Pitt feignait d'être effrayé des menaces de descente faites à la tribune de

la convention; il prétendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les

Français qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de

ces propos (payés, dit-on, par lui-même) pour prétendre que la constitution

était menacée; il avait dénoncé les sociétés constitutionnelles de

l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de

France, et il soutenait qu'elles voulaient établir une convention sous

prétexte d'une réforme parlementaire. En conséquence il demanda la

suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces sociétés, et

la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre

la faculté d'enrôler des volontaires, et de les entretenir au moyen des

_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armée de terre et la marine,

de solder un corps de quarante mille étrangers, Français émigrés ou autres.

L'opposition fit une vive résistance; elle soutint que rien ne motivait la

suspension de la plus précieuse des libertés anglaises; que les sociétés

accusées délibéraient en public, que leurs voeux hautement exprimés ne

pouvaient être des conspirations, que ces voeux étaient ceux de toute

l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient à la réforme parlementaire; que

l'augmentation démesurée de l'armée de terre était un danger pour le peuple

anglais; que si les volontaires pouvaient être armés par souscription, il

deviendrait loisible au ministre de lever des armées sans l'autorisation du

parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'étrangers était ruineuse,

et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Français traîtres à leur

patrie; Malgré les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais été ni

plus éloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente

ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous

les bills qu'il avait présentés.

Aussitôt que ses demandes furent accordées, il fit doubler les milices; il

porta l'armée de terre à soixante mille hommes, celle de mer à quatre-vingt

mille; il organisa de nouveaux corps d'émigrés, et fit mettre en accusation

plusieurs membres des sociétés constitutionnelles. Le jury anglais,

garantie plus solide que le parlement, acquitta les prévenus; mais peu

importait à Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de

réprimer le moindre mouvement politique, et de déployer une puissance

colossale en Europe.

C'était le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la

France, pour ruiner à jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;

résultat beaucoup plus sûr et plus désirable aux yeux de Pitt que la

répression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait réussi

l'année précédente à armer contre la France les deux puissances maritimes

qui auraient toujours dû lui rester alliées, l'Espagne et la Hollande; il

s'attachait à les maintenir dans leur erreur politique, et à en tirer le

plus grand parti contre la marine française. L'Angleterre pouvait faire

sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,

la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frégates. Comment

la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient

depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle résister à de telles forces?

Aussi, quoiqu'on n'eût pas livré encore un seul combat naval, le pavillon

anglais dominait sur la Méditerranée, sur l'Océan atlantique et la mer des

Indes. Dans la Méditerranée, les escadres anglaises menaçaient les

puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse

pour nous l'enlever, et attendaient le moment de débarquer des troupes et

des munitions dans la Vendée. En Amérique, elles entouraient nos Antilles,

et cherchaient à profiter des affreuses discordes qui régnaient entre les

blancs, les mulâtres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des

Indes, elles achevaient l'établissement de la puissance britannique, et la

ruine de Pondichéry. Avec une campagne encore, notre commerce était

détruit, quelque fût le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien

n'était plus politique que la guerre faite par Pitt à la France, et

l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilité. Elle

n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas réalisé encore;

si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui

énorme, est réellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abîmer un

jour, l'Angleterre aura excédé ses moyens, et aura eu tort de lutter pour

un empire qui lui aura coûté ses forces. Mais c'est là un mystère de

l'avenir.

Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver

les maux de la France. Les Américains, heureux sous Washington,

parcouraient librement les mers, et commençaient à faire ce vaste commerce

de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.

Les escadres anglaises arrêtaient les navires américains, et enlevaient les

matelots de leurs équipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient déjà subi

cette violence, et c'était l'objet de vives et jusqu'alors inutiles

réclamations de la part du gouvernement américain. Ce n'est pas tout

encore: à la faveur de la neutralité, les Américains, les Danois, les

Suédois, fréquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que

la disette rendait extrêmement précieux, beaucoup d'objets nécessaires à la

marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol

de la France fournit au monde. Grâce à cet intermédiaire des neutres, le

commerce n'était pas entièrement interrompu, et on avait pourvu aux besoins

les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considérant la

France comme une place assiégée qu'il fallait affamer et réduire au

désespoir, voulait porter atteinte à ces droits des neutres, et venait

d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir

une dérogation au droit des gens.

Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espèce, elle avait

toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc

d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver à temps vers Granville,

mouillait à Jersey avec son escadre et dix mille hommes de débarquement;

enfin la trésorerie anglaise tenait des fonds à la disposition de toutes

les puissances belligérantes.

