--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne

m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse

de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant

de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a

doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante;

elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les

salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore.

Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était

arrangée pour cela, comme toujours!

--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi?

--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que

moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort.

--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe

qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait

celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle

pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous?

--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que

par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte?

--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai

toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à

l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là, sans être une

libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une

raison parfaite et bien prouvée.

--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de

sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même?

--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de

ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons

pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous

verrez une fantaisie blâmable.

--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée,

cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs?

--Je la crois sincère.

--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée;

vous augmenterez son esprit de domination en le subissant.

Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La

supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une

étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son

amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres,

soumise à lui seul.

--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement

sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les

partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous

redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle

un enivrement qui la rendrait frivole?

--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de

sa mère.

--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa

santé.

--Non, elle n'abusera pas du plaisir.

--Alors que craignez-vous donc?

Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons

contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle

devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de

constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et

qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il

avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il

termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et

d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille,

tant qu'elle ne serait pas mariée.

--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me

laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous

l'inspiration de ma conscience.

--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un

homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre

vos mains pour élever une femme, il faut une femme.

En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il

cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je

m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me

trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour

écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il

pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée,

fascinée, enchaînée par mon élève?

Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins

m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne

voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit

de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car,

je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui

mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur

les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait

éloigner ou atténuer à son insu.

L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et

ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut

contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son

père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait

jamais des deux yeux à la fois.

Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles

Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les

trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de

parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et

très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait

mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la

famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait

toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces

demoiselles.

Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de

son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait

sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié

de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses

habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui

paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas

de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas

le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et

c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on

en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de

probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne

craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable

de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son

empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire

des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait

dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses

écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses

filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule

pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le

sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses

dons quand elle en faisait l'éloge.

Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa

nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en

souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses

filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie

secrète.

La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de

cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins

françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de

près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à

leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires

ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se

faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande

position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance.

Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce

crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les

ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines.

Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé

avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui

représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants,

mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M.

Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens

ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine.

Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions

beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes.

Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas.

--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en

fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille

très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres,

ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon

jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant

que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin

compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode

de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire

qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments

de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de

littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de

science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de

tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou

d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait

avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle

savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand

mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir

de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante,

des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour

discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des

voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens

du noble faubourg et même des représentants de la comique race des

_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne

suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut

que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux

sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il

faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction,

un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus

jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie,

faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme

charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir

que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et

les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et

le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il

reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans

orages domestiques à dominer son milieu.

Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté

qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer

l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce

résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes

observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine

ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour.

Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette

sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle

travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant

pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait

rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses

travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son

adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne

m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle

voulait faire plaisir à son père, c'est-à-dire le charmer et le

soumettre.

J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse

vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme

d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais

de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon

compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et

la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me

fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre

commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité

intellectuelle.

Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois

rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant

les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre

compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la

dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858.

«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours

bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez

pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze

cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours

logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres,

je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content,

très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans,

je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon

travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je

vous expliquerai quand nous nous reverrons.

«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites

que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends

bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit

employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une

exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma

vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous

avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous

alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien

m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter

encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un

ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée,

laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez

m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la

mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous

aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève,

tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des

nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par

l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas

d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez

mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas

sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se

priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même

vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que

vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les

mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai

pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant

repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je

ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance?

que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui

par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me

mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais

pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient

plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré

moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise

intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà

ce que je ne veux pas non plus.

»Restons donc comme nous voilà: moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau

vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra

m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel,

rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en

contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon

caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans

jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la

maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer.

»Voilà, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue

la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne

des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit:

»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie.

Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte.

C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier

argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui

offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain

matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le

plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable

mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement

je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus

fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette

qui me ruinera.

»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le

rebelle enfant qui te chérit et te vénère.

«Paul Gilbert.»

Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant

cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut

absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais

comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et

qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre

de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire.

--Vous voilà rassurée, lui dis-je.

--Elle répondit oui, et nous passâmes à, la leçon. Quand elle fut finie:

--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me

déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise

eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au

milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris.

Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite

d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide.

--Il ne vous a jamais vue!

--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre

hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau

demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez

beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le

voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous

l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé

très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous

étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron.

Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris

un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a

très-bien regardées.

--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des

quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre

photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune.

C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous.

--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie?

--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le

crois très-peu artiste.

--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable.

--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide

dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de

le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie.

--Et vous me le présenterez l'hiver prochain?

--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la

douceur n'empêche pas l'obstination.

--Alors il me ressemble?

--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut

et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se

renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse

que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à

cause de ses autres qualités.

--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant!

--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement,

et par-dessus tout son affection pour moi.

Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière.

Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa

tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir.

Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis

quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais

je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le

soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main.

--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti.

--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un

beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père

ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis

deux ou trois fois.

--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le

marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me

faire la cour.

--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités,

et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le

connaître. Voilà, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de

Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans

ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et

brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas

encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a

point su modifier vos résolutions.

--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a

dit ni à vous ni à moi.

--Que pense-t-il selon vous?

--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la

condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père,

mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son

coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit

forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en

abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il

craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités.

--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous

ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre

devant lui?

--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve

de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne

me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et

au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre

conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut,

pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la

délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour

le soumettre.

--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il

passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe.

--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on

est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai?

et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en.

--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le

marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me

dire comment vous le jugez?

Césarine Dietrich · 第 2 / 18 段