HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR Adolphe THIERS
1824
TOME SIXIÈME.
CONVENTION NATIONALE.
CHAPITRE XIX.
RÉSULTATS DES DERNIÈRES EXÉCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
GOUVERNEMENT.--DÉCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTÈRES SONT ABOLIS ET
REMPLACÉS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC POUR
CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIÉTÉS
POPULAIRES, EXCEPTÉ CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITÉ.--LA CONVENTION, D'APRÈS LE
RAPPORT DE ROBESPIERRE, DÉCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, LA
RECONNAISSANCE DE L'ÊTRE SUPRÊME ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME.
Le gouvernement venait d'immoler deux partis à la fois. Le premier, celui
des ultra-révolutionnaires, était véritablement redoutable, ou pouvait le
devenir; le second, celui des nouveaux modérés, ne l'était pas. Sa
destruction n'était donc pas nécessaire, mais pouvait être utile, pour
écarter toute apparence de modération. Le comité le frappa sans conviction,
par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup était difficile à porter; on
vit tout le comité hésiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
convention, lui arracha le décret de mort, et fit consommer le sacrifice.
Le dernier effort que doit faire une autorité pour devenir absolue est
toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
dernière résistance; mais cette résistance vaincue, tout cède, tout se
prosterne, elle n'a plus qu'à régner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
déploie, qu'elle déborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
fermées, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu
de leur triomphe.
[Illustration: ROBESPIERRE]
Le comité de salut public, après avoir heureusement immolé les deux classes
d'hommes si différentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
son pouvoir, était devenu irrésistible. L'hiver avait fini. La campagne de
1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armées
formidables devaient se déployer sur toutes les frontières, et faire sentir
au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
avait paru résister, ou porter quelque intérêt à ceux qui venaient de
mourir, devait se hâter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
effort le jour où Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrêtés, et
qui avait tâché de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
devoir se hâter de réparer son imprudence, et de se laver de son amitié
pour les dernières victimes. On lui avait écrit plusieurs lettres anonymes
dans lesquelles on l'engageait à frapper les tyrans, qui, disait-on,
venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
(10 avril), dénonça les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
d'être pris pour un Séide qu'on pouvait armer du poignard. «Eh bien!
dit-il, puisqu'on m'y force, je le déclare au peuple, qui m'a toujours
entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme démontré que la
conspiration dont les chefs ont cessé d'être existait réellement, et que
j'étais le jouet des traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes
pièces déposées au comité de salut public, surtout dans la conduite
criminelle des accusés devant la justice nationale, et dans les
machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
poignard homicide. J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de
Danton; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête;
mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il
voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-être y serais-je
tombé moi-même, si je n'avais été éclairé à temps. Je déclare aux
écrivailleurs anonymes qui voudraient me porter à poignarder Robespierre,
et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le
sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une lettre que je
ne la porte au comité de salut public.»
La soumission de Legendre devint bientôt générale. De toutes les parties de
la France, arrivèrent une foule d'adresses où l'on félicitait la convention
et le comité de salut public de leur énergie. Le nombre de ces adresses est
incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
chacun s'empressait d'adhérer aux actes du gouvernement, et d'en
reconnaître la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: «Dignes
représentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
Titans ont levé leur tête altière, la foudre les a tous renversés!... Quoi,
citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberté!... La constitution que
vous nous avez donnée a ébranlé tous les trônes, épouvanté tous les rois.
La liberté avançant à pas de géant, le despotisme écrasé, la superstition
anéantie, la république reprenant son unité, les conspirateurs dévoilés et
punis, des mandataires infidèles, des fonctionnaires publics lâches et
perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
Nouveau-Monde brisés: voilà vos trophées!... S'il existe encore des
intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurés atteste votre
triomphe! Pour vous, représentans[1], vivez heureux des sages lois que vous
avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
notre amour[2]!»
[Note 1: «enfans» au lieu de «enfants», conformément à l'orthographe de
l'édition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrés
cidessous.]
[Note 2: Séance du 26 germinal; numéro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
1794).]