Sur le continent, le zèle n'était pas aussi grand. Les puissances qui

n'avaient pas à la guerre le même intérêt que l'Angleterre, et qui ne la

faisaient que pour de prétendus principes, n'y mettaient ni la même ardeur,

ni la même activité. L'Angleterre s'efforçait de les ranimer toutes. Elle

tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et

l'obligeait à fournir son contingent dans l'armée coalisée du Nord. Ainsi

cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses régimens au service de

sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sûre alliée. La Prusse,

malgré le mysticisme de son roi, était fort désabusée des illusions dont on

l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle

des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.

Frédéric-Guillaume, qui venait d'épuiser son trésor, d'affaiblir son armée

pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun résultat favorable à son

royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait

voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intéressant pour lui

l'appelait au Nord: c'était la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont

les membres épars tendaient à se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au

milieu de ces incertitudes, l'engagea à continuer la guerre par le moyen

tout-puissant de son or. Elle conclut à La Haye, en son nom et en celui de

la Hollande, un traité par lequel la Prusse s'obligeait à fournir

soixante-deux mille quatre cents hommes à la coalition. Cette armée devait

avoir pour chef un Prussien, et ses conquêtes futures devaient appartenir

en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En

retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres

sterling par mois à la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui

payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient

encore trois cent mille livres sterling, pour les premières dépenses

d'entrée en campagne, et cent mille pour le retour dans les états

prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle

avait commencée.

La maison d'Autriche n'avait plus rien à empêcher en France, puisque la

reine, épouse de Louis XVI, avait expiré sur l'échafaud. Elle devait, moins

qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la révolution, puisque trente

ans de discussions politiques n'ont pas encore éveillé les esprits chez

elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement

pris, et désir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-être aussi

par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y

mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activité

réelle, car elle ne fit que compléter et réorganiser ses régimens, sans en

augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes était en Pologne, car

elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrière et de

songer à la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas

moins que la Belgique et l'Alsace.

La Suède et le Danemarck gardaient une sage neutralité, et répondaient aux

sophismes de l'Angleterre, que le droit public était immuable, qu'il n'y

avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'étendre à tout un

pays les lois du blocus, lois applicables seulement à une place assiégée;

que les vaisseaux danois et suédois étaient bien reçus en France, qu'ils

n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement

qui faisait droit aux demandes des étrangers commerçans, et qui avait pour

eux tous les égards dus aux nations avec lesquelles il était en paix; qu'il

n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En

conséquence, bien que Catherine, toute disposée en faveur des projets des

Anglais, semblât se prononcer contre les droits des nations neutres, la

Suède et le Danemarck persistèrent dans leurs résolutions, gardèrent une

neutralité prudente et ferme, et firent un traité par lequel les deux pays

s'engageaient à maintenir les droits des neutres, et à faire observer la

clause du traité de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux

armés des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France

pouvait donc espérer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et

chanvres nécessaires à sa marine.

La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la révolution

française, et donnant de grandes espérances aux émigrés, ne songeait qu'à

la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour

obtenir leur adhésion à la sienne. C'est là ce qui explique le silence de

l'Angleterre sur un événement aussi grand que la disparition d'un royaume

de la scène politique. Dans ce moment de spoliation générale, où

l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de

l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage

de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui

accusait la France d'être tombée dans la barbarie, commettait au Nord le

brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en

méditait un pareil sur la France, et contribuait à détruire pour jamais la

liberté des mers.

Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La

Suisse, protégée par ses montagnes, et dispensée par ses institutions de se

croiser pour la cause des monarchies, persistait à ne prendre aucun parti,

et couvrait de sa neutralité nos provinces de l'Est, les moins défendues de

toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Américains, les Suédois et

les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce français les mêmes

services, et en recueillait la même récompense. Elle nous donnait des

chevaux dont nos armées avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient

