toujours le siège de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque générale sur
la ligne française, venir au secours des assiégés; mais repoussé sur tous
les points, il venait de s'éloigner, et la place, plus découragée que
jamais par cette déroute de l'armée espagnole, s'était rendue le 6
vendémiaire (27 septembre). Dugommier, entièrement rassuré sur ses
derrières, se préparait à s'avancer en Catalogne. Aux Pyrénées
occidentales, les Français, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
la vallée de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sébastien, et, grâce au
climat de ces contrées, se disposaient, comme aux Pyrénées orientales, à
pousser leurs succès malgré l'approche de l'hiver.
Dans la Vendée, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
lente et dévastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'étaient enfin
partagé le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
avait succédé dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
conservé la petite division du centre; Charette, illustré par cette
campagne du dernier hiver, où, avec des forces presque détruites, il était
toujours parvenu à se soustraire à la poursuite des républicains,
commandait dans la Basse-Vendée, mais ambitionnait le commandement général.
On s'était réuni à Jallais, et on avait fait des conventions dictées par
l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, conseiller et ami de Stofflet, et
gouvernant le pays sous son nom. Cet abbé était aussi ambitieux que
Charette, et désirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
un conseil supérieur d'après les ordres duquel tout se ferait à l'avenir.
Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmèrent réciproquement leurs
commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendée. M. de
Marigny, qui avait survécu à la grande expédition vendéenne sur Granville,
ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
cruauté de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua à la
jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
les royalistes.
La guerre, sans aucun résultat possible, n'était plus qu'une guerre de
dévastation. Les républicains avaient établi quatorze camps retranchés qui
enveloppaient tout le pays insurgé. De ces camps partaient des colonnes
incendiaires qui, sous le commandement en chef du général Turreau,
exécutaient le formidable décret de la convention. Elles brûlaient les
bois, les haies, les genêts, souvent même les villages, s'emparaient des
moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du décret qui ordonnait à tout
habitant étranger à la révolte de se retirer à vingt lieues du pays
insurgé, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
Vendéens qui, obligés de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
au milieu de ces horribles scènes, résistaient à cette guerre de manière à
la rendre éternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
rassemblemens imprévus, se jetaient sur les derrières des camps, et les
enlevaient; ou bien, laissant pénétrer les colonnes, ils fondaient sur
elles quand elles étaient engagées dans le pays, et s'ils parvenaient à les
rompre, ils égorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
armes, des munitions, dont ils étaient avides, et, sans avoir rien fait
pour affaiblir un ennemi trop supérieur, ils s'étaient procuré seulement
les moyens de continuer cette guerre atroce.
Tel était l'état des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
la Vilaine, s'était formé un nouveau rassemblement, composé en grande
partie des restes de la colonne vendéenne détruite à Savenay et des paysans
qui habitaient ces plaines. M. de Scépeaux en était le chef. Ce corps était
à peu près de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendée à la
Bretagne.
La Bretagne était devenue le théâtre d'une guerre toute différente de celle
de la Vendée, et non moins déplorable. Les chouans, dont nous avons déjà
parlé, étaient des contrebandiers que l'abolition des barrières avait
laissés sans état, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obéir à la
réquisition, et quelques Vendéens échappés, comme ceux de M. de Scépeaux, à
la déroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
les vastes bois de la Bretagne, particulièrement dans la grande forêt du
Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblemens
nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques,
assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux
qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se
rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de
couper l'essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances
dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient
leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant
et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le
pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens
d'accepter aucune fonction de la république, en punissant l'acquisition des
biens nationaux, et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que
les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient
véritablement le nom de brigands.
Ils avaient un chef secret que nous avons déjà nommé, M. de Puisaye,
autrefois membre de l'assemblée constituante. Il s'était retiré après le 10
août en Normandie, s'était jeté, comme on l'a vu, dans l'insurrection
fédéraliste, et, après la défaite de Vernon, était venu se cacher en
Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
grande intelligence, à une rare habileté pour réunir les élémens d'un
parti, il joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste
ambition. Puisaye, frappé de la position péninsulaire de la Bretagne, de la
vaste étendue de ses côtes, de la configuration particulière de son sol,
couvert de forêts, de montagnes, de retraites impénétrables, frappé surtout
de la barbarie de ses habitans, parlant une langue étrangère, privés ainsi
de toute communication avec les autres habitans de la France, entièrement
soumis à l'influence des prêtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
les Vendéens, Puisaye croyait pouvoir préparer en Bretagne une insurrection
bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
d'Elbée, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
l'heureux intermédiaire des îles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
inspiré le projet de faire concourir le cabinet de Londres à ses projets.
