je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est
un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous
ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne
connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme
je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le
voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous
pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous
les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce;
son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à
moi-même de ne m'en plus soucier.
Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que
je ne pus retenir un cri.
Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui
ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours.
--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut
sortie du bosquet.
Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son
enfance:
--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante.
Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur
toutes les têtes!
--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu
coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait?
--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait?
--Pourquoi trembles-tu?
--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble?
--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te
disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement
rendez-vous ici?
--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer,
car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de
papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite
galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus
grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela?
--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise
écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à
son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter
complètement.
--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux
dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe,
j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire.
J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà, je suis accouru. Elle
était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans
l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai
reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout
au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé:
--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là; ce n'est pas l'usage
qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à-tête avec un jeune homme,
et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit.
Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié.
Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée.
Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si
audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la
connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas
l'aimer.
--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître?
--Parce que je n'en ai pas le temps.
--Vous croyez donc que ce serait bien long?
--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je
n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence.
--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde?
--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois?
--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille?
--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs.
--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici
des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit
que vous étiez un jeune homme très-fort....
--En thème?
--En tout.
--Et vous avez voulu vous en assurer?
--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?...
--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se
refuse à l'examen.
Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que
je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est
écriée tout d'un coup:
--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal?
Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas
heurté le sien.
--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis
nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une
vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première
fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue
contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la
cause de votre aversion.
J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle
m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais
dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te
connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car
elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il
m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus
dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit
que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la
jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa
figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer
la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle,
qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait
inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme.
J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était
réciproque.
--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à
l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me
transpercer.
Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à
une grande coquette, je lui ai dit:
--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez
qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être
pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas...
et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y
serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement.
Si je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit quelque chose d'analogue et
d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu
es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est
là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme
déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur
ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là, elle s'est trompée. Je
ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle
pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle
m'est antipathique.
--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être
interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras
trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à
nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois
que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute
résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de
beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel
qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de
t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement
pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par
affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde
soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile?
--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait.
--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour
Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce
soir.
--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort
bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai
pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron
m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos.
--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à
elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas
besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion?
--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop
ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans
vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni
mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au
contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y
a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est
l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne
me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand
c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme
de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser
incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal.
Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe.
Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre
un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle
piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis
l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure
d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je
m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous
jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et
que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas
d'une virgule.
Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes.
Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de
Rivonnière et paraissait fort gaie.
Le lendemain, elle vint me trouver chez moi.
--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je
fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais
pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont
boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit
d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle,
d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de
répondre:
«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir
jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le
jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur
donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils
m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils
m'enlaidissent?»
Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la
part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu
que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en
pénitence.
--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus
sérieux à me raconter.
--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire.
--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie,
je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente.
Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe,
toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser
de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses
grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace.
--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous
parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée
de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais
je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a
plus entre vous et moi que les liens de l'amitié.
--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi
avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais
je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec
conviction, sauf à en rire une heure après.
--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que....
Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis
_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre.
--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te
jouant de mes devoirs et de mes affections.
--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir?
--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie
qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu
maintenant?
--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le
vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi?
--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que
trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination;
mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne
sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige
en perdant de sa dignité.
--C'est là ce qu'il t'a dit?
--En ne me défendant pas de te le redire.
--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible.
--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais
plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite
que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je
suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes
qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand
défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable....
--L'orgueil n'est-ce pas?
--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que
tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de
résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas:
la sagesse de la modestie.
--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi
effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me
montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa
perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de
drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse;
j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le
pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton
neveu je te promets de ne plus le taquiner.
--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne
pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à
faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au
monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te
pardonnerai que si tu te repens.
Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma
sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya
encore de lutter.
--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres
tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas
d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir
quand on veut m'en faire une loi.
--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole
d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant
menu pour n'y rentrer jamais.
Elle fondit en larmes.
--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour
t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais
tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise
une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici
tout ce que je te dirai:
» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il
ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi.
Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà
content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi,
écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas
un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui
demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était
peut-être de l'amour!
--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout!
--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté,
me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout
savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser.
--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre
enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable.
--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne
suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre
d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir!
Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire
faire le tour du lac.
--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du
cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y
consens-tu?
--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite.
--J'aime quelqu'un.
--Ah! le marquis....
--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de
titre; ça t'est bien égal?
--Parfaitement.
--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus?
--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme
de mérite réel et sérieux en un mot.
--Il est tout cela.
--Jeune?
--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
--C'est trop jeune, c'est un enfant!
J'empêchai Césarine de répliquer.
--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un
brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas
Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus
insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices.
Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un
manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez
beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être.
M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec
ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main:
--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc?
--Elle lui a parlé hier pour la première fois.
--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?...
--Il me déteste, répondit Césarine.
--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien!
ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une
chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer
à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu
hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en
souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une
railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas.
--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai
celui que je choisis.
--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich.
--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en
sommes là, au nom de mon neveu, je refuse.
--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria
Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le
consulter.
--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes
folle.
--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu
veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute,
papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie,
il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains
pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec
l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est
très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que
je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang,
et si je n'épouse pas cet homme-là, je n'aimerai plus jamais, je
resterai fille.
--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras,
excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi
vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait
sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle
pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon
mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses
lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de
stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et
venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son
compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui
est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un
très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils
qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le
faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît
peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi....
--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité.
--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière
elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la
cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire?
--Oui, monsieur, il y a cela d'abord.
--Vous êtes au-dessus....
--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me
disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens;
je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais
amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi
n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires
malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris,
c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère
pour la compromettre ainsi!
--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire
connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des
nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur
la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux
certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on
s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance,
de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle
chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les
autres motifs de votre épouvante.
--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le
caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles.
Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une
aussi: ne céder à personne.
--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas
le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée
de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le
vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul,
adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire.
--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes
entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non,
monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez
peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes
tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous
n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si
j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de
rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a
imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez
lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez,
j'en réponds, d'une grande perplexité.