depuis que la guerre avait ravagé les Vosges et la Vendée; elle exportait

les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermédiaire du

commerce le plus avantageux. Le Piémont continuait la guerre, sans doute

avec regret; mais il ne pouvait consentir à mettre bas les armes, après

avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, à ce jeu sanglant et

maladroit. Les puissances italiennes voulaient être neutres, mais elles

étaient fort inquiétées dans ce projet. La république de Gênes avait vu les

Anglais commettre dans son port un acte indigne, un véritable attentat au

droit des gens. Ils s'étaient emparés d'une frégate française qui mouillait

à l'abri de la neutralité générale, et en avaient massacré l'équipage. La

Toscane avait été obligée de renvoyer le résident français. Naples, qui

avait reconnu la république lorsque les escadres françaises menaçaient ses

rivages, faisait de grandes démonstrations contre elle depuis que le

pavillon anglais s'était déployé dans la Méditerranée, et promettait

dix-huit mille hommes de secours au Piémont. Rome, heureusement

impuissante, nous maudissait, et laissait égorger dans ses murs l'agent

français Basseville. Venise enfin, quoique peu flattée du langage

démagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,

et, à la faveur de sa position éloignée, espérait garder la neutralité. La

Corse était prête à nous échapper depuis que Paoli s'était déclaré pour les

Anglais; il ne nous restait plus, dans cette île, que Bastia et Calvi.

L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre

impolitique, et persistait à commettre la même faute que la Hollande. Les

prétendus devoirs des trônes, les victoires de Ricardos et l'influence

anglaise la décidèrent à essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fût

fort épuisée, qu'elle manquât de soldats, et surtout d'argent. Le célèbre

Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseillé la paix.

La politique avait donc peu changé depuis l'année précédente. Intérêts,

erreurs, fautes et crimes, étaient, en 1794, les mêmes qu'en 1793.

L'Angleterre seule avait augmenté ses forces. Les coalisés possédaient

toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,

Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens

étaient à Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs

de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mêlés de quelques émigrés,

bordaient le Rhin, de Manheim à Bâle. L'armée piémontaise était toujours de

quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.

L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et

avait demandé des secours pécuniaires au clergé; mais son armée n'était pas

plus considérable que l'année précédente, et se bornait toujours aune

soixantaine de mille hommes, répartis entre les Pyrénées occidentales et

orientales.

C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus

décisifs, en s'appuyant sur Condé, Valenciennes et le Quesnoy. Le célèbre

Mack avait rédigé à Londres un plan duquel on espérait de grands résultats.

Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait

fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il était

trop tard pour déployer de la hardiesse, car les Français ne pouvaient plus

être surpris, et leurs forces étaient immenses. Le plan consistait à

prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur

ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher

en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur

la Sambre. En même temps, lord Moira devait débarquer des troupes dans la

Vendée, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.

Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Condé et le Quesnoy, était

un soin puéril; couvrir ses communications vers la Sambre était fort sage;

mais placer un corps pour garder la Flandre était fort inutile, quand il

s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens

sur la Sambre était fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la

diversion dans la Vendée était depuis un an devenue impossible, car la

grande Vendée avait péri. On va voir, par la comparaison du projet avec

l'événement, la vanité de ces plans écrits à Londres[4].

[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et

militaire sur ce sujet, n'ont qu'à chercher le mémoire critique écrit par

le général Jomini sur cette campagne, et joint à sa grande Histoire des

guerres de la révolution.]

La coalition n'avait pas, disons-nous, déployé de grandes ressources. Il

n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,

l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre

voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France

sauver son existence et sa liberté. Il n'y avait d'énergiques que ces trois

grands intérêts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle

déploya pour cet intérêt les plus grands efforts dont l'histoire fasse

mention.

La réquisition permanente, décrétée au mois d'août de l'année précédente,

avait déjà procuré des renforts aux armées, et contribué aux succès qui

terminèrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous

ses effets que dans la campagne suivante. Grâce à ce mouvement

extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitté leurs foyers, et

couvraient les frontières, ou remplissaient les dépôts de l'intérieur. On

avait commencé l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On réunissait un

bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levée, et on formait

ainsi d'excellens régimens. On avait déjà organisé sur ce plan sept cent

mille hommes, envoyés aussitôt sur les frontières et dans les places. Il y

en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,

quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux

Alpes, cent vingt aux Pyrénées, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'à

