après quoi

elle se mit au piano et lui joua délicieusement les airs qu'il

préférait. Ses nerfs se détendirent. Le marquis pleura comme un enfant

et s'en alla béni et brisé.

--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la

galerie après que les portes se furent refermées sur M. de Rivonnière,

vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais

bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour arranger les

affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle a écrit, elle a parlé, et

_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familière,

mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment.

Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour était joué. Césarine

était-elle donc profonde en ruses et en cruautés? Non, elle était

féconde en expédients et habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses

rôles au point de ressentir toutes les émotions qu'ils comportaient.

Elle croyait fermement à son inspiration, à son génie de femme, et se

persuadait opérer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire

place.

Elle était donc maîtresse de la situation comme toujours. Elle avait

amené son père à tout accepter, elle avait paralysé la vengeance du

marquis, elle m'avait surprise et troublée au point que je ne trouvais

plus de bonnes raisons pour la résistance. Il ne lui restait qu'à

vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action était

simplifiée. Les forces de sa volonté, n'ayant plus que ce but à

atteindre, étaient décuplées.

--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgré

le mauvais résultat de tes premières avances?

--J'ai fait une école, répondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je

m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et

j'attendrai l'occasion; elle se présentera, n'en doute pas. Les choses

humaines apportent toujours leur contingent de secours imprévu à la

volonté qui guette pour en tirer parti.

Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances

assez compliquées, qu'il faut reprendre de plus haut.

Marguerite n'avait pas caché à Paul la visite de Césarine, et elle lui

avait assez bien décrit la personne pour qu'il lui fût aisé de la

reconnaître. Il m'avait fait part de cette démarche bizarre, et je la

lui avais expliquée. Il n'était plus possible de lui cacher la vérité.

Par le menu, il apprit tout; mais nous eûmes grand soin de n'en pas

parler devant Marguerite, dont la jalousie se fût allumée.

Paul se montra, dans cette épreuve délicate, au-dessus de toute

atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je

l'adjurai, un soir que je l'avais emmené promener au Luxembourg, de me

répondre sincèrement une fois pour toutes.

--Est-ce que ce n'est pas déjà fait? me dit-il avec surprise; pourquoi

supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volonté?

--Parce que les circonstances se modifient à toute heure autour de cette

situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais

forcée de consentir, parce que M. de Rivonnière se résignerait, parce

qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas

lié à elle par un devoir réel. Son sort et celui de l'enfant assurés,

rien ne te condamne à sacrifier à une femme que tu n'aimes pas le sort

le plus brillant et la conquête la plus flatteuse.

--Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite

comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donné cet enfant, et

puis parce qu'elle est une enfant elle-même. Cette indulgence tendre que

la faiblesse inspire naturellement à l'homme est un sentiment

trés-profond et très-sain. Il ne donne pas les émotions violentes de

l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honnêtes, et n'y laisse

pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature

sobre et contenue. Ce besoin, impérieux chez d'autres, est très-modéré

chez moi. Je ne suis pas attiré par le plaisir fiévreux. Mes nerfs ne

sont pas entraînés aux paroxysmes, mon cerveau n'est guère poétique, un

idéal n'est pour moi qu'une chimère, c'est-à-dire un monstre à beau

visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le

développement extraordinaire de sa volonté, au contraire il est dans

l'abandon tendre et généreux de sa force. Le bonheur parfait n'étant

nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagère de

certaines situations enviées, j'ai pris le mien à ma portée, je l'ai

fait à ma taille, je tiens à le garder, et je défie mademoiselle

Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus désirable à m'offrir. Si

elle réussissait à m'ébranler en agissant sur mes sens ou sur mon

imagination, sur la partie folle ou brutale de mon être, je saurais

résister à la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je

prendrais un grand parti: j'épouserais Marguerite.

--Épouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant!

--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette

union blesserait votre juste fierté; c'est pourquoi je ne m'y résoudrais

qu'à la dernière extrémité.

--Qu'appelles-tu la dernière extrémité?

--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le

passé d'une fille déchue, le danger de subir la domination d'une femme

altière et impérieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma

jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune.

Je suis sûr du présent. Le passé ne m'appartenant pas, je n'ai pas à en

souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a séduite n'existe plus

pour elle ni pour moi: elle l'a anéanti à jamais en refusant ses secours

et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en

avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc

parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je

suis certain d'être le dernier.

Quelques jours après cette conversation, je trouvai Marguerite

très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir à causer avec elle; mais,

comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage,

j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros

lot de guipures à raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de

Césarine.

--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apporté ça, me dit-elle.

Elle est venue ce matin, à pied, par le Luxembourg, suivie de son

domestique à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi pendant

plus d'une heure. Elle m'a donné de bons conseils pour la santé du

petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informée de tout ce

qui me regarde avec une bonté!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et

je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore

voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas?

--Non, puisqu'elle ne le veut pas.

--Est-ce que Paul le sait?

--Je l'ignore.

--C'est drôle qu'elle en fasse un mystère; c'est quelque dame de charité

qui cache le bien qu'elle fait.

--Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage, Marguerite?

--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Féron, qui est

fière, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour

n'être pas à charge à Paul; mais elle supporte bien des privations, et

l'enfant nous dérange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous

tout ce qu'il peut, peut-être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux

habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les

économies qu'il fait.

--Acceptez de moi, ma chère enfant, et vous ne lui coûterez plus rien.

Césarine Dietrich · 第 9 / 18 段