L'activité des opérations militaires s'était un peu ralentie vers le milieu

de la saison. Nos deux grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse,

entrées dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminées l'une sur

Anvers, l'autre sur la Meuse, étaient demeurées dans un long repos,

attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et

Condé, perdues dans la précédente campagne. Sur le Rhin, le général Michaud

était occupé à recomposer son armée, pour réparer l'échec de

Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirés de la

Vendée. Les armées des Alpes et d'Italie, devenues maîtresses de la grande

chaîne, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation

d'un plan d'invasion proposé, disait-on, par le jeune officier qui avait

décidé la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux

Pyrénées-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succès au Boulou,

s'était longtemps arrêté pour prendre Collioure, et bloquait maintenant

Bellegarde. L'armée des Pyrénées-Occidentales s'organisait encore. Cette

longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer

aux grands événemens de l'intérieur et à de mauvaises combinaisons, aurait

pu nuire à nos succès si l'ennemi avait su mettre le temps à profit. Mais

il régnait un tel désordre d'esprit chez les coalisés, que notre faute ne

leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de

nos victoires.

Rien n'était plus mal calculé que notre inaction en Belgique, aux environs

d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hâter la prise

des quatre places perdues eût été d'éloigner toujours davantage les grandes

armées qui pouvaient les secourir. En profitant du désordre où la victoire

de Fleurus et la retraite qui s'en était suivie avaient jeté les coalisés,

il eût été facile d'arriver bientôt jusqu'au Rhin. Malheureusement on

ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare

de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une

attaque heureuse, mais le résultat de vastes combinaisons. Pour hâter la

reddition des quatre places, la convention avait porté un décret

formidable, à la manière de tous ceux qui se succédèrent depuis prairial

jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalisés occupaient

quatre places françaises, et que tout est permis pour éloigner l'ennemi de

chez soi, elle décréta que si, vingt-quatre heures après la sommation, les

garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passées au fil de

l'épée. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Condé

fit cette belle réponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de décréter le

déshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuèrent de se

défendre. Le comité, sentant l'injustice d'un pareil décret, usa d'une

subtilité pour en éviter l'exécution, et en même temps pour épargner à la

convention la nécessité de le rapporter. Il supposa que le décret, n'ayant

pas été notifié aux commandans des trois places, leur était resté inconnu.

Avant de le leur signifier, il ordonna au général Schérer de pousser les

travaux avec assez d'activité pour rendre la sommation imposante, et

légitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,

Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 août); Condé et Le Quesnoy les

jours suivans. Ces places, qui avaient tant coûté aux coalisés pendant la

campagne précédente, nous furent donc restituées sans de grands efforts, et

l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les

Pays-Bas. Nous étions maîtres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'à

la Meuse et Anvers.

Moreau venait de conquérir l'Écluse, et de rentrer en ligne; Schérer avait

envoyé la brigade Osten à Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa

division. Grâce à cette réunion, l'armée du Nord, sous Pichegru, s'élevait

à plus de soixante-dix mille hommes, présens sous les armes, et celle de la

Meuse, sous Jourdan, à cent seize mille. L'administration, épuisée par les

efforts qu'elle avait faits pour improviser l'équipement de ces armées, ne

suffisait que très imparfaitement à leur entretien. On y suppléait par des

réquisitions, faites avec ménagement, et par les plus belles vertus

militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus nécessaires;

ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches

d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payés avec des assignats,

vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme

lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme républicain et la victoire

soutenaient ces armées, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais

eues la France.

Les coalisés étaient dans un désordre singulier. Les Hollandais, mal

soutenus par leurs alliés les Anglais, et doutant de leur bonne foi,

étaient consternés. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,

pour avoir le temps de les mettre en état de défense, ce qui aurait dû être

achevé depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que présomptueux,

ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti

décisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, étendant ses ailes

tantôt vers les Hollandais, tantôt vers les Impériaux. Cependant, réuni aux

Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et

tenter sur les flancs de l'une des deux armées du Nord et de la Meuse l'un

de ces mouvemens hardis que le général Clerfayt, l'année suivante, et

l'archiduc Charles, en 1796, surent exécuter avec à propos et honneur, et

dont un grand capitaine donna depuis, tant de mémorables exemples. Les

Autrichiens, retranchés le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roër

jusqu'à celle de l'Ourthe, étaient découragés par leurs revers, et

manquaient des approvisionnemens nécessaires. Le prince de Cobourg, tout à

fait déconsidéré par sa dernière campagne, avait cédé le commandement à

Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les généraux autrichiens.

