Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de

mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur

les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un

bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules.

En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je

vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite

maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une

espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.

--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais

sûre qu'elle finirait comme ça!

--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien

vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici?

--Là, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la

sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier

bateau venu, on vous passera.

Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont

enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui

m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas

large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en

indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à

la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de

ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps

encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais

été chercher, et qui, se trouvant à passer par là, avait été averti

d'entrer.

--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il,

l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne

chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas

en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il

ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai

encore un peu la malade.

Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à

son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me

conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En

cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en

deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit

entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la

robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et

un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté.

J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me

dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne

sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits

sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens

excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite;

c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider.

Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je

l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa

mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle

faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles.

C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais

elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les

regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le

village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un

bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu

depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit.

--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort

maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux

demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand

l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son

Profit.

» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à

Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans

sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de

l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné

si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et

de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté.

»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui

parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant

avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur;

ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à

la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour

elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se

fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines,

elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit

à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas:

c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope.

Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la

tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui

la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la

sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé

une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère.

«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous

pas à la placer quelque part?

«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache

sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un

enlèvement de mineure.

«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse?

«--Elle se perdra, ou elle se tuera.

Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire

à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à

voir faillir, souffrir ou mourir.

Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la

trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour

servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui

faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle

baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas.

--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable

position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais

je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition

très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et

désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour

une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous

nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail.

Voulez-vous accepter?

Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes

exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais

faire d'elle ma maîtresse.

»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas!

»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier.

»--Jamais?

»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une

famille.

»--Mais si vous trouviez une femme riche?

»--Je ne la trouverai pas.

»--Qui sait?

»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je

fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne.

»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez?

»--Rien.

»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance?

«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que

vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous

tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je

serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir,

dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un

abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et

très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte.

Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous

n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée

vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver.

«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous

si bon pour moi?

«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous

rendre la vie possible.»

Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez

l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit

jours.

Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au

travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit

qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me

convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle

travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et

lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort

touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait,

ce qui est plus difficile qu'on ne pense.

--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle?

--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à

me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence.

Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas

me plaire.

»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez

une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous

méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma

femme, vous le savez bien.

»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans

tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais

votre maîtresse, vous me mépriseriez donc?

»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les

plus grands égards et la plus solide amitié.

»--Et cela durerait....

»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours.

»--Vous ne promettez rien absolument.

»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus

brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de

privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous

empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer

ni bien-être, ni loisir, ni toilette.

»--J'accepte cette position-là, me dit-elle; tant que je pourrai

travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que

je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je

vous voie tous les jours, et je serai contente.»

Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en

apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour

aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une

visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez

moi.

--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent?

--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent

toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a

recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement;

mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous

à une heure, vous m'y trouverez.

Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il

m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron,

raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait

sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an,

frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et

craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant:

--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon

histoire.

J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un

secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que

j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait

jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel.

L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je

pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins

serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes

pieds et sanglotait.

--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne

t'aurais pas attirée ici.

J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle

était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine

dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné

à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une

langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui

à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas

inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en

découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les

qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle

passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle

n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit

élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours

parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière

parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle

avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression

frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et

comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles.

On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en

Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de

_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait

Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg,

n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du

loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup

d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes

avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait

d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient

microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où

Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et

quelques petits objets d'art.

--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je.

--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de

dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai

loué cette pièce.

--Pourquoi donc?

--Vous ne devinez pas?

--Non.

--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie

chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y

dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre.

--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi?

--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes

pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle

Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai

voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour

quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir,

dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où

elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une

chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à-terre, ma tante, et voici vos gens:

deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est

votre neveu, vous servira fort bien.

J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la

famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans

promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul

que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais

effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa

jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à

l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et

j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante.

Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait

précédé.

--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée

longtemps, et tu as pleuré.

Je le niai.

--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade

peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux.

--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne

serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable.

--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par

trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit.

--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de

Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé

aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié.

--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien

qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me

dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement?

--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle.

--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle

des neveux?

--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint

d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa

femme aujourd'hui.

--Elle est jolie?

--Elle est jolie et elle est belle.

--Plus que moi, j'imagine?

--Incontestablement.

--Quels contes tu me fais!

--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable.

--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge

d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire?

--Un marmot, soit. Il a un an déjà.

--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi!

--Je te le jure.

--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme

les autres!

Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et

pleura amèrement.

Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour

m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je

ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa

chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour

dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner,

elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes.

--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est

très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis

longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus

absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela

t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul

homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la

fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose

que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le

marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune

homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et

de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un

homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai

jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être

la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve

plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père,

emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les

sauvages.

--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu

veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans?

Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en

se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort

et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes

despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit

en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on

pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies

intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la

volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en

violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment

immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même.

Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je

racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge

que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la

première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en

dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de

Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout

imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande

importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière

était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il

pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût

pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement.

--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir

que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai

trompée: il n'est plus libre.

Il me promit de ne rien dire.

--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe,

d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il

l'est maintenant, put songer au mariage.

Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie

active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques

prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut

de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès

que la porte était ouverte.

Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me

confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait

heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et

de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête

créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute

n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que,

pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent

devant moi en me prenant pour juge.

--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais

songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis

que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il

méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas

été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça,

qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin

d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise,

cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère

cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la

reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je

sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de

danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi,

qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi?

--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en

réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes

ce qu'il ne doit jamais savoir.

--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs

parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter,

et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre!

Je crus devoir intervenir.

--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu

très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement

avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon

qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous

suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont

de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander

davantage.

--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous

êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me

ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui

dois tout, même la vie!

Césarine Dietrich · 第 7 / 18 段