Ce n'était point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comité
avait frappé les ultra-révolutionnaires, mais pour affermir l'autorité, et
pour écraser les résistances qui arrêtaient son action. Aussi le vit-on
depuis tendre constamment à un double but, se rendre toujours plus
formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
Collot, qui était devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
la manière la plus énergique la politique du comité. Dans un discours
violent, où il traçait à toutes les autorités la route nouvelle qu'elles
devaient suivre, et le zèle qu'elles devaient déployer dans leurs
fonctions, il dit: «Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armées
tremblent en présence des nôtres; déjà quelques despotes cherchent à se
retirer de la coalition. Dans cet état, il ne leur reste qu'un espoir, ce
sont les conspirations intérieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
l'oeil ouvert sur les traîtres. Comme nos frères, vainqueurs sur les
frontières, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous à la fois.
Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
que les ennemis intérieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
défendue par la justice et l'énergie, sera triomphante. La nature fait tout
cette année pour les républicains; elle leur promet une abondance double.
Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le répète,
citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
dehors; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique
redoublent de soins et de zèle, qu'ils se pénètrent bien de cette idée,
qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un
traître qui médite un dernier complot. Que ce traître trouve la mort, et la
mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
songer. Le tribunal révolutionnaire s'y est assuré déjà une place marquée.
Que toutes les administrations sachent imiter son zèle et son inexorable
énergie; que les comités révolutionnaires surtout redoublent de vigilance
et d'activité, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
les assiège, et qui les portent à une indulgence funeste à la liberté.»
Saint-Just fit à la convention un rapport formidable sur la police générale
de la république[3]. Il y répéta l'histoire fabuleuse de toutes les
conspirations, il les montra comme le soulèvement de tous les vices contre
le régime austère de la république; il dit que le gouvernement, loin de se
ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'à ce qu'il eût immolé tous les
êtres dont la corruption était un obstacle à l'établissement de la vertu.
Il fit l'éloge accoutumé de la sévérité, et chercha, comme on le faisait
alors, par des figures de toute espèce, à prouver que l'origine des grandes
institutions devait être terrible. «Que serait devenue, dit-il, une
république indulgente?... Nous avons opposé le glaive au glaive, et la
république est fondée. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
naissant.»
[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]
En conséquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure générale
contre les ex-nobles. C'était la première de ce genre qu'on eût rendue.
Danton, l'année précédente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
tous les aristocrates hors la loi. Ce décret étant inexécutable par son
étendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects à la
détention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
encore été portée. Saint-Just les montra comme des ennemis irréconciliables
de la révolution. «Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
contenter les ennemis du peuple, à moins que vous ne rétablissiez la
tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la même
langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprême loi.»
Saint-Just proposa un décret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
étrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
hors la loi ceux qui n'auraient pas obéi au décret dans l'intervalle de dix
jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir à toutes les
autorités de redoubler d'activité et de zèle. La convention applaudit à la
proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
Collot-d'Herbois, le rapporteur du décret aux jacobins, ajouta ses figures
à celles de Saint-Just. «Il faut, dit-il, faire éprouver au corps politique
la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpiré, mieux il se
portera.»
On vient de voir ce que fit le comité pour manifester l'énergie de sa
politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
du pouvoir. D'abord il prononça le licenciement de l'armée révolutionnaire.
Cette armée, imaginée par Danton, avait d'abord été utile pour faire
exécuter les volontés de la convention, lorsqu'il existait encore des
restes de fédéralisme; mais étant devenue le centre de ralliement de tous
les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
aux derniers démagogues, il était nécessaire de la disperser. Le
gouvernement d'ailleurs, étant aveuglément obéi, n'avait plus besoin de ces
satellites pour faire exécuter ses ordres. En conséquence elle fut
licenciée par décret. Le comité proposa ensuite l'abolition des
Différens[1] ministères. Des ministres étaient des puissances qui avaient
encore trop d'importance, à côté des membres du comité de salut public. Ou
ils laissaient tout faire au comité, et alors ils étaient inutiles; ou bien
ils voulaient agir, et alors ils étaient des concurrens[1] importuns.
L'exemple de Bouchotte, qui, dirigé par Vincent, avait suscité tant
d'embarras au comité, était un exemple assez instructif. En conséquence les
ministères furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
suivantes:
1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;
2. Commission de l'instruction publique;
3. Commission de l'agriculture et des arts;
4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];
5. Commission des travaux publics;
6. Commission des secours publics;
7. Commission des transports, postes et messageries;
8. Commission des finances;
9. Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre;
10. Commission de la marine et des colonies;
11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;
12. Commission des relations extérieures.
Ces commissions, dépendantes du comité de salut public, n'étaient autre
chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partagé le matériel de
l'administration. Hermann, qui présidait le tribunal révolutionnaire
pendant le procès de Danton, fut récompensé de son zèle par la qualité de
chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
_des administrations civiles, police et tribunaux_.