La Rochelle. Les moyens pour les équiper n'avaient été ni moins prompts, ni

moins extraordinaires que pour les réunir. Les manufactures d'armes

établies à Paris et dans les provinces eurent bientôt atteint le degré

d'activité qu'on voulait leur donner, et produit des quantités étonnantes

de canons, de fusils et de sabres. Le comité de salut public, profitant

habilement du caractère français, avait su mettre à la mode la fabrication

du salpêtre. Déjà, l'année précédente, il avait ordonné la visite des caves

pour en extraire la terre salpêtrée. Bientôt il fit mieux; il rédigea une

instruction, modèle de simplicité et de clarté, pour apprendre à tous les

citoyens à lessiver eux-mêmes la terre des caves. Il paya en outre quelques

ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientôt ce goût

s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reçues, et

chaque maison fournit quelques livres de ce sel précieux. Des quartiers de

Paris se réunissaient pour apporter en pompe à la convention et aux

Jacobins le salpêtre qu'ils avaient fabriqué. On imagina une fête dans

laquelle chacun venait déposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On

donnait à ce sel des formes emblématiques; on lui prodiguait toutes sortes

d'épithètes: on l'appelait _sel vengeur, sel libérateur_. Le peuple s'en

amusait, mais il en produisait des quantités considérables, et le

gouvernement avait atteint son but. Un peu de désordre se mêlait

naturellement à tout cela. Les caves étaient creusées, et la terre, après

avoir été lessivée, gisait dans les rues quelle embarrassait et dégradait.

Un arrêté du comité de salut public mit un terme à cet abus, et les terres

lessivées furent replacées dans les caves. Les salins manquaient; le comité

ordonna que toutes les herbes qui n'étaient employées ni à la nourriture

des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite

brûlées, pour servir à l'exploitation du salpêtre ou être converties en

salins.

Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins

avantageuse. Il était plus facile de lever des hommes et de fabriquer des

armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en

manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le

renchérissement général de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.

Il fallut recourir au grand moyen des réquisitions, c'est-à-dire prendre de

force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un

cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque

puissante que soit la force, la bonne volonté est plus efficace encore. Le

comité imagina de se faire offrir un cavalier tout équipé par les jacobins.

L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,

s'empressaient d'offrir à la république ce qu'on appela des _cavaliers

jacobins_, tous parfaitement montés et équipés.

On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comité agit ici avec sa

promptitude ordinaire. «La révolution, dit Barrère, doit tout hâter pour

ses besoins. La révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de

l'Afrique est à la végétation.» On rétablit l'école de Mars; des jeunes

gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent à pied et

militairement, à Paris. Campés sous des tentes, au milieu de la plaine des

Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de

l'art de la guerre, et se répandre ensuite dans les armées.

Des efforts non moins grands étaient faits pour recomposer notre marine.

Elle était, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frégates. Les

désordres de la révolution et les malheurs de Toulon l'avaient réduite à

une cinquantaine de bâtimens, dont trente au plus pouvaient être mis en

mer. Ce qui manquait surtout, c'étaient les équipages et les officiers. La

marine exigeait des hommes expérimentés; et tous les hommes expérimentés

étaient incompatibles avec la révolution. La réforme opérée dans les

états-majors de l'armée de terre, était donc plus inévitable encore dans

les états-majors de l'armée de mer, et devait y causer une bien plus grande

désorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombé à

ces difficultés, et avaient été renvoyés. Le comité résolut encore ici

l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-André et Prieur (de la

Marne) furent envoyés à Brest avec les pouvoirs accoutumés des commissaires

de la convention. L'escadre de Brest, après avoir péniblement croisé,

pendant quatre mois, le long des côtes de l'Ouest, pour empêcher les

communications des Vendéens avec les Anglais, s'était révoltée, par suite

de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentrée, que l'amiral Morard

de Gales fut arrêté par les représentans, et rendu responsable des

désordres de l'escadre. Les équipages furent entièrement décomposés, et

réorganisés à la manière prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui

n'avaient jamais navigué, furent placés à bord des vaisseaux de la

république, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on éleva de

simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau

Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de

temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prête à appareiller; elle

sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non

pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de

l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protéger un convoi

de deux cents voiles, apportant d'Amérique une quantité considérable de

grains, et pour se battre à outrance si le salut du convoi l'exigeait.

Pendant ce temps, Toulon était le théâtre de créations non moins rapides.

On réparait les vaisseaux échappés à l'incendie, on en construisait de

nouveaux. Les frais étaient pris sur les propriétés des Toulonnais qui

avaient contribué à livrer leur port aux ennemis. A défaut des grandes

flottes qui étaient en réparation, une multitude de corsaires couvraient la

mer, et faisaient des prises considérables. Une nation hardie et

courageuse, à qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut

toujours recourir à la guerre de détail, et y déployer son intelligence et

sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle

des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 à 1794,

pris quatre cent dix bâtimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient

pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonçait donc pas à rétablir

nos forces, même sur mer.

De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions

recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 2 / 22 段