--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps

de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et

voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les

armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières,

admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde,

il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était

au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en

qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix

a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus

domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de

vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que

nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs,

partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et

toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me

touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et

je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire

que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne

lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable,

bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes

les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un

bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit

très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il

savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à, présent, je ne le pénètre

pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup

il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter

comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la

cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger,

qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et

ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis,

m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le

sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et

m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et

m'aider à voir clair en lui.

Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il

avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un

mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il

le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas.

Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval

dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous

la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes

toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart

d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége

sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement:

--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé,

ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous

plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait.

--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre

moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le

laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent.

--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque

d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit

les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime

mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à

ressorts souples qui m'endort.

--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et

fougueuse....

--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle

vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller.

Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant

adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de

Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de

lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous

suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait

s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et

après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir

son coeur.

--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à

mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original,

un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité

qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui

devrait m'être compté.

Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent.

--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de

méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans

raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais

puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général

qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités

particulières qui vous charment?

--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je

le suis d'autant plus de la personne qui les résume.

--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce

qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut

donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention.

--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains

pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le

dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou

insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la

preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois

présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible.

--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour

vous en donner.

--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand

mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être

n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai

moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma

propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si

vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez.

Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas.

--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges?

--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces.

--Que vous ne pouvez contenir?

--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le

surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou.

--Et que faites-vous dans la folie?

--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu

conscience de ce que j'ai fait.

--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres?

--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon

entourage.

--C'est la preuve que vous êtes réellement bon.

--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois

riche.

--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de

vrais amis?

--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si

je suis violent.

--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison

d'un ami?

--Je ne sais pas.

--Et devant la résistance d'une femme aimée?

--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne

me connais pas et ne sais pas me révéler.

--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience?

--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne

prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible.

--Pourquoi?

--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie.

Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi

d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois

moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous

dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer

toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux

parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur

d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère

qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je

suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré.

--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous

constant dans vos affections?

--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai

jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une

femme pure peut inspirer.

--Que dites-vous là? Vous n'avez jamais aimé?

--Non; cela vous étonne?

--Quel âge avez-vous donc?

--Trente ans.

--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à

trente ans!

--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions

très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus

tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas

d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes

qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui

n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent

parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser.

--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses?

--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de

toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est

un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la

vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand

ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je

le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient

de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés,

nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons

tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous

prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout

chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus

rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il

faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche

donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de

telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de

supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir

assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune

fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois,

blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de

mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la

légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il

me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une

passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle,

car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je

l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes.

Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que

nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà

installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et

pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger

mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit

qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut

quelques jours sans reparaître.

D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé,

bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et

revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il

revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours.

C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire.

Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était

imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté

et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion.

--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique.

Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure

de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité

d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un

commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si

peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir.

Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine

de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis.

--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup.

S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec

plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage,

qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos

autres voisins.

M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une

jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle.

--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit

Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que

celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de

plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe

enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai

qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a

bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie.

--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien

d'en rester là.

--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins

qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous

trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main.

Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce

qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois

pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison:

la crainte de m'ennuyer.

--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule.

--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte.

--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir

de l'être?»

--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.»

--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un

haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie!

--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait

pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le

sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous

m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir.

Là-dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une

sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir

percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien

surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de

Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le

désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à

Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter.

Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta

avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me

répondit avec une douceur enjouée:

--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air

de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et

moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que

je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme

pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni

respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être

capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu,

quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie

la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de

mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si

sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me

river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma

vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère

Pauline. Cela devient très-sérieux.

--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et

au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se

privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé

d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience

compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception

pour lui.

--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la

liberté.

--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à

M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur.

--Je le lui ai dit.

--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le

sacrifice de l'éloigner.

--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et

dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en

quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon

père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne

me charge pas de l'exécuter.

Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas

fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré

du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à

néant les espérances qu'il avait caressées.

Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine

enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due

et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure

d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de

la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle

disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie.

Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait

dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le

prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à

reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait

eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait,

dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que

l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans

le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière,

on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une

coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai

monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à

examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans

être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de

reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté,

que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux

qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont

la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre

d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa

raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait

des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée

par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce

à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête

inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener.

Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement

réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille,

si elle était enfin satisfaite.

--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait

bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces

splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite

ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait

beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non,

allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il

faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien

qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas

de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire

quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père

est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un

coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant

partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause,

demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière

d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de

ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable

maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma

chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief

par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour

changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous

fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez

pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde

mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à

l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire

que je ne dépends de personne.

--N'est-ce pas votre ambition?

--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais

raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui,

je suis sûre qu'il m'approuvera.

En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser

tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques,

dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à

terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un

traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y

fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage

de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait

pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de

la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui

résistait.

Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations

répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père

à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de

l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses

parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il

était absent.

Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le

rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à

le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche

accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé.

Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais

le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour

traverser, la cour du Louvre.

--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que

mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation

réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne

se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis

brouillé avec elle.

Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui

avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer.

--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler

clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par

vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich

n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre.

--Dites-vous la vérité? m'écriai-je.

--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter

tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres.

Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir?

--Certainement, vous agissez là en galant homme.

Césarine Dietrich · 第 3 / 18 段