D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
pouvoir. D'après l'institution des comités révolutionnaires, il devait y en
avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
étant très-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comités était trop
grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
présentait un grand inconvénient. Les paysans étant fort révolutionnaires
pour la plupart, mais illettrés, les fonctions municipales étaient en
général échues aux propriétaires retirés dans leurs terres, et fort peu
disposés à exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
manière, la surveillance des campagnes, et surtout des châteaux, se faisait
fort mal. Pour remédier à ce fâcheux état des choses, on supprima les
comités révolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.
Les jacobins étaient la société principale, et la seule avouée par le
gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
intérêts, et s'était comme lui prononcée également contre les hébertistes
et les dantonistes. Le comité de salut public aurait voulu qu'elle absorbât
presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrât en elle-même
toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentré en lui toute la
puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulièrement l'ambition des
jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
que les assemblées de sections avaient été réduites à deux par semaine,
afin que le peuple pût y assister et y faire triompher les motions
révolutionnaires, les sections s'étaient formées en sociétés populaires. Le
nombre de ces sociétés était très grand à Paris; il y en avait jusqu'à deux
ou trois par section. Nous avons rapporté déjà les plaintes dont elles
étaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-à-dire les
commis, les clercs de procureurs, mécontens[1] de la réquisition, les
anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
motif de résister au système révolutionnaire, se réunissaient dans ces
sociétés, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces sociétés secondaires
en empêchait la surveillance, et on émettait là quelquefois des opinions
qui n'auraient pas osé se produire ailleurs. Déjà on avait proposé de les
abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraître gêner la liberté de
s'assembler et de délibérer en commun, liberté si préconisée à cette
époque, et réputée devoir être sans limites. Sur la proposition de Collot,
les jacobins décidèrent qu'ils ne recevraient plus de députation de la part
des sociétés formées à Paris depuis le 10 août, et que la correspondance ne
leur serait plus continuée. Quant à celles qui avaient été formées à Paris
avant le 10 août, et qui jouissaient de la correspondance, il fut décidé
qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulièrement
les cordeliers, déjà frappés dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hébert, et
regardés depuis comme suspects. Ainsi, toutes les sociétés sectionnaires
étaient flétries par cette déclaration, et les cordeliers allaient subir un
rapport.
L'effet qu'on espérait de cette mesure ne fut pas long-temps à se faire
attendre. Toutes les sociétés sectionnaires, intimidées ou averties,
vinrent l'une après l'autre à la convention et aux jacobins déclarer leur
dissolution volontaire. Toutes félicitaient également la convention et les
jacobins, et déclaraient que, réunies dans l'intérêt public, elles se
séparaient volontairement, puisqu'on avait jugé que leurs réunions
nuisaient à la cause qu'elles voulaient servir. Dès cet instant, il ne
resta plus à Paris que la société-mère des jacobins, et, dans les
provinces, que les sociétés affiliées. A la vérité, celle des cordeliers
subsistait encore à côté de sa rivale. Créée jadis par Danton, ingrate
envers son fondateur, et toute dévouée depuis à Hébert, Ronsin et Vincent,
elle avait inquiété un moment le gouvernement, et rivalisé avec les
jacobins. Il s'y réunissait encore les débris des bureaux de Vincent et de
l'armée révolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
correspondait que très rarement et très négligemment avec les jacobins, et
que par conséquent il était pour ainsi dire inutile de lui conserver la
correspondance. On proposa, à cette occasion, d'examiner s'il fallait à
Paris plus d'une société populaire. On osa même dire qu'il faudrait établir
un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La société passa à
l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne décida pas même si la
correspondance serait accordée aux cordeliers. Mais ce club jadis célèbre
avait terminé son existence: entièrement abandonné, il ne comptait plus
pour rien, et les jacobins restèrent, avec le cortège de leurs sociétés
affiliées, seuls maîtres et régulateurs de l'opinion.
