Ces mouvemens devaient s'exécuter le 28 floréal (17 mai). Pichegru s'était

porté dans ce moment à l'aile droite de la Sambre, pour y réparer les

échecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient

l'armée en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalisés

leur fut donné par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portèrent

aussitôt de ce côté; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait

du côté opposé, et menaçait leurs communications, ils prirent une

résolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour

s'emparer de cette position décisive entre Menin et Lille. Moreau resta

avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et

Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les

communications avec Lille n'étant pas encore interrompues, on put ordonner

à Bonnaud de se porter de son côté sur Turcoing, et de faire un effort

puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les

dispositions des généraux français eurent un plein succès. Clerfayt n'avait

pu s'avancer que lentement; retardé à Werwick, il n'arriva pas à Lincelles

au jour convenu. Le général de Busch s'était d'abord emparé de Moucroën;

mais il avait éprouvé ensuite un léger échec, et Otto, s'étant morcelé pour

le secourir, n'était pas resté assez en forces à Turcoing; enfin le duc

d'York s'était avancé à Roubaix et à Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et

sans pouvoir se lier à lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivèrent vers

Lille que fort tard dans la journée du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29

(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se

rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son

côté, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer

entre cette place et Turcoing, le trouva morcelé sur une ligne étendue. Les

Anglais, quoique surpris, voulurent résister; mais nos jeunes

réquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligèrent à céder et à fuir

en jetant leurs armes. La déroute fut telle, que le duc d'York, courant à

toute bride, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dès ce moment

la confusion devint générale chez les coalisés, et l'empereur d'Autriche,

des hauteurs de Templeuve, vit toute son armée en fuite. Pendant ce temps,

l'archiduc Charles, mal averti, mal placé, demeurait inactif au-dessous de

Lille, et Clerfayt, arrêté vers la Lys, était réduit à se retirer. Telle

fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers

de prisonniers, beaucoup de matériel, et le prestige d'une grande victoire,

remportée avec soixante-dix mille hommes sur près de cent mille.

Pichegru arriva lorsque la bataille était gagnée. Tous les corps coalisés

se replièrent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa

position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les

coalisés s'étaient groupés près de Tournay, ayant leur droite appuyée à

l'Escaut. Le général français voulut faire enlever quelques fourrages qui

remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armée pour ce but puéril.

S'approchant du fleuve, il resserra les coalisés dans leur position

demi-circulaire de Tournay. Bientôt tous ses corps se trouvèrent

successivement engagés sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livré

à Pont-à-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un

carnage affreux, et sans aucun résultat possible. Il périt des deux côtés

sept à huit mille hommes. L'armée française se replia après avoir brûlé

quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille

de Turcoing lui avait valu.

Cependant nous pouvions nous considérer comme victorieux en Flandre, et la

nécessité où se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y

rendre notre supériorité plus décidée. Sur la Sambre, Saint-Just avait

voulu opérer un troisième passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,

renforcé, avait fait lever le siège au moment même où, par bonheur, Jourdan

arrivait avec toute l'armée de la Moselle. Dès ce moment quatre-vingt-dix

mille hommes allaient agir sur la ligne véritable d'opérations, et terminer

les hésitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'était rien passé

d'important. Seulement, le général Moëllendorf, profitant de la diminution

de nos forces sur ce point, nous avait enlevé le poste de Kayserslautern;

mais il était rentré dans l'inaction aussitôt après cet avantage. Ainsi,

dès le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous

avions non-seulement résisté à la coalition, mais triomphé d'elle en

plusieurs rencontres; nous avions remporté une grande victoire, et nous

nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de

Landrecies n'était rien auprès de ces avantages et de ceux que la situation

présente nous assurait.

La guerre de la Vendée n'avait pas entièrement fini après la déroute de

Savenay. Trois chefs s'étaient sauvés, La Rochejaquelein, Stofflet et

Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,

avait pris l'île de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendée. Mais cette

guerre se bornait maintenant à de simples escarmouches, et n'avait plus

rien d'inquiétant pour la république. Le général Turreau avait reçu le

commandement de l'Ouest. Il avait partagé l'armée disponible en colonnes

mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un

même point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient

pas à se battre, elles exécutaient le décret de la convention,

c'est-à-dire, brûlaient les forêts et les villages, et enlevaient la

population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu

lieu, mais sans grands résultats. Haxo, après avoir repris sur Charette les

îles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espéré plusieurs fois de se saisir

de lui; mais ce partisan hardi lui échappait toujours et reparaissait

bientôt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable

que son adresse. Cette malheureuse guerre n'était plus désormais qu'une

guerre de dévastation. Le général Turreau fut contraint de prendre une

mesure cruelle, c'était d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le

pays, sous peine d'être traités en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure

les réduisait ou à quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens

d'existence, ou à se soumettre aux exécutions militaires. Tels sont les

inévitables maux des guerres civiles.