Il ne voulait donc pas que l'énergie du pays s'usât en inutiles
brigandages, et il travaillait à l'organiser de manière à pouvoir le tenir
tout entier sous sa main. Aidé des prêtres, il avait fait enrôler tous les
hommes en état de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
division; les divisions réunies formaient quatre divisions principales,
celles du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
aboutissant toutes quatre à un comité central, qui représentait l'autorité
suprême du pays. Puisaye présidait le comité central en qualité de général
en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
à toute la contrée. Il recommandait, en attendant l'exécution de ses vastes
projets, de commettre le moins d'hostilités possible, pour ne pas attirer
trop de troupes en Bretagne; de se contenter de réunir des munitions, et
d'empêcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
peu propres au genre de guerre générale qu'il méditait, se livraient
individuellement à des brigandages qui étaient plus profitables pour eux et
plus de leur goût. Puisaye se hâtait de mettre la dernière main à son
ouvrage, et se proposait, dès qu'il aurait achevé l'organisation de son
parti, de passer à Londres, pour ouvrir une négociation avec le cabinet
anglais et les princes français.
Comme on l'a vu dans la campagne précédente, les Vendéens n'avaient pas
encore communiqué avec les étrangers; on leur avait envoyé M. de Tinténiac,
pour savoir qui et combien ils étaient, quel but ils avaient, et pour leur
offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la côte.
C'est là ce qui les avait engagés à venir à Granville, et à faire la
tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, après
avoir inutilement croisé sur nos côtes, avait porté en Hollande les secours
destinés à la Vendée. Puisaye espérait provoquer une expédition pareille et
s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore témoigné aucune
reconnaissance, ni donné aucun encouragement aux royalistes insurgés dans
l'intérieur.
De leur côté, les princes, espérant peu de l'appui des puissances,
commençaient à reporter les yeux sur leurs partisans de l'intérieur de la
France. Mais rien n'était disposé autour d'eux pour mettre à profit le
dévouement des braves gens qui voulaient se sacrifier à leur cause.
Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
qui était devenu régent, et qui demeurait à Vérone depuis que le pays du
Rhin n'était habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Condé,
brave, mais peu capable, continuait de réunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
voulait se servir de son épée. Une jeune noblesse suivait M. le comte
d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagné jusqu'à Saint-Pétersbourg.
Catherine avait fait au prince une réception magnifique, lui avait donné
une frégate, un million, une épée, et le brave comte de Vauban, pour
l'engager à s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
secours, dès que le prince serait descendu en Vendée. Cependant la descente
ne s'était pas effectuée; et le comte d'Artois était revenu en Hollande au
quartier-général du duc d'York.
La situation des trois princes français n'était ni brillante ni heureuse.
L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refusé de reconnaître le
régent; car reconnaître un autre souverain de France que le souverain de
fait, c'eût été s'ingérer dans ses affaires intérieures, ce qu'aucune
puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
étaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
dans l'intérêt seul de leur propre sûreté. Reconnaître le régent avait
encore un autre inconvénient: c'était se condamner à ne faire la paix
qu'après la destruction de la république, chose sur laquelle on commençait
à ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
à Londres, le duc d'Havre à Madrid, le duc de Polignac à Vienne,
transmettaient des notes peu lues, rarement écoutées; ils étaient les
intermédiaires des secours fort rares dispensés aux émigrés, plutôt que les
organes d'une puissance avouée. Aussi le plus grand mécontentement contre
les puissances régnait dans les trois cours émigrées. On commençait à
reconnaître que ce beau zèle de la coalition pour la royauté cachait la
plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaçant son drapeau à
Valenciennes et à Condé, avait, suivant les émigrés, déterminé l'élan du
patriotisme français. La Prusse, dont ils avaient entrevu déjà les
dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, à tous ses engagemens.