Il n'était pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour

agir en masse contre l'une des deux armées françaises; mais on ne songeait

qu'à garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarmé de la marche des

événemens, avait envoyé commissaires sur commissaires pour réveiller le

zèle de la Prusse, pour réclamer de sa part l'exécution du traité de La

Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours à défendre

vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une réunion de

ministres et de généraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu à

Maestricht, et on convint de défendre les bords de la Meuse.

Les armées françaises s'étaient enfin remises en mouvement dans le milieu

de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avança d'Anvers vers

l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se

séparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangèrent le

long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adossés à la mer, dans

une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils

voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se

retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaîne de

postes que l'armée française pouvait enlever dès qu'elle paraîtrait. A

Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrière-garde du duc

d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les

bords de l'Aa, il rencontra le général Abercromby, lui fit encore des

prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hâta de passer la

Meuse à Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette

marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le

jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre).

Pendant ce temps, Jourdan s'avançait de son côté, et se préparait à

franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la

joint vers Liège, et la Roër qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux

affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le

Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver à ce dernier

fleuve. Les Français, maîtres de Liège, avaient franchi la Meuse, et

étaient déjà venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de

Liège à Maëstricht, et l'Ourthe de Liège à Gomblaine-au-Pont, formant ainsi

un angle dont Liège était le sommet. Clerfayt avait rangé sa gauche

derrière l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordées

d'un côté par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans

l'Ourthe. Le général Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna à

Schérer d'attaquer la position de Sprimont du côté de l'Ayvaille, tandis

que le général Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.

Le jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre), Schérer divisa son

corps en trois colonnes, commandées par les généraux Marceau, Mayer et

Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit

profond, entre deux côtes escarpées. Les généraux donnèrent eux-mêmes

l'exemple, entrèrent dans l'eau, et entraînèrent leurs soldats sur la rive

opposée, malgré le feu d'une artillerie formidable. Latour était resté

immobile sur les hauteurs de Sprimont, se préparant à fondre sur les

colonnes françaises dès qu'elles auraient passé la rivière. Mais à peine

eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se précipitèrent sur

la position, sans donner à Latour le temps de les prévenir. Elles

l'attaquèrent vivement, tandis que le général Hacquin débordait son flanc

gauche, et que le général Bonnet, ayant passé l'Ourthe, marchait sur ses

derrières; Latour fut alors obligé de décamper, et de se replier sur

l'armée impériale.

Ce combat bien conçu, vivement exécuté, était aussi honorable pour le

général en chef que pour l'armée. Il nous valut trente-six pièces de canon

et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes à l'ennemi, tant tués

que blessés, et décida Clerfayt à quitter la ligne de l'Ourthe. Ce général

craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'être coupé de sa

retraite sur Cologne. En conséquence, il abandonna les bords de la Meuse et

de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.

Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roër. Ils occupaient

cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la

Meuse, c'est-à-dire jusqu'à Ruremonde. Ils avaient cédé du cours de la

Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe à la Roër, entre Liège et

Ruremonde; il ne leur restait que l'étendue de Ruremonde à Grave, point par

lequel ils se liaient au duc d'York.

La Roër était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la

rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de

la Roër, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps

ordonné des travaux considérables pour assurer sa ligne; il avait placé des

corps avancés au-delà de la Roër sur le plateau d'Aldenhoven, garni de

retrançhemens; il occupait ensuite la ligne de la Roër et ses bords

escarpés, et il était campé derrière cette ligne avec son armée et une

artillerie nombreuse.

Le 10 vendémiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en présence

de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au général Schérer,

commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roër par

tous les points guéables; au général Hatry de traverser vers le centre de

la position, à Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la

cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven placé en avant de la Roër, de

balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empêcher les

Autrichiens d'en déboucher; au général Lefèvre de s'emparer de Linnich, et

de traverser à tous les gués existant dans les environs; enfin à Kléber,

qui était vers l'embouchure même de la rivière, de la remonter jusqu'à

Ratem, et de la passer sur ce point mal défendu, afin de couvrir la

bataille du côté de Ruremonde.

Le lendemain, 11 vendémiaire, les Français se mirent en mouvement sur toute

la ligne.

Cent mille jeunes républicains marchaient à la fois avec un ordre et une

précision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus

en aussi grand nombre sur le même champ de bataille. Ils s'avançaient vers

la Roër, but de leurs efforts. Malheureusement ils étaient encore éloignés

de ce but, et ils n'y arrivèrent que vers le milieu du jour. Le général, de

l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un

point de départ trop éloigné du point d'attaque, et de ne pas employer un

jour à se rapprocher de la ligne ennemie. Le général Schérer, chargé de la

droite, dirigea ses brigades sur les différens points de la Roër, et

ordonna au général Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gué de

Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il était onze heures

quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps à parcourir le

circuit qu'on lui avait tracé. Schérer attendait qu'il fût arrivé au point

indiqué, pour lancer ses divisions dans la Roër, et il laissait ainsi à

Clerfayt le temps de préparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la

rive opposée. Il était trois heures; enfin Schérer ne veut pas attendre

davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau

avec ses troupes, et passe au gué de Mirveiller; Lorges fait de même, se

porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi après un combat sanglant. Les

Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirés en arrière, ils

reviennent bientôt avec des forces considérables. Marceau se jette aussitôt

dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passé la

Roër un peu au-dessus, à Niederau, et qui vient d'être accueilli par une

artillerie meurtrière, se replie aussi vers Dueren. C'est là que se

concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir

que ses avant-gardes, était rangé en arrière sur les hauteurs, avec

soixante bouches à feu. Il les fait agir aussitôt, et couvre les Français

d'une grêle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats résistent,

soutenus par leurs généraux. Malheureusement Hacquin ne paraît pas encore

sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain

de la bataille.

Dans le même moment on se battait au centre, sur le plateau avancé

d'Aldenhoven. Les Français y étaient arrivés à la baïonnette. Leur

cavalerie s'y était déployée, avait reçu et exécuté plusieurs charges. Les

Autrichiens, voyant la Roër franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,

avaient abandonné ce plateau, et s'étaient retirés à Juliers, au-delà de la

rivière. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait

et était canonné par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefèvre avait

repoussé les Autrichiens et joint la Roër; mais ayant trouvé le pont brûlé,

il s'occupait à le rétablir. A Ratem, Kléber avait rencontré des batteries

rasantes, et leur répondait par un violent feu d'artillerie.

L'action décisive était donc à droite vers Dueren, où se trouvaient

accumulés Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement

d'Hacquin. Jourdan avait ordonné à Hatry de se replier sur Dueren au lieu

d'effectuer le passage à Altorp; mais le trajet était trop long pour que

cette colonne pût devenir utile au point décisif. Enfin, à cinq heures du

soir, Hacquin paraît sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,

qui se voient menacés sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau

et Mayer en face, se décident à se retirer, et replient leur aile gauche,

la même qui avait combattu à Sprimont. A leur extrême droite, Kléber les

menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter étant trop

court, les soldats demandent à se précipiter dans la rivière. Kléber, pour

soutenir leur ardeur, réunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur

l'autre rive. Alors les impériaux sont encore obligés de se retirer sur ce

point, et bientôt ils s'éloignent de tous les autres. Ils abandonnent la

Roër, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.

Le lendemain, les Français trouvèrent Juliers évacué, et purent passer la

Roër sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la

conquête définitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui

ont le plus mérité au général Jourdan la reconnaissance de sa patrie et

l'estime des militaires. Néanmoins les critiques lui ont reproché de

n'avoir pas pris un point de départ plus rapproché du point d'attaque, et

de n'avoir pas porté le gros de ses forces à Mirveiller et Dueren.

Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa

cette ville, le 15 vendémiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20

octobre). Kléber alla faire avec Marescot le siège de Maëstricht.

Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tâche, et prenait

possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son côté, se

préparait à franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras

principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le

rapporter tout à l'heure, le duc d'York avait passé la Meuse à Grave,

abandonnant Bois-le-Duc à ses propres forces. Avant de tenter le passage de

la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'était pas

facile dans l'état de la saison, et avec l'insuffisance du matériel de

siège. Cependant l'audace des Français et le découragement des ennemis

rendaient tout possible. Le fort de Crèvecoeur, près de la Meuse, menacé

par une batterie dirigée à propos sur un point où l'ennemi ne croyait pas

possible d'en établir, se rendit. Le matériel qu'on y trouva servit à

presser le siège de Bois-le-Duc. Cinq attaques consécutives épouvantèrent

le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendémiaire (10 octobre). Ce

succès inespéré procura aux Français une base solide et des munitions

considérables pour pousser leurs opérations au-delà de la Meuse, et

jusqu'au bord du Wahal.

Moreau, qui formait la droite, s'était, depuis les victoires de l'Ourthe et

de la Roër, avancé jusqu'à Venloo. Le duc d'York, effrayé de ce mouvement,

avait retiré toutes ses troupes au-delà du Wahal, et abandonné tout

l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant

que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans

appui, il repassa le Wahal, et entreprit de défendre l'espace compris entre

les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure

des grands fleuves, était inférieur au lit des eaux; il présentait de

vastes prairies coupées de canaux et de chaussées, et inondées dans

certaines parties. Le général Hammerstein, placé intermédiairement entre la

Meuse et le Wahal, avait ajouté à la difficulté des lieux en coupant les

routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des

ponts, que son armée devait détruire en se retirant. Le duc d'York, dont il

formait l'avant-garde, était placé en arrière, sur les bords du Wahal, dans

le camp de Nimègue.

