député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard
désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au
dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé
quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de
nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt
on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur,
tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser
des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent
être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger,
mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la
convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici
qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par
leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un
et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait
tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés
s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec
instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il,
que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les
prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est
parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers
à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait;
que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point
de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu,
la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous
voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon
l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je
me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche
que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton,
presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste,
et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les
aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant
quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est
aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main,
disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se
justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le
président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne
s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot,
l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé,
voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions.
Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part,
l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et
l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde
indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre.
Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette
discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la
tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les
avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et
irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant
sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du
patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de
coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir
des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée,
régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer
qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger.
Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution
s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion
fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé
aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au
contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas
la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en
effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le
président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la
clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une
injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et
à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire
avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la
discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu
l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter
sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la
tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces
probantes.
Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il
aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des
comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient
participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des
discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de
quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A
chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les
pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves
écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir,
s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait
pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord
avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré
que la convention était complice du comité, et la France de la convention.
Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre
grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les
pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans
avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à
donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme
ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique
d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention
déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita
ainsi les anciens comités.
Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention
un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant
Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du
comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté,
Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par
Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi
un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle
sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de
l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.
Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui
régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion
soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet
d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les
aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à
la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet
événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote,
fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au
même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui
fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un
contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les
uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant
l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule
pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la
veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné
la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé
aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui
l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance,
et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant
mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu,
dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre
le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser
aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de
Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités
compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les
questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On
voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur
l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert
Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il
appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces
questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en
se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour
où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II
(20 septembre 1794).
On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et
on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du
Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins.
Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez
les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la
deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de
ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de
_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les
jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut
lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la
parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très
maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà
très considérable, et empêcha un engagement général.
Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut
public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin
entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après
avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance
de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de
patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et
l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou
gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet,
s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous
les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques:
dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la
France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop
long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires;
que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un
sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
abandonne aux ressentimens et aux vengeances.»
Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des
passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt;
rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui
défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux
que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des
Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les
métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et
se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup
d'hommes utiles sont encore dans les cachots.»
Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la
France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des
réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le
travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze
cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude
d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs
occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais
beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée,
les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon.
Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les
lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé
des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des
réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des
autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes
réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes
besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs.
Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la
confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet?
Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec
courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur
bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et
renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est
faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont
jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter
où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent?
N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus
redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage,
enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les
hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.»
Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa
ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son
rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ.
Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en
mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des
laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux
armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs
refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là
des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la
terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret
ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour
du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux
événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les
fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale,
pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les
lumières par toute la France.
Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des
finances et du commerce d'examiner promptement:
1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
espèce;
2 Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des
denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de
différentes formalités;
3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le
scellé;
4 Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du
séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes
qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre.
On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se
plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des
mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul
n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
partis.
On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et
cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée
depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut
célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des
esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on
infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais
pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une
réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les
restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en
furent ignominieusement retirés par une porte latérale.
Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé
aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la
révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de
rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins
encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et
décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau.
CHAPITRE XXIV.
REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES,
LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE
ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS
SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR;
RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS.