Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop

peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et

sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait

sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne

éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts

spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des

autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu

fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet,

en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme

déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là, et je

lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant.

--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne

devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les

idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il

ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au

lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le

bénisse.

--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les

jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à

toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le

développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne

changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce

qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de

moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute

épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et

agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux

en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme

jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant

soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais

monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse

toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui

écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais

forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les

femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne

chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que

je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie,

nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je

supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude,

que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant

qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et

qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié,

bien rivé à la famille et bien content de mon sort.

Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai dîner avec moi chez un

restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M.

Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval;

Césarine avait dû dîner chez ses cousines.

Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort

surprise de la trouver dînant seule dans son appartement.

--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné

chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis

attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas

m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule.

Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture

autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde

dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où

as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici.

--J'ai dîné avec mon neveu.

--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière.

Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout?

--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il

était marié.

--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus;

mais moi je sais toute la vérité.

--Quoi! que sais-tu?

--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire

connaissance avec la belle Marguerite.

--Tu railles!

--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau

pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait

ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton

neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était

quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui.

--Pourquoi aujourd'hui?

--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma

tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez

pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce

descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit

accent agréable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore

pensé à ton neveu et j'ai promis de répondre clairement le surlendemain,

c'est-à-dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne

m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demandé au

portier madame Féron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre,

où un gros bébé piaillait sur les genoux d'une assez belle créature.

Bertrand était monté avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans

ces logements-là, il a dû m'attendre sur le carré. Je suis entrée avec

aplomb, j'ai demandé madame Paul Gilbert à madame Féron qui m'ouvrait la

porte et qui était trop laide et trop vieille pour me faire supposer que

ce fût elle. Elle a paru troublée de cette demande, et comme elle

hésitait à répondre, Marguerite s'est levée avec son marmot dans les

bras, en me disant assez effrontément:

--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre

service?

--Je croyais trouver ici, ai-je répondu, la tante de M. Gilbert,

mademoiselle de Nermont.

--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure.

--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le

quartier; elle m'avait donné rendez-vous ici.

»--Alors c'est qu'elle va peut-être revenir? Si vous voulez l'attendre?

»--Volontiers, si vous voulez bien le permettre.

»Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est

capable:

»--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Féron, prends donc

le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien

proprement ni bien sagement encore, le pauvre chéri, et madame ne serait

pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes,

qu'on ne l'entende pas trop!

»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on

emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc?

»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents.

»--Il est bien frais,--très-joli!

»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père?

»--À M. Paul Gilbert?

»--Dame!

»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous

que l'enfant ressemble.

»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul.

»--C'est-à-dire que vous aimez votre mari plus que vous-même?

»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et

_pas lui_?

»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage.

»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête!

mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule.

»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich?

»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa

première bonne, c'est elle qui l'a élevée.»

Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions

éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je

suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses

aimables discours.

--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de

mademoiselle Dietrich?

»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son

papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle

avait des perles et des diamants peut-être pour des millions.

»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas?

»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de

ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me

le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde

l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais

tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me

réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni

perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je

ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces

compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et

aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté;

mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne

les garde pas.

--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne

peux pas apprécier....

--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as

fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une

fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre

en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que

l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte

sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une

_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire

une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma

bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un

mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers

qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour

croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite.

Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand

j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle

m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante.

»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que

vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si

bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.»

Et, là-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles

aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc

tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré

par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance

de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait

pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en

se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les

petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le

tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et

d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un

mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de

l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est

capable.... Elle se résume en disant:

--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour

moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien!

qu'il essaye d'en aimer une autre!»

C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se

demander qui je pouvais bien être.

«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous

apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela

vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez

tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée?

»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici

aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni

à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me

_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras

de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez

demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté;

mais personne ne me connaît sous ce nom-là. À vrai dire, personne ne me

connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui

fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je

m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes

mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....»

Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux

encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que

j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence

chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné

était passée, et que j'étais forcée de m'en aller.

«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien,

vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de

me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame

comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et,

sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous

servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de

chambre.

»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert

vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.»

Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité.

Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se

changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su

étouffer l'explosion en lui disant:

«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais

il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot

blessant suffit.

»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là. Il a le

coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous

dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je

n'attendrais pas mon congé, je le prendrais.

»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous?

»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop!

»--Est-ce qu'il l'a reconnu?

»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère

inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits:

sur lui.

»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez

en vous séparant de M. Gilbert?

«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais

malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui

laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite

dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin

dans un coin....»

Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées.

--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne;

peut-on savoir ta conclusion, à toi?

--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari

qu'il me faut.

--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte

pas?

--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour

elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce

qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul

et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner.

--Et l'enfant?

--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai

très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent!

Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront

jamais été si heureux.

--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela!

--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et

d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que

toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce

qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien

conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai

trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir

compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce

d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à

l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la

rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et

du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un

devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le

coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je

le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa

maîtresse. Il n'espère pas de salut, il accepte la triste destinée qu'il

s'est faite. C'est un stoïque, je ne l'oublie pas, et toutes les

manifestations de cette force d'âme m'attachent à lui de plus en plus.