Pitt, qui était de tous les coalisés le plus positif et le plus dédaigneux
à leur égard, leur était aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prétendaient qu'il n'y avait à compter
que sur l'Espagne; l'Espagne seule était une fidèle parente, une sincère
alliée; ce n'était que sur elle qu'on devait fonder toutes les espérances.
Les trois petites cours fugitives, si peu unies déjà avec les puissances,
ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vérone, peu
agissante, donnant aux émigrés des ordres mal obéis, faisant aux cabinets
des communications mal écoutées, par des agens non reconnus, se défiait des
deux autres, jalousait le rôle actif du prince de Condé sur le Rhin,
l'espèce de considération que son courage peu éclairé, mais énergique, lui
valait auprès des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
d'Artois en Europe. De son côté, le prince de Condé, aussi dépourvu
d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
petite cour réunie à Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
l'autorité supérieure qu'il fallait subir à Vérone, et se tenait au
quartier-général anglais, sous prétexte de différens projets sur les côtes
de France.
Une cruelle expérience ayant appris aux princes français qu'ils ne devaient
pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rétablir leur trône, ils
aimaient assez à dire qu'il ne fallait compter désormais que sur les
partisans de l'intérieur et sur la Vendée. Dès que la terreur cessa de
régner en France, les brouillons commencèrent malheureusement à respirer
aussitôt que les honnêtes gens. Les correspondances des émigrés avec
l'intérieur venaient de recommencer. La cour de Vérone, par l'intermédiaire
du comte d'Entraigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui
avait été successivement avocat, secrétaire au conseil, pamphlétaire,
prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des princes. On
lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des requêtes et
créature de Calonne, et un abbé Brothier, précepteur des neveux de l'abbé
Maury. On demandait à ces intrigans des détails sur la situation de la
France, sur l'état des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
conspiration. Ils répondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
ils se vantaient faussement de leurs prétendues relations avec les chefs du
gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces à persuader aux
princes français qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
l'intérieur. On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout
avec Charette, qui par sa longue résistance était le héros des royalistes,
mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune négociation.
Telle était donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
la France. Il faisait dans la Vendée une guerre peu alarmante par ses
dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
projets étendus, mais lointains encore, et soumis à une condition bien
difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
il était divisé, peu considéré, peu soutenu; désabusé enfin sur
l'efficacité des secours étrangers, il entretenait avec les royalistes du
dedans des correspondances puériles.
La république avait donc peu à craindre des efforts de l'Europe et de la
royauté. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
Vendée, elle n'avait qu'à s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvée
l'année précédente de l'invasion, elle s'était vengée cette année-ci par
des conquêtes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
pays de Luxembourg, de Liège et de Juliers, l'électorat de Trèves, le
Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallée de Bastan, et
menaçait ainsi à la fois la Hollande, le Piémont et l'Espagne. Tels étaient
les résultats des immenses efforts du célèbre comité de salut public.
CHAPITRE XXV.
HIVER DE L'AN III. RÉFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dorée_. SALONS DE
PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCÈNES
TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
ÉLECTORAL.--DÉCRETS SUR LES SOCIÉTÉS POPULAIRES,--DÉCRETS RELATIFS AUX
FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RÉQUISITIONS.--PROCÈS DE
CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPÉRATION CROISSANTE DES DEUX
PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORÉE.--CLÔTURE
DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRÉE DES SOIXANTE-TREIZE DÉPUTÉS EMPRISONNÉS
APRÈS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
COMMENCÉES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRÈRE.
Pendant que les événemens que nous venons de rapporter se passaient aux
frontières, la convention continuait ses réformes. Les représentans chargés
de renouveler les administrations parcouraient la France, réduisant partout
le nombre des comités révolutionnaires, les composant d'autres individus,
faisant arrêter, comme complices du système de Robespierre, ceux que des
excès trop signalés ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
fonctionnaires municipaux, réorganisant les sociétés populaires, et les
purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opération
ne s'exécutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
l'organisation révolutionnaire était plus compacte que partout ailleurs.
Les mêmes individus, membres à la fois du comité révolutionnaire, de la
municipalité, de la société populaire, y faisaient trembler tout le monde.
Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
sur la liste des émigrés tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
empêchaient d'obtenir des certificats de résidence en intimidant les
sections. Ils s'étaient enrégimentés sous le titre d'armée révolutionnaire,
et obligeaient la commune à leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
profession; assistaient aux séances du club, eux et leurs femmes, et
dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des
calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
servaient d'intermédiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
représentant Calès eut la plus grande peine à dissoudre cette coalition; il
destitua toutes les autorités révolutionnaires, choisit vingt ou trente
membres les plus modérés du club, et les chargea de faire l'épuration des
autres.
Lorsqu'ils étaient chassés des municipalités, dans les provinces, les
révolutionnaires faisaient comme à Paris; ils se retiraient ordinairement
dans le club jacobin. Si le club était épuré, ils l'envahissaient de
nouveau après le départ des représentans[1], ou en formaient un autre. Là,
ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
à tout le délire de la colère et de la peur, car ils voyaient la vengeance
partout. Les jacobins de Dijon envoyèrent à ceux de Paris une adresse
incendiaire. A Lyon, ils présentaient un ensemble non moins dangereux; et
comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles décrets de la
convention, les représentans étaient gênés pour réprimer leur fureur. A
Marseille, ils furent plus audacieux; joignant à l'emportement de leur
parti celui du caractère local, ils formèrent un rassemblement
considérable, entourèrent une salle où les deux représentans Auguis et
Serres étaient à table, et leur dépêchèrent des envoyés qui, le sabre et le
pistolet à la main, vinrent demander la liberté des patriotes détenus. Les
deux représentans déployèrent la plus grande fermeté; mais, mal soutenus
par la gendarmerie, qui avait constamment secondé les cruautés du dernier
régime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
manquèrent d'être étouffés et égorgés. Cependant plusieurs bataillons de
Paris, qui se trouvaient dans le moment à Marseille, vinrent dégager les
représentans[1], et dissipèrent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
formèrent aussi des émeutes. Il y avait là quatre individus: un directeur
des postes, un secrétaire du district, et deux comédiens, qui s'étaient
rendus chefs du parti révolutionnaire. Ils avaient formé un comité de
surveillance pour tout le Midi, et étendaient leur tyrannie fort au-delà de
Toulouse. Ils s'opposèrent aux réformes et aux emprisonnemens ordonnés par
les représentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevèrent la société
populaire, et eurent l'audace de faire déclarer par elle que ces deux
représentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
furent renfermés avec leurs principaux complices.
Ces scènes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
suivant le caractère des habitans des provinces. Néanmoins les jacobins
étaient partout réprimés. Ceux de Paris, chefs de la coalition, étaient
dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevée contre
leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les départemens, l'opinion,
moins prompte à se manifester qu'à Paris, n'en était pas moins prononcée
contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
appuyés à la vérité par la foule des employés destitués, par le club
électoral, par une minorité ardente et souvent victorieuse dans les
sections, par une partie des membres même de la convention, dont
quelques-uns siégeaient encore dans leur société; mais ils n'en étaient pas
moins très effrayés du mouvement des esprits, et ils prétendaient qu'il y
avait un complot formé pour dissoudre les sociétés populaires, et la
république après elles.
Ils rédigèrent une adresse aux sociétés affiliées, pour répondre aux
attaques dont ils étaient l'objet. «On cherche, disaient-ils, à détruire
notre union fraternelle; on cherche à rompre un faisceau redoutable aux
ennemis de l'égalité et de la liberté; on nous accuse, on nous poursuit par
les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modérantisme lèvent une
tête audacieuse. La réaction funeste occasionnée par la chute des triumvirs
se perpétue, et, du sein des orages formés par tous les ennemis du peuple,
est sortie une faction nouvelle qui tend à la dissolution de toutes les
sociétés populaires. Elle tourmente et cherche à soulever l'opinion
publique; elle pousse l'audace jusqu'à nous présenter comme une puissance
rivale de la représentation nationale, nous qui combattons et nous unissons
toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
d'être les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupé le
poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous répondrons à ces
vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur répondrons par
la pureté de nos principes et de nos actions, et par un dévouement
inébranlable à la cause du peuple qu'ils ont trahie, à la représentation
nationale qu'ils veulent déshonorer, et à l'égalité qu'ils détestent.»
Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la représentation
nationale; ils avaient même, dans l'une de leurs séances, livré au comité
de sûreté générale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
conspirateurs contre la liberté étaient dans le sein même de la convention.
Ils faisaient répandre leur adresse dans tous les départemens, et
particulièrement dans les sections de Paris.