Dans les journées des 27 et 28 vendémiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit

franchir la Meuse à deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les

Anglais, qui étaient sous le canon de Nimègue, et l'avant-garde

d'Hammerstein disposée le long des canaux et des digues, se trouvaient trop

éloignés pour empêcher ce passage. Le reste de l'armée débarqua sur l'autre

rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru décida

l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermédiaire de la

Meuse au Wahal. Il lança quatre colonnes, formant une masse supérieure à

l'ennemi, dans ces prairies inondées et coupées de canaux. Les Français

bravèrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetèrent

dans les fossés, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, tandis que les

tirailleurs, du bord des fossés, fusillaient par dessus leurs têtes.

L'ennemi épouvanté se retira, ne songeant plus qu'à sauver son artillerie.

Il vint se réfugier dans le camp de Nimègue, sur les bords du Wahal, et les

Français vinrent bientôt l'y insulter journellement.

Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Français étaient

enfin parvenus à atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature

semble avoir assignée pour limite à leur belle patrie, et qu'ils ont

toujours ambitionné de lui donner pour frontière. Pichegru, il est vrai,

arrêté par Nimègue, n'était pas maître du cours du Wahal, et s'il songeait

à conquérir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des

places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait à

la limite tant désirée, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer

dans Nimègue ou dans l'île de Bommel, et s'établir solidement sur le Wahal.

Moreau, appelé le général des sièges, venait, par un acte de hardiesse,

d'entrer dans Venloo; Jourdan était fortement établi sur le Rhin. Le long

de la Moselle et de l'Alsace, les armées venaient aussi de joindre ce grand

fleuve.

Depuis l'échec de Kayserslautern, les armées de la Moselle et du Haut-Rhin,

commandées par Michaud, avaient passé leur temps à se renforcer de

détachemens tirés des Alpes et de la Vendée. Le 14 messidor (2 juillet),

une attaque avait été essayée sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'à la

Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisée

n'avait eu aucun succès. Une seconde tentative, dirigée sur de meilleurs

principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait

porté sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et

avait amené, comme toujours, la retraite générale des armées coalisées

au-delà de Franckenthal. Le comité avait ordonné alors une diversion sur

Trèves, dont on s'était emparé pour punir l'électeur. Par ce mouvement, un

corps principal s'était trouvé en flèche entre les armées impériales du

Bas-Rhin et l'armée prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent à

en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la

diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqués de

nouveau à l'improviste, et ramenés en arrière de Kayserslautern.

Heureusement Jourdan venait d'être victorieux sur la Roër; Clerfayt venait

de repasser le Rhin à Cologne. Les coalisés n'eurent pas alors le courage

de rester dans les Vosges; ils se retirèrent, nous abandonnant tout le

Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait

donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comité en

ordonna aussitôt le blocus. Kléber fut appelé de la Belgique à Mayence,

pour commander le siège de cette place, qu'il avait contribué à défendre en

1793, et où il avait commencé son illustration. Nos conquêtes s'étendaient

donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.

Aux Alpes, l'inaction avait continué, et la grande chaîne nous était

restée. Le plan d'invasion habilement imaginé par le général Bonaparte, et

communiqué au comité par Robespierre le jeune, qui était en mission à

l'armée d'Italie, avait été adopté. Il consistait à réunir les deux armées

des Alpes et d'Italie dans la vallée de la Stura pour envahir le Piémont.

Les ordres de marche étaient donnés lorsqu'arriva le 9 thermidor;

l'exécution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient été

obligés de céder une partie de leurs garnisons, les représentans, les

municipalités, et tous les partisans de la réaction, prétendirent que ce

plan avait pour but de perdre l'armée en la jetant en Piémont, de rouvrir

Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.

Jean-Bon-Saint-André surtout, qui avait été envoyé à Toulon pour y réparer

la marine, et qui nourrissait des projets sur la Méditerranée, se montra

l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut même

accusé d'être complice des Robespierre, à cause de la confiance que ses

talens et ses projets avaient inspirée au plus jeune des deux frères.

L'armée fut ramenée en désordre sur la grande chaîne, où elle reprit ses

positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage éclatant. Les

Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur

Savone, pour couper la communication avec Gênes, qui par sa neutralité

rendait de grands services au commerce des subsistances. Le général

Colloredo s'avança avec un corps de huit à dix mille hommes, ne mit aucune

célérité dans sa marche, et donna aux Français le temps de se prémunir.

Saisi au milieu des montagnes par les Français, dont le général Bonaparte

dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira

honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusèrent à leur tour. La

communication avec Gênes fut rétablie, et l'armée consolidée dans toutes

ses positions.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 17 / 22 段