Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles
sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois
même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la
manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille
vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire
toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans
permettre le moindre blâme à ses victimes.
--Alors pourquoi êtes-vous brouillés?
--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de
le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle
travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être
son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme
elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme
un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me
disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y
rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai
renoncé à elle, vous pouvez le lui dire.
--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus.
--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et
moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais
qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que
de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession
faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la
campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis
que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse.
Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement
cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle
eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle
ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite.
Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta
le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les
mains de son père. Je la rassurai.
--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait
d'intermédiaire à votre correspondance.
--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me
confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque
entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les
miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il
avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette
comédie.
--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi
écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour
m'avertir que tu voulais lui parler en confidence?
--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût
dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de
reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là. Il
faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!...
--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi.
--À la bonne heure! Tu l'as donc vu?
Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se
guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à
présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu
aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence
que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs,
l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté
d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont
l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite
Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des
femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait
jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la
rudoyait.
Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait,
par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait
faire un autre mariage, et me parut fort blessée.
--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne
pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux!
Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en
laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses
lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une
première expérience que je ne veux pas oublier.
Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec
spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus
m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant
que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que,
quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces
lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes;
mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les
mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour
qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur
sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de
Rivonnière.
L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se
présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang,
de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun
ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou
plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son
intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à
distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait
fort peu approcher.
Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là
M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais
brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession.
--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si
vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je
ne veux pas être votre complice.
--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont
la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon
raconte tout au plus à ses camarades?
--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous
dit....
--Raison de plus pour me taire.
--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à
elle avec une souillure que vous n'aviez pas.
--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais,
pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là, je ne
suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit
amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien?
Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en
servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son
orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le
reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le
sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui
fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était
l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler
d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus
favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole.
Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une
situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint
l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que
je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de
plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de
son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent
mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux
événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on
n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère
exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour.
* * * * *
II
Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà
son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne
et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable.
J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne
lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé
mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois
m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui
étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à
combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au
fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne
conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur
l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais
Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse
aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était
toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout
dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il
semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce
que chacune de nous y apportait.
Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne
remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une
seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été
plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert.
C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût
témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté
en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible
énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément
pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son
intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses
salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec
deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une
heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les
autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais
de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin
qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi.
Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos
existences.
--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois
cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps
de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma
bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier
aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une
heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir
moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je
ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me
promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas,
même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours
sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par
an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué,
j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas
juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine.
--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois?
--Dans une dizaine d'années.
--Et quand te reposeras-tu réellement?
--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les
lâches ou les sots.
--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son
intelligence.
--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux.
J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes
connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on
lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de
sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin,
quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je
corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis
une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je
m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute
de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is
money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui
vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse
activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous
voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me
développe selon la nature de mes besoins.
Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui,
car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit
personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du
charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir
heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie
des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps
qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée
de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de
respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de
cet esprit insatiable dans sa curiosité.
Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais
sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte
dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était
impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou
morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de
mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des
avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une
position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en
l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il
croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité
qu'un servage.
M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui
exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec
tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
comparaître devant un protecteur quelconque.
Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la
sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il
aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle
penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense
gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée
qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il
s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite.
--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit
vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais
l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour
toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un
peu fou.
Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que
j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon
neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition.
--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le
refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins
graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord
il est comme moi, il n'aime pas le monde.
--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
puisqu'il n'y a jamais mis le pied.
--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est
pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris
le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou
telle personne.
--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.
--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer
des privations.
--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
blanche?
--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre,
et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
une heure par semaine.
--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa
passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
science.
--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
certaine.
--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre,
trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
de lui.
Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses
de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je
résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un
cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite
par un instant de petitesse d'esprit.
On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de
Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession
de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point
encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour
la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver
souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M.
Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient
de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce
père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de
ses sujets.
Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide,
elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique
écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et
d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
qu'il ne désirait plus la voir mariée.
Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de
lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret
mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement
qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas,
les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait
d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux
suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut
bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille,
l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions
fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM.
Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après
quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance
pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de
Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire,
et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention.
Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal,
suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de
prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers
elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité
de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est
ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une
curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi
d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce
sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et
ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras
et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
dire:
--C'est assez, va-t'en maintenant.
Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison,
chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des
ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul
seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence
monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait
comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge
contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi
par hasard au moment de s'évader.
--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher.
Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont
accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec
monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur
que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas.
Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me
servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu
m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa
santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de
rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il
a conquis au collège, combien de vertus il possède....
--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais
enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa
brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier.
--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé.
--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas
plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de
fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis
et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis
censé voir passer.
--Et que vous ne voyez réellement pas?
--Et que je ne vois réellement pas.
--Tant vous êtes ébloui?
--Tant je suis myope.
Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à
dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me
causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour
sauver, comme on dit, la situation.