--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt.

Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout

de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre

fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la

vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble

d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne

d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de

premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez

moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne

m'en étais point alarmé.

Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée

d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à

Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma

tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle

envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant

de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux

peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de

son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme

une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un

précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le

franchir.

Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi

tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre

nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine

taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe

et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle

cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart:

--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la

moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de

faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela

signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée.

Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le

temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te

faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai.

--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon

neveu?

--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail

intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me

servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution.

--Comment sais-tu que mon neveu est absent?

Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour

Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me

débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière.

--Tu lui as encore écrit?

--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui

m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de

thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du

bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant.

Tiens, on sonne au jardin, le voilà.

--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule

aujourd'hui avec ta tante et moi?

--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je

ne veux recevoir que lui.

--Faut-il vous laisser ensemble?

--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à-tête. Ma

tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester.

--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de

tes imprudences et de tes caprices.

--Alors tu me compromets!

On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai.

--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez

fait mauvaise figure. Le savez-vous?

--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas....

--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de

souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet

état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige.

--Le remède serait bien simple.

--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se

peut pas!

--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour?

--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux

pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois.

--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous

disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier.

--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances?

--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer.

--Je vous le défends aujourd'hui.

--C'est un peu tard.

--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits?

--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les

regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend

pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau,

voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède

m'apportez-vous?

--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous

ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que,

dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par

l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on

vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole

aura de l'autorité.

--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je

ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme

vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont

je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien

faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma

déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et

qui ne veut pas mentir.

--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte

pas la réputation de coquette fallacieuse.

--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes

sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que

cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer

pour une victime.

--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais.

--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre

mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.

--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?

--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde

et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut

garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude.

--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en

égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez

pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous

voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui

éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout,

sincère et bonne.

--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous

marier?

--Qui m'en empêcherait?

--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir.

--Vous le reconnaissez?

--Je suis homme d'honneur.

--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami.

Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont

la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,

tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté

avec attention.

--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix?

--Vous ai-je dit cela?

--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste

votre ami?

--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler

la cervelle?

--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.

--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est

pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.

Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et

m'adressant au marquis:

--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.

--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger,

je ne le sais pas encore.

M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de

Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son

irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui

gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus

heureux de lui épargner tout déplaisir.

--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous

cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.

--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion

déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.

Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité

son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise

et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque

nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère

ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens

chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue

du moment qu'il ne l'était pas.

--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir

ce qu'il pense.

Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son

esclave assez froidement.

--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.

de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le

nom de l'heureux mortel....

--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet

reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient;

elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....

--Avec qui? avec moi?

--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus

sérieux que cela.

--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas

la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.

--Qui donc soupçonnez-vous?

--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart

d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance.

Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage

mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener

danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou

qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon

inquiétude, elle était inquiète elle-même.

--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?

--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit

ici qui ne soit épris d'elle.

--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous

serait préféré?

--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra

épouser....

--Eh bien! quoi?

--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!

--Que dites-vous là?

--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.

--Vous parlez sérieusement?

--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement

brusque sur son front baigné de sueur.

Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres

étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée.

--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je

croyais si généreux?

--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la

colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.

--Vous réfléchirez, alors!

--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible.

--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours?

--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être.

--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?

Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe!

--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait

aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent

nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre

homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me

cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon

ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des

flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans

l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles

maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme

cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la

civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans

que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en

aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une

très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée,

une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas,

puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant

plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en

billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à

l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et,

quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,

j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné

d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation

de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens

le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je

m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux,

furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire

atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre

fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine

n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée!

Je tuerai quiconque approchera d'elle!

--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour?

--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,

plutôt que de laisser échapper ma proie!

--Et après?...

--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je

ferai justice de moi-même.

En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre,

avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir.

--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne.

--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de

Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne

le sache!

Et il sortit, me repoussant presque de force.

Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie.

Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience

est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui

venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant.

--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je

ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me

plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite

réellement mon amitié.

--Et peut-être ton amour?

--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai

d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se

tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.

J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en

lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut

rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en

faire son gendre.

M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il

n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement

Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de

près.

Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans

entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle

l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans

un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses

paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards.

Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait

peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un

supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle

n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et

ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il

eût pu rencontrer Césarine.

Césarine s'ennuya.

--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je

m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon

mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante,

folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en

émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le

ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il

eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un

peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de

mélodrame.

--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas

faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse

pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut

t'inspirer un attachement durable.

--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de

mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument

entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante?

--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà

passée. Elle était trop violente pour durer.

--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un

affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui

cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à

qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de

tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières

qu'on étale devant moi.

--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la

ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout.

--Vraiment! pourquoi?

--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les

autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de

leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils

existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du

poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.

Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière.

--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que

tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je

tâcherai de me modifier.

--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus

puissante?

--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les

suavités?

--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour

toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons

naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur.

--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes

rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir

tendre, si je le voulais?

--Non, il est trop tard.

--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par

exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur!

--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu

n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.

--Je ne suis pas assez femme selon toi!

--Ni assez homme non plus.

--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme

tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des

chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes

comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de

relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne

m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je

veux savoir si leur stupidité les rend heureux!

Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en

alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un

domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.

C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans

moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais

l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps

d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement

favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité

elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou

américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle

voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans

sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par

personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle

lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes

et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne

prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et

en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon

goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si

elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer.

Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la

situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin

nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna

même tout à fait de la pensée du mariage.

Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne

voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne

plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une

entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine

semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon

insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au

point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa

vie d'une si terrible déception?

Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en

allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son

éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine

arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je

lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.

de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant.

--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les

séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,

celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi!

Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder

à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou

face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre

merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc

violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que

toute ma vie donnait un démenti à cette supposition.

--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu

craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.

--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle

que mademoiselle Dietrich.

--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi?

--Eh bien donc! cela vous surprend?

--Tu ne me l'as jamais dit!

--Vous ne me l'avez jamais demandé.

--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son

fils.

--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.

--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour

Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges.

--Dites-lui que je ne l'ai plus.

--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse?

--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que

je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon

travail ou de mes affections.

--À la bonne heure! es-tu heureux?

--Très-heureux, ma tante.

--Elle t'aime bien?

--Non, pas bien, mais beaucoup.

--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux?

--Vous voulez tout savoir?

--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.

--Eh bien!... écoutez, ma tante:

Césarine Dietrich · 第 6 / 18 段