Dès que Lecointre eut achevé la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,

député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard

désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au

dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les

apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé

quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de

nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt

on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur,

tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser

des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent

être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger,

mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la

convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici

qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient

plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par

leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait

portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse,

c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un

et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait

tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes

ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,

reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés

s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec

instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il,

que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,

et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les

prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous

les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils

doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses

collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est

parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers

à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait;

que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le

premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point

de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu,

la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous

voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon

l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je

me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour

d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche

que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton,

presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce

tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste,

et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui

succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les

aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant

quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est

aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au

milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main,

disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se

justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le

président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne

s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce

que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot,

l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé,

voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions.

Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part,

l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de

l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et

l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en

déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde

indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et

passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre.

Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette

discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le

passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la

tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des

comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les

avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la

convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette

tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et

irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant

sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette

action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du

patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de

coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir

des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée,

régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer

qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger.

Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution

s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion

fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé

aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au

contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et

nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas

la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en

effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le

président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la

clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme

président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une

injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et

à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes

n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et

autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire

avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la

discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu

l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter

sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la

tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces

probantes.

Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il

aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des

comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient

participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne

pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des

discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de

quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A

chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les

pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves

écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir,

s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait

pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord

avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait

l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré

que la convention était complice du comité, et la France de la convention.

Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui

disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre

grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les

pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_

s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans

avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à

donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme

ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique

d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention

déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita

ainsi les anciens comités.

Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention

un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant

Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du

comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté,

Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par

Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres

du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la

Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi

un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle

sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une

décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de

l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.

Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui

régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion

soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet

d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les

aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à

la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet

événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),

Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote,

fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au

même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui

fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait

qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un

contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les

uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux

aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant

l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule

pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur

dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,

s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la

veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné

la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé

aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent

avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui

l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance,

et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant

mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse

accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu,

dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre

le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser

aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de

Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités

compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les

questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait

demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur

le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin

sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On

voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on

chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur

l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert

Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il

appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces

questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en

se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour

où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II

(20 septembre 1794).

On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et

on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du

Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins.

Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand

nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez

les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en

partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la

deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de

ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec

soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de

_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il

arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les

jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut

lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la

convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:

_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les

jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la

parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très

maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà

très considérable, et empêcha un engagement général.

Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut

public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin

entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après

avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance

de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de

patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et

l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou

gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet,

s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous

les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des

députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques:

dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,

les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont

rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour

accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la

France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop

long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires;

que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un

sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les

abandonne aux ressentimens et aux vengeances.»

Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient

souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des

passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers

conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt;

rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui

défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux

que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des

Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les

métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et

se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup

d'hommes utiles sont encore dans les cachots.»

Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la

France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des

réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le

travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze

cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude

d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,

distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs

occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais

beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée,

les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.

Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux

grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon.

Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,

les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les

lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;

permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les

villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,

disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé

des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des

réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur

les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des

autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes

réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes

besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;

ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs.

Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la

confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous

toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet?

Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec

courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur

bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et

renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces

mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est

faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont

jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter

où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent?

N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus

redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage,

enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les

hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.»

Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert

d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,

et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa

ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son

rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ.

Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en

mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des

laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux

armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les

municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs

refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là

des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la

terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret

ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour

du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux

événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les

fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale,

pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les

lumières par toute la France.

Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des

finances et du commerce d'examiner promptement:

1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la

condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute

espèce;

2 Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des

denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de

différentes formalités;

3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les

marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le

scellé;

4 Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du

séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes

qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre.

On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se

plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des

mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul

n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait

été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir;

il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,

c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de

Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des

décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les

partis.

On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et

cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée

depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut

célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des

esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour

qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on

infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais

pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une

réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les

restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en

furent ignominieusement retirés par une porte latérale.

Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé

aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les

_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers

cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la

révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de

rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins

encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et

décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau.

CHAPITRE XXIV.

REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES,

LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE

ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU

RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS

SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES

CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI

ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR;

RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 16 / 22 段