Oui, cette fille déchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime

tendrement (les vrais stoïques sont tendres, c'est logique), cet

intérieur sans bien-être et sans poésie, ce travail acharné pour nourrir

une famille qui le tiraille et qu'il est forcé de cacher comme une

honte, cette fierté de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est

très-grand, très-beau, très-chaste en somme et très-noble. Ton neveu

est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter

sa situation et l'en arracher sans déchirement, sans remords et sans

crime. Marguerite pleurera et criera peut-être même un peu, cela ne

m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et

très-faible. Dans un an d'ici elle me bénira, et Paul, mon mari, sera le

plus heureux des hommes.

--De mieux en mieux! C'est réglé ainsi pour l'année prochaine? Quel

mois, quel jour le mariage?

--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te

dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquiétudes puériles. J'ai

la patience dans la décision; ta verras, petite tante! Et sur ce

embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir

tranquille comme un enfant de six mois.

Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonnée par un guide

aventureux sur une cime isolée, j'eusse perdu la notion du retour.

N'avait-elle pas raison en effet? n'était-elle pas plus forte que moi,

que Marguerite, que Paul lui-même? Trop absorbé par l'étude, il ne

pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en

résoudre les continuelles énigmes. Qui sait si elle n'était pas la femme

qu'elle se vantait d'être, la seule qu'il pût aimer, le jour où il

verrait la loyauté et la générosité qui étaient toujours au fond de ses

calculs les plus personnels? Une tête si active, une âme tellement

au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche

acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de

courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables à bonne

fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la

coquetterie?

Je me trouvais revenue au point où Césarine m'avait amenée lorsque les

menaces du marquis de Rivonnière m'avaient fait reculer d'effroi. Où

était-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oublié? était-il absent?

Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le roman de Césarine ne m'eût

plus semblé si inquiétant et si invraisemblable.

Je résolus de savoir quelque chose, et en réfléchissant je me dis que

Bertrand devait être à même de me renseigner.

C'était un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de

fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de

chambre, il ne pouvait pas l'être, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui,

par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait pas de s'exprimer

aussi bien qu'un homme du monde. C'était un garçon de trente-cinq ans,

sérieux, froid, distingué, très-satisfait de sa taillé élégante, portant

avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une tresse de soie à

l'épaule, avec les aiguillettes ramenées à la boutonnière, toujours rasé

et cravaté de blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant

l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant

tout, incorruptible d'ailleurs, dévoué à Césarine et à moi à cause

d'elle, un peu dédaigneux de tout le reste de la famille et de la

maison.

Il n'était que onze heures, et, M. Dietrich n'étant pas rentré, Bertrand

devait être dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chaussée: c'est

là qu'il se plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérance la

régularité des bouches de chaleur du calorifère, la marche des pendules

ou la santé des plantes d'ornement.

Je descendis et le trouvai là en effet. Il vint au-devant de moi.

--Bertrand, j'ai à vous demander un renseignement, mon cher.

--J'avais aussi l'intention d'en donner un à mademoiselle.

--À moi? ce soir?

--À vous, ce soir, quand monsieur serait rentré. Je sais que

mademoiselle se couche tard.

--Eh bien! parlez le premier, Bertrand.

--C'est à propos de M. le marquis de Rivonnière.

--Ah! précisément je voulais vous demander si vous aviez de ses

nouvelles.

--J'en ai. Mademoiselle Césarine, qui n'a pas de secrets pour

mademoiselle, a dû lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui?

--Je le sais. Elle a été avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne

ensuite.

--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnière prend des

déguisements pour épier mademoiselle Césarine?

--Non! Césarine le sait-elle?

--Je ne crois pas.

--Vous eussiez dû l'en avertir.

--Je n'étais pas assez sûr, et puis mademoiselle Césarine, un jour que

je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit:

«--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais

parler de lui!» Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnière

en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en

avertir mademoiselle de Nermont.

--Savez-vous chez qui allait Césarine dans la rue d'Assas?

--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai été chargé par elle de suivre la

personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M.

Latour.

--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'épier vous-même?...

--Je crois toujours avoir raison quand j'exécute les ordres de

mademoiselle Césarine.

--Même en cachette de son père et de moi?

--M. Dietrich n'a pas de volonté avec elle, et vous, mademoiselle, vous

arrivez toujours à vouloir ce qu'elle veut.

--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme

les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosité.

--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout à deux

pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je

ne crains pas qu'on l'insulte.

--Certes vous la défendriez avec courage

--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de présence

d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Césarine me l'a expliqué le

jour où elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous.

--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnière a vu

Césarine entrer chez la personne que mon neveu fréquente.

--Il l'a vue sortir, il était sur la porte quand elle est remontée dans

sa voiture.

--Il aura sans doute questionné le portier de cette maison?

--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et

on aurait dit qu'il avait envie d'être reconnu; mais mademoiselle était

préoccupée et n'a pas fait attention à lui.

--Pourquoi présumez-vous qu'il avait envie de se moquer?

--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle

cherche à rencontrer quelqu'un. Certainement il a établi à côté de moi

une contre-mine, comme on dit. Il a dû savoir ce que j'étais chargé de

découvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu

a autre chose en tête que de se trouver avec mademoiselle Césarine. Il

est bon que vous sachiez la chose, c'est à vous d'aviser, mademoiselle;

c'est à moi d'exécuter vos ordres, si vous en avez à me donner pour

demain.

--Je m'entendrai avec mademoiselle Césarine; merci et bonsoir, Bertrand.

Césarine Dietrich · 第 8 / 18 段