La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrénées et les Alpes. Peu active aux

Pyrénées occidentales, elle devait l'être davantage sur les Pyrénées

orientales, où les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et

occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos était mort, et cet

habile général avait été remplacé par un de ses lieutenans, le comte de La

Union, excellent soldat, mais chef médiocre. N'ayant pas reçu encore les

nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus à garder

le Boulou. Les Français étaient commandés par le brave Dugommier, le

vainqueur de Toulon. Une partie du matériel et des troupes qui lui

servirent à prendre cette place, avaient été transportés devant Perpignan,

tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrières.

Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du

mauvais état où se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,

toujours ardent malgré son âge, proposait un plan d'invasion par la

Cerdagne, qui, portant les Français au-delà des Pyrénées, et sur les

derrières de l'armée espagnole, aurait obligé celle-ci à rétrograder. On

préféra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui

était avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le résultat de cette

attaque. Le camp de Boulou, placé sur les bords du Tech, et adossé aux

Pyrénées, avait pour issue la chaussée de Bellegarde, qui forme la grande

route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les

positions ennemies, qui étaient très bien fortifiées, songea à pénétrer par

quelque moyen entre le Boulou et la chaussée de Bellegarde, de manière à

faire tomber le camp espagnol. Tout lui réussit à merveille. La Union avait

porté le gros de ses forces à Céret, et avait laissé les hauteurs de

Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardées. Dugommier passa le

Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le

reste le front des positions espagnoles, et, après un combat assez vif,

resta maître des hauteurs. Dès ce moment, le camp n'était plus tenable, il

fallait se retirer par la chaussée de Bellegarde; mais Dugommier s'en

empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route étroite et difficile à

travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientôt en déroute.

Chargés avec à-propos et vivacité, ils s'enfuirent en désordre, et nous

laissèrent quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit

cents mulets chargés dé leurs bagages, et des effets de campement pour

vingt mille hommes. Cette victoire, remportée au milieu de floréal

(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-delà des

Pyrénées. Dugommier bloqua aussitôt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,

pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le

brave Dagobert, atteint d'une fièvre, achevait sa longue et glorieuse

carrière. Ce noble vieillard, âgé de 76 ans, emporta les regrets et

l'admiration de l'armée.

Rien n'était plus brillant que notre début aux Pyrénées orientales; du côté

des Pyrénées occidentales, nous enlevâmes la vallée de Bastan, et ces

triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus

jusqu'alors, excitèrent une joie universelle.

Du côté des Alpes, il nous restait toujours à établir notre ligne de

défense sur la grande chaîne.

Vers la Savoie, nous avions, l'année précédente, rejeté les Piémontais dans

les vallées du Piémont, mais il nous restait à prendre les postes du petit

Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du côté de Nice, l'armée d'Italie campait

toujours en présence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des

Fourches. Le général Dugommier avait été remplacé par le vieux Dumerbion,

brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se

laissait entièrement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,

avait décidé la prise de Toulon en conseillant l'attaque du

_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu à Bonaparte le grade de général de

brigade, et une grande considération dans l'armée. Après avoir observé les

positions ennemies, et reconnu l'impossibilité d'enlever le camp des

Fourches, il fut frappé d'une idée aussi heureuse que celle qui rendit

Toulon à la république. Saorgio est placé dans la vallée de la Roya.

Parallèlement à cette vallée se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule

la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes

dans la vallée d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux

sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde

la Roya supérieure, et d'intercepter ainsi la chaussée de Saorgio, entre le

camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,

isolé des grandes Alpes, tombait nécessairement. Il n'y avait qu'une

objection à faire à ce plan, c'est qu'il obligeait l'armée à emprunter le

territoire de Gênes. Mais la république ne devait pas s'en faire un

scrupule, car l'année précédente deux mille Piémontais avaient traversé le

territoire génois, et étaient venus s'embarquer à Oneille pour Toulon;

d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frégate _la Modeste_,

dans le port même de Gênes, était la plus éclatante violation du pays

neutre. Il y avait en outre un grand avantage à étendre la droite de

l'armée d'Italie jusqu'à Oneille; on pouvait par là couvrir une partie de

la rivière de Gênes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille où ils

se réfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gênes avec

le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, était

fort troublé par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait

de le protéger, parce qu'il contribuait à alimenter le midi en grains. On

ne devait donc pas hésiter à adopter le plan de Bonaparte. Les représentans

demandèrent au comité de salut public l'autorisation nécessaire, et

l'exécution de ce plan fut aussitôt ordonnée.

Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partagés

en cinq brigades, passa la Roya. Le général Masséna se porta sur le mont

Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa

une division autrichienne, et y fit son entrée. Il trouva dans Oneille

douze pièces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui

infestaient ces parages. Tandis que Masséna remontait du Tanardo jusqu'à

Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'à

Orméa dans la vallée du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y

trouva quelques fusils, vingt pièces de canon, et des magasins pleins de

draps pour l'habillement des troupes. Dès que les brigades françaises

furent réunies dans la vallée du Tanaro, elles se portèrent vers la haute

Roya, pour exécuter le mouvement prescrit sur la gauche des Piémontais. Le

général Dumerbion attaqua de front les positions des Piémontais, pendant

que Masséna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrières. Après

plusieurs actions assez vives, les Piémontais abandonnèrent Saorgio, et se

replièrent sur le col de Tende, et enfin abandonnèrent le col de Tende même

pour se réfugier à Limone, au-delà de la grande chaîne. Tandis que ces

choses se passaient dans la vallée de la Roya, les vallées de la Tinéa et

de la Vésubia étaient balayées par la gauche de l'armée d'Italie; et

bientôt après, l'armée des grandes Alpes, piquée d'émulation, prit de vive

force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, dès le milieu de floréal

(commencement de mai) nous étions victorieux sur toute la chaîne des Alpes,

et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au

Mont-Blanc. Notre droite, appuyée à Orméa, s'étendait jusqu'aux portes de

Gênes, couvrait une grande partie de la rivière du Ponant, et mettait ainsi

le commerce à l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille

prisonniers, cinquante ou soixante pièces de canon, beaucoup d'effets

d'équipement, et deux places fortes. Notre début était donc aussi heureux

aux Alpes qu'aux Pyrénées, puisque sur les deux points il nous donnait une

frontière et une partie des ressources de l'ennemi.

La campagne s'était ouverte un peu plus tard sur le grand théâtre de la

guerre, c'est-à-dire au Nord. Là, cinq cent mille hommes allaient se

heurter depuis les Vosges jusqu'à la mer. Les Français avaient toujours

leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru était

devenu leur général. Chef de l'armée du Rhin, l'année précédente, il était

parvenu à se donner l'honneur du déblocus de Landau, qui appartenait au

jeune Hoche; il avait capté la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche

était jeté en prison, et avait obtenu le commandement de l'armée du Nord.

Jourdan, estimé comme général sage, ne fut pas jugé assez énergique pour

conserver le grand commandement du Nord, et il remplaça Hoche à l'armée de

la Moselle. Michaud remplaçait Pichegru à celle du Rhin. Carnot présidait

toujours aux opérations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.

Saint-Just et Lebas avaient été envoyés à Guise pour ranimer l'énergie de

l'armée.

La nature des lieux commandait un plan d'opérations fort simple, et qui

pouvait avoir des résultats très prompts et très vastes: c'était de porter

la plus grande masse des forces françaises sur la Meuse, vers Namur, et de

menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est là qu'était la clef

du théâtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se

fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute

diversion en Flandre était une imprudence; car si l'aile jetée en Flandre

se trouvait assez forte pour tenir tête aux coalisés, elle ne contribuait

qu'à les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle

n'était pas assez considérable pour obtenir des résultats décisifs, les

coalisés n'avaient qu'à la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et

pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer à la mer. Pichegru, avec des

connaissances, de l'esprit et assez de résolution, mais un génie militaire

assez médiocre, jugea mal la position, et Carnot, préoccupé de son plan de

l'année précédente, persista à attaquer directement le centre de l'ennemi,

et à le faire inquiéter sur ses deux ailes. En conséquence, la masse

principale dut agir de Guise sur le centre des coalisés, tandis que deux

fortes divisions, opérant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient

faire une double diversion. Tel fut le plan opposé au plan offensif de

Mack.

Cobourg commandait toujours en chef les coalisés. L'empereur d'Allemagne

s'était rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armée, et

surtout pour terminer par sa présence les divisions qui s'élevaient à

chaque instant entre les généraux alliés. Cobourg réunit une masse

d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer

Landrecies. C'était là le premier acte par lequel les coalisés voulaient

débuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la

Moselle sur la Sambre.