La Bretagne était devenue le théâtre d'un nouveau genre de guerre, la

guerre des Chouans. Déjà cette province avait montré quelques dispositions

à imiter la Vendée; cependant le penchant à s'insurger n'étant pas aussi

général, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,

s'étaient livrés à des brigandages isolés. Bientôt les débris de la colonne

vendéenne qui avait passé en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.

Leur principal établissement était dans la forêt du Perche, et ils

parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant

quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et

commettant ces désordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la

véritable guerre était finie, et il ne restait plus qu'à déplorer les

calamités particulières qui affligeaient ces malheureuses provinces.

Aux colonies et sur mer, la guerre n'était pas moins active que sur le

continent. Le riche établissement de Saint-Domingue avait été le théâtre

des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient

embrassé avec enthousiasme la cause de la révolution, qui, selon eux,

devait amener leur indépendance de la métropole; les mulâtres ne l'avaient

pas embrassée avec moins de chaleur, mais ils en espéraient autre chose que

l'indépendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de

bourgeoisie qu'on leur avait toujours refusés. L'assemblée constituante

avait reconnu les droits des mulâtres; mais les blancs, qui ne voulaient de

la révolution que pour eux, s'étaient alors révoltés, et la guerre civile

avait commencé entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.

Profitant de cette guerre, les nègres avaient paru à leur tour sur la

scène, et s'y étaient annoncés par le feu et le sang. Ils avaient égorgé

leurs maîtres et incendié leurs propriétés. Dès ce moment, la colonie se

trouva livrée à la plus horrible confusion; chaque parti reprochait à

l'autre le nouvel ennemi qui venait de se présenter, et l'accusait de lui

avoir donné des armes. Les nègres, sans se ranger encore pour aucune cause,

ravageaient le pays. Bientôt cependant, excités par les envoyés de la

partie espagnole, ils prétendirent servir la cause royale. Pour ajouter

encore à la confusion, les Anglais étaient intervenus. Une partie des

blancs les avaient appelés dans un moment de danger, et leur avaient cédé

le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aidé surtout

des mulâtres et d'une partie des blancs, résista à l'invasion des Anglais,

et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaître la

liberté des nègres qui se déclareraient pour la république. La convention

avait confirmé cette mesure et proclamé par un décret tous les nègres

libres. Dès cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause

royale, passèrent du côté des républicains; et les Anglais, retranchés dans

le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche

possession, qui, long-temps ravagée, devait enfin n'appartenir qu'à

elle-même. La Guadeloupe, après avoir été prise et reprise, nous était

enfin restée, mais la Martinique était définitivement perdue.

Tels étaient les désordres des colonies. Sur l'Océan se passait un

événement important; c'était l'arrivée de ce convoi d'Amérique si

impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de

trente vaisseaux, était sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,

et de ne combattre que dans le cas où le salut du convoi l'exigerait

impérieusement. Nous avons déjà dit que Jean-Bon-Saint-André était à bord

du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait été fait, de simple

capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient

été placés dans les équipages; et que ces matelots, ces officiers, ces

amiraux d'un jour, étaient chargés de lutter contre la vieille marine

anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et

fit voile vers les îles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en

route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui

disaient: _Vous nous prenez en détail, mais l'amiral Howe va vous prendre

en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les côtes de la Bretagne et de

la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frégates. Le 9 prairial

(28 mai), l'escadre française aperçut une flotte. Les équipages impatiens

regardaient grossir à l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils

reconnurent les Anglais, ils poussèrent des cris d'enthousiasme, et

demandèrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours

distingué nos habitans des côtes. Quoique les instructions données au

général ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant

Jean-Bon-Saint-André, entraîné lui-même par l'enthousiame universel,

consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y préparer. Vers le soir,

un vaisseau de l'arrière-garde, _le Révolutionnaire_, qui avait diminué de

voiles, se trouva engagé contre les Anglais, fit une résistance opiniâtre,

perdit son capitaine, et fut obligé de se faire remorquer à Rochefort. La

nuit empêcha l'action de devenir générale.

Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvèrent en présence.

L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrière-garde. Le mouvement que

nous fîmes pour la protéger amena l'engagement général. Les Français ne

manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le

Tyrannicide_, se trouvèrent en présence de forces supérieures, et se

battirent avec un courage opiniâtre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de

secourir les vaisseaux engagés; mais ses ordres n'étant ni bien compris, ni

bien exécutés, il se porta seul en avant, au risque de n'être pas suivi.

Cependant il le fut bientôt après: toute notre escadre s'avança sur

l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions

perdu l'avantage du vent; nous fîmes un feu terrible sur les Anglais, mais

nous ne pûmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux

vaisseaux et le champ de bataille.

Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume épaisse enveloppa les deux armées

navales. Les Français tâchèrent d'entraîner les Anglais au nord et à

l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se

dissipa; un soleil éclatant éclaira les deux flottes. Les Français

n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient

trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de céder

à leur ardeur pour occuper les Anglais, et les éloigner de la route du

convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.

Ce combat, l'un des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin,

commença à neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avança pour couper notre

ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y

pénétrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses

forces.

Notre droite et notre avant-garde restèrent isolées. L'amiral voulait les

rallier à lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu

l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du

champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engagés se battaient

avec un héroïsme extraordinaire. Les Anglais, supérieurs dans la manoeuvre,

perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau à vaisseau, trouvaient

des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette

action acharnée que le vaisseau _le Vengeur_, démâté, à moitié détruit, et

près de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abîmer sous

les eaux. Les Anglais cessèrent les premiers le feu, et se retirèrent

étonnés d'une pareille résistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.

Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant réuni son avant-garde et sa droite,

voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort

endommagés, nous auraient peut-être cédé la victoire. Jean-Bon-Saint-André

s'opposa à un nouveau combat malgré l'enthousiasme des équipages. Les

Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrèrent

épouvantés de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos

jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat était rempli.

L'amiral Venstabel avait traversé, pendant cette journée du 13, le champ de

bataille du 10, l'avait trouvé couvert de débris; et était entré

heureusement dans les ports de France.

Ainsi, victorieux aux Pyrénées et aux Alpes, menaçans dans les Pays-Bas,

héroïques sur mer, et assez forts pour disputer chèrement une victoire

navale aux Anglais, nous commencions l'année 1794 de la manière la plus

brillante et la plus glorieuse.

CHAPITRE XXI.

SITUATION INTÉRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794.--TRAVAUX

ADMINISTRATIFS DU COMITÉ.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES

VIAGÈRES.--ÉTAT DES PRISONS.--PERSÉCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES

EXÉCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT

D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mère de Dieu_.--DES

DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITÉS.--FÊTE A L'ÊTRE SUPREME.--LOI DU

22 FRIMAIRE RÉORGANISANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--TERREUR

EXTRÊME.-GRANDES EXÉCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET

MAIGNET; CRUAUTÉS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA

LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE

ROBESPIERRE.

Tandis qu'au dehors la république était victorieuse, son état intérieur

n'avait pas cessé d'être violent. Ses maux étaient toujours les mêmes:

c'étaient les assignats, le _maximum_, la rareté des subsistances, la loi

des suspects, les tribunaux révolutionnaires.

Les embarras résultant de la nécessité de régler tous les mouvemens du

commerce n'avaient fait que s'accroître. On était obligé de modifier sans

cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantôt les fils retors et

leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantôt les épingles, les

baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et

de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du

_maximum_ une foule d'objets, il en était d'autres qu'il devenait urgent

d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux étant devenu excessif, on n'avait

pu s'empêcher d'en déterminer la valeur suivant la taille et la qualité. De

ces moyens résultait toujours le même inconvénient. Le commerce s'arrêtait

et fermait ses marchés, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici

l'autorité devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu

réaliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait

pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait

aucun moyen d'empêcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux

acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'élever contre les marchands

qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.

Cependant l'état des subsistances causait moins d'inquiétude cette année.

Les convois arrivés du nord de l'Amérique, et une récolte abondante,

avaient fourni une quantité suffisante de grains pour la consommation de la

France. Le comité, administrant toutes choses avec la même vigueur, avait

ordonné que le recensement de la récolte serait fait par la commission des

subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour

suffire aux approvisionnemens des marchés. On avait eu quelque crainte de

voir les moissonneurs errans qui se déplacent pour se rendre dans les

provinces à grains, exiger des salaires extraordinaires; le comité déclara

que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des

récoltes étaient en réquisition forcée, et que leurs salaires seraient

déterminés par les autorités locales. Bientôt des garçons bouchers et

boulangers s'étant mutinés, le comité prit une mesure plus générale, et mit

en réquisition les ouvriers de toute espèce, qui s'employaient à la

manipulation, au transport et au débit des marchandises de première

nécessité.

Les approvisionnemens en viande étaient beaucoup plus difficiles et plus

inquiétans. On en manquait surtout à Paris; et, depuis le moment où les

hébertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un

mouvement, le mal n'avait fait que s'accroître. On fut obligé de mettre la

ville de Paris à la ration de viande. La commission des subsistances fixa

la consommation journalière à soixante-quinze boeufs, cent cinquante

quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les

bestiaux nécessaires, et les envoyait à l'hospice de l'Humanité, qui était

désigné comme l'abattoir commun, et comme le seul autorisé. Les bouchers

nommés par chaque section venaient y chercher la viande qui leur était

destinée, et en recevaient une quantité proportionnée à la population

qu'ils avaient à servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer à

chaque famille une demi-livre de viande par tête. On employait encore ici

la ressource des cartes, délivrées par les comités révolutionnaires, pour

la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait

chaque famille. Pour éviter les tumultes et les longues veilles, défense

était faite de se rendre avant six heures du matin à la porte des bouchers.

L'insuffisance de ces règlemens se fit bientôt sentir; déjà il s'était

établi, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le

nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le

temps d'arriver aux marchés de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des

campagnes les devançaient, et venaient les acheter dans les herbages même.

Profitant de la négligence des communes rurales dans l'exécution de la loi,

ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les

habitans des grandes communes, et particulièrement ceux de Paris, qui ne se

contentaient pas de la demi-livre distribuée tous les cinq jours. De cette

manière, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des

villes, qui n'avaient presque plus rien à faire depuis qu'ils étaient

bornés à distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandèrent même une

loi qui les autorisât à résilier les baux de leurs boutiques. Il fallut

alors porter de nouveaux règlemens pour empêcher que les bestiaux fussent

détournés des marchés; et on obligea les propriétaires d'herbages à des

déclarations et à des formalités extrêmement gênantes. On fut forcé de

descendre à des détails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon

n'arrivant plus, à cause du _maximum_, ce qui donnait lieu à des soupçons

d'accaparement, on défendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,

et plus de deux voies de charbon.

Le nouveau gouvernement suffisait avec une activité singulière à toutes les

difficultés de la carrière où il se trouvait engagé. Tandis qu'il rendait

ces règlemens si multipliés, il s'occupait de réformer l'agriculture, de

changer la législation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;

d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et

l'éducation des bestiaux; il décrétait l'institution de jardins botaniques,

dans tous les chefs-lieux de département, pour naturaliser les plantes

exotiques, former des pépinières d'arbres de toute espèce, et ouvrir des

cours d'agriculture à l'usage et à la portée des cultivateurs; il ordonnait

le dessèchement général des marais, d'après un plan vaste et bien conçu; il

décidait que l'état ferait les avances de cette grande entreprise, et que

les propriétaires dont les terres seraient desséchées et assainies

paieraient un droit, ou céderaient leurs terres moyennant un prix

déterminé; enfin, il engageait tous les architectes à présenter des plans

pour rebâtir les villages en démolissant les châteaux; il ordonnait des

embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;

il demandait à tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opéra en

une arène couverte, où le peuple s'assemblerait en hiver.

Ainsi donc, il exécutait ou du moins essayait presque tout à la fois; tant

il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus à faire, qu'on est le plus

capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'était pas le moins

difficile et le moins inquiétant de tous. On a vu quelles ressources furent

imaginées, au mois d'août 1793, pour remettre les assignats en valeur, en

les retirant en partie de la circulation. Le milliard retiré par l'emprunt

forcé, et les victoires qui terminèrent la campagne de 1793, les

relevèrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontèrent presque au

pair, grâce aux lois terribles qui rendaient la possession du numéraire si

dangereuse. Cependant cette apparente prospérité dura peu; les assignats

retombèrent bientôt, et la quantité des émissions les déprécia rapidement.

Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais

cette rentrée était insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de

l'estimation, ce qui n'avait rien d'étonnant, car l'estimation avait été

faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manière,

le prix était réellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parût

être au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait être

que lente, tandis que l'émission était nécessairement immense et rapide.

Douze cent mille hommes à solder et à armer, un matériel à créer, une

marine à construire, avec un papier déprécié, exigeaient des quantités

énormes de ce papier. Cette ressource étant devenue la seule, et le capital

des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,

on se résigna à en user autant que le besoin le réclamerait. On abolit la

distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une

réservée au produit des impôts, l'autre à la création des assignats. On

confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin

l'exigeait, on suppléait au revenu par des émissions nouvelles. Au

commencement de 1794 (an II), la somme totale des émissions s'était accrue

du double. Près de quatre milliards avaient été ajoutés à la somme qui

existait déjà, et l'avaient portée à environ huit milliards. En retranchant

les sommes rentrées et brûlées, et celles qui n'avaient pas encore été

dépensées, il restait en circulation réelle cinq milliards cinq cent trente

six millions. On décréta, en messidor an II (juin 1794), la création d'un

nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'à 15

sous. Le comité des finances eut encore recours à l'emprunt forcé sur les

riches. On se servit des rôles de l'année précédente, et on imposa à ceux

qui étaient portés sur ces rôles une contribution extraordinaire de guerre,

du dixième de l'emprunt forcé, c'est-à-dire de cent millions. Cette somme

ne leur fut pas imposée à titre d'emprunt remboursable, mais à titre

d'impôt qui devait être payé par eux sans retour.

Histoire de la Révolution française, Tome 06 · 第 4 / 22 段