Les mouvemens commencèrent vers les derniers jours de germinal (mars). La

masse ennemie, après avoir repoussé les divisions françaises disséminées

devant elle, s'établit autour de Landrecies; le duc d'York fut placé en

observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient

de faire les coalisés, les divisions françaises du centre, ramenées en

arrière, se trouvaient séparées des divisions de Maubeuge, qui formaient

l'aile droite. Le 2 floréal (21 avril), un effort fut tenté pour se

rattacher à ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livré sur la

Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisées, furent repoussées sur tous les

points, et ramenées dans les positions d'où elles étaient parties.

On résolut alors une nouvelle attaque, mais générale, au centre et sur les

deux ailes. La division Desjardins, qui était vers Maubeuge, devait faire

un mouvement pour se réunir à la division Charbonnier, qui venait des

Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir à la fois et

concentriquement, sur toute la masse ennemie groupée autour de Landrecies.

Enfin, à la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,

formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en

Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.

La gauche de l'armée française opéra sans obstacles, car le prince de

Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empêcher la

jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre

s'ébranlèrent le 7 floréal (26 avril), et marchèrent de sept points

différens sur l'armée autrichienne. Ce système d'attaques simultanées et

décousues, qui nous avait si mal réussi l'année précédente, ne nous réussit

pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop séparées les unes des autres, ne

purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage décisif.

L'une d'elles, celle du général Chappuis, fut même entièrement défaite. Ce

général, parti de Cambray, se trouva opposé au duc d'York, qui, avons-nous

dit, couvrait Landrecies de ce côté. Il éparpilla ses troupes sur divers

points, et se trouva devant les positions retranchées de Trois-Villes avec

des forces insuffisantes. Accablé par le feu des Anglais, chargé en flanc

par la cavalerie, il fut mis en déroute, et sa division dispersée rentra

pêle-mêle dans Cambray. Ces échecs provenaient moins de nos troupes que de

la mauvaise conduite des opérations. Nos jeunes soldats, étonnés

quelquefois d'un feu nouveau pour eux, étaient cependant faciles à conduire

et à ramener à l'attaque, et ils déployaient souvent une ardeur et un

enthousiasme extraordinaires.

Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la

diversion opérée en Flandre contre Clerfayt, réussissait pleinement. Souham

et Moreau étaient partis de Lille et s'étaient portés à Menin et Courtray,

le 7 floréal (26 avril). On sait que ces deux places sont situées à la

suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la première, Souham

s'empara de la seconde. Clerfayt, trompé sur la marche des Français, les

cherchait où ils n'étaient pas. Bientôt, cependant, il apprit

l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de

nous faire rétrograder en menaçant nos communications avec Lille. Le 9

floréal (28 avril), en effet, il se porta à Moucroën avec dix-huit mille

hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille

Français, qui auraient pu l'écraser en se repliant. Moreau et Souham,

ramenant aussitôt une partie de leurs troupes vers leurs communications

menacées, marchèrent sur Moucroën et résolurent de livrer bataille à

Clerfayt. Il était retranché sur une position à laquelle on ne pouvait

parvenir que par cinq défilés étroits, défendus par une formidable

artillerie. Le 10 floréal (29 avril), l'attaque fut ordonnée. Nos jeunes

soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, n'y

résistèrent pas d'abord; mais les généraux et les officiers bravèrent tous

les dangers pour les rallier; ils y réussirent, et les positions furent

enlevées. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre

officiers, trente-trois pièces de canon, quatre drapeaux et cinq cents

fusils. C'était notre première victoire au Nord, et elle releva

singulièrement le courage de l'armée. Menin fut pris immédiatement après.

Une division d'émigrés, qui s'y trouvait renfermée, se sauva bravement, en

se faisant jour le fer à la main.

Le succès de la gauche et les revers du centre décidèrent Pichegru et

Carnot à abandonner tout à fait le centre pour agir exclusivement sur les

ailes. Pichegru envoya le général Bonnaud avec vingt mille hommes à

Sanghien, près Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de

Souham. Il ne laissa à Guise que vingt mille hommes sous les ordres du

général Ferrand, et détacha le reste vers Maubeuge, pour le réunir aux

divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces réunies portèrent à

cinquante-six mille hommes l'aile droite destinée à agir sur la Sambre.

Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un

ordre qui décida le destin de la campagne. Commençant à sentir que le point

sur lequel il fallait frapper les coalisés était la Sambre et la Meuse;

que, battus sur cette ligne, ils étaient séparés de leurs base, il ordonna

à Jourdan d'amener à lui quinze mille hommes de l'armée du Rhin, de laisser

sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour

couvrir cette frontière, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq

mille hommes, et de se porter sur la Sambre à marches forcées. L'armée de

Jourdan, réunie à celle de Maubeuge, devait former une masse de

quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraîner la défaite des coalisés

sur le point décisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel

il faut en attribuer tous les résultats, partit le 11 floréal (30 avril)

des bureaux du comité de salut public.

Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez

grande importance à la défaite de Clerfayt, il se contenta de détacher le

duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.

Clerfayt s'était porté dans la West-Flandre, entre la gauche avancée des

Français et la mer; de cette manière, il était encore plus éloigné

qu'auparavant de la grande armée, et du secours que lui apportait le duc

d'York. Les Français échelonnés à Lille, Menin et Courtray, formaient une

colonne avancée en Flandre; Clerfayt, transporté à Thielt, se trouvait

entre la mer et cette colonne; le duc d'York, posté à Lamain, devant

Tournay, était entre cette colonne et la grande masse coalisée. Clerfayt

voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floréal

(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrière de Courtray; il fit

promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,

et, tandis qu'il préparait une sortie, il détacha Macdonald et Malbranck

sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se

livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussée de Bruges et dans

les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes

réquisitionnaires bravèrent hardiment le feu des maisons et des batteries,

et après un choc violent, obligèrent Clerfayt à se retirer. Quatre mille

hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de

tourner l'ennemi du côté de Menin, on l'avait tourné du côté opposé, on

aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.

C'était la seconde fois que Clerfayt était battu par notre aile gauche

victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'était pas aussi heureuse.

Commandée par plusieurs généraux, qui délibéraient en conseil de guerre

avec les représentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien

dirigée que les deux divisions commandées par Souham et Moreau. Kléber et

Marceau, qu'on y avait transportés de la Vendée, auraient pu la conduire à

la victoire, mais leurs avis étaient peu écoutés. Le mouvement prescrit à

cette aile droite consistait à passer la Sambre pour se diriger sur Mons.

Un premier passage fut tenté le 20 floréal (9 mai); mais les dispositions

nécessaires n'ayant pas été faites sur l'autre rive, l'armée ne put s'y

maintenir, et fut obligée de repasser la Sambre en désordre. Le 22,

Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgré le mauvais succès du

premier. Il eût bien mieux valu attendre l'arrivée de Jourdan, qui, avec

ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succès de l'aile droite

infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hésitation ni retard; et il

fallut obéir à ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus

heureux. L'armée franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquée encore

sur l'autre rive, avant de s'y être solidement établie, elle eût été

perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermeté de Kléber.

Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'à la mer, avec un

acharnement incroyable, et sans succès décisifs. Heureux à la gauche, nous

étions malheureux à la droite; mais nos troupes se formaient, et le

mouvement habile et hardi prescrit à Jourdan préparait des résultats

immenses.

Le plan de Mack était devenu inexécutable. Le général prussien Moellendorf

refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa

cour. Les négociateurs anglais étaient allés faire expliquer le cabinet

prussien sur le traité de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menacé sur

l'une de ses ailes, avait été obligé de dissoudre son centre à l'exemple de

Pichegru. Il avait renforcé Kaunitz sur la Sambre, et porté le gros de son

armée vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action décisive se

préparait donc à la gauche, car le moment approchait où de grandes masses

allaient s'aborder et se combattre.

On conçut alors dans l'état-major autrichien un plan qui fut appelé _de

destruction_, et qui avait pour but de couper l'armée française de Lille,

de l'envelopper et de l'anéantir. Une pareille opération était possible,

car les coalisés pouvaient faire agir près de cent mille hommes contre

soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulières pour arriver à

ce but. Les Français étaient toujours distribués comme il suit: Souham et

Moreau à Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux

environs de Lille avec vingt. Les coalisés étaient toujours répartis sur

les deux flancs de cette ligne avancée; la division de Clerfayt à gauche

dans la West-Flandre, la masse des coalisés à droite du côté de Tournay.

Les coalisés résolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui

sépare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la

West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les généraux de Busch,

Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du côté opposé, c'est-à-dire

de Tournay. De Busch devait se rendre à Moucroën, Otto à Turcoing même, et

le duc d'York, s'avançant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main à

Clerfayt. Par cette dernière jonction, Souham et Moreau se trouvaient

coupés de Lille. Le général Kinsky et l'archiduc Charles étaient chargés,

avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,

pour réussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible à obtenir. La

plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrêmement éloignés,

et Clerfayt avait à marcher au travers de l'armée française.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 3 / 22 段