Après avoir centralisé, si on peut le dire, l'opinion, on songea à en
régulariser l'expression, à la rendre moins bruyante et moins incommode
pour le gouvernement. La censure continuelle et la dénonciation des
fonctionnaires publics, magistrats, députés, généraux, administrateurs,
avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorité avait eu
ses inconvéniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
leur zèle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comité s'était
vigoureusement emparé du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
soin, et les choisissait dans le sens le plus révolutionnaire, il ne
pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer à leurs
soupçons accoutumés, et d'inquiéter les fonctionnaires pour la plupart bien
surveillés et bien choisis. C'eût été même un danger pour l'état. C'est à
l'occasion des généraux Charbonnier et Dagobert, calomniés tous les deux,
tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
l'autre expirait dans la Cerdagne, chargé d'ans et de blessures, que
Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manière indiscrète de
poursuivre les généraux et les fonctionnaires de toute espèce. Suivant
l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
dénonciation aux restes de la faction Hébert, et engagea les jacobins à ne
plus tolérer ces dénonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
un temps précieux à la société, et qui déconsidéraient les agens choisis
par le gouvernement. En conséquence, il proposa et fit instituer dans le
sein de la société un comité chargé de recevoir les dénonciations, et de
les transmettre secrètement au comité de salut public. De cette manière,
les dénonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
désordre démagogique commençait à succéder la régularité des formes
administratives.
Ainsi donc, se prononcer d'une manière toujours plus énergique contre les
ennemis de la révolution, centraliser l'administration, la police et
l'opinion, furent les premiers soins du comité, et les premiers fruits de
la victoire remportée sur les partis. Sans doute, l'ambition commençait
maintenant à avoir part à ces déterminations, beaucoup plus que dans le
premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
grande masse de pouvoir qu'il s'était acquise. Institué au commencement de
la campagne de 1793, et au milieu de périls urgens[1], il avait reçu son
existence de la nécessité seule. Une fois établi, il avait pris
successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
service de l'état, et il était ainsi arrivé à la dictature même. Sa
position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorités
était telle, qu'il ne pouvait pas réorganiser sans gagner du pouvoir, et
faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernières mesures lui étaient
profitables sans doute, mais elles étaient en elles-mêmes prudentes et
utiles. La plupart même lui avaient été suggérées; car, dans une société
qui se réorganise, tout vient s'offrir et se soumettre à l'autorité
créatrice. Mais il touchait au moment où l'ambition allait régner seule, et
où l'intérêt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'État. Tel
est l'homme; il ne peut pas rester désintéressé longtemps, et il s'ajoute
bientôt lui-même au but qu'il poursuit.
Il restait au comité de salut public un dernier soin à prendre, celui qui
préoccupe toujours les instituteurs d'une société nouvelle, c'est la
religion. Déjà il s'était occupé des idées morales en mettant _la probité,
la justice, et toutes les vertus, à l'ordre du jour_, il lui restait à
s'occuper des idées religieuses.
Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrès de leurs systèmes.
Quand il fallut détruire les girondins, ils virent en eux des modérés, des
républicains faibles, ils parlèrent d'énergie patriotique et de _salut
public_, et les immolèrent à ces idées. Quand il se forma deux nouveaux
partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
passèrent des idées d'énergie patriotique à celles d'ordre et de vertu; ils
ne virent plus qu'une fatale modération énervant les forces de la
révolution; ils virent tous les vices soulevés à la fois contre la sévérité
du régime républicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idée d'ordre,
et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idée de moeurs,
le délire de l'esprit rejetant toute idée de Dieu; alors ils crurent voir
la république attaquée, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions à
la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probité, à
l'ordre du jour. Il leur restait à proclamer Dieu, l'immortalité de l'âme,
toutes les croyances morales; il leur restait à faire une profession de foi
solennelle, à déclarer en un mot la religion de l'état. Ils résolurent donc
de rendre un décret à ce sujet. De cette manière, ils opposaient aux
anarchistes l'ordre, aux athées Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
système de la vertu était complet. Il mettaient surtout un grand prix à
laver la république des reproches d'impiété dont elle était poursuivie dans
toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prêtres qui
vous accusent d'être impies, parce qu'on ne croit pas à leurs dogmes: NOUS
CROYONS EN DIEU.
Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure à l'égard
du culte. On avait aboli les cérémonies de la Raison; il fallait des fêtes
pour les jours de décade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
et religieux du peuple, de songer aussi à ses besoins d'imagination, et de
lui donner des sujets de réunions publiques. D'ailleurs, le moment était
des plus favorables: la république, victorieuse à la fin de la campagne
précédente, commençait à l'être encore au début de celle-ci. Au lieu du
dénuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'année dernière, elle
était, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
ressources militaires. De la crainte d'être conquise, elle passait à
l'espoir de conquérir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
régnait partout. Enfin si, à cause des assignats et du _maximum_, il y
avait encore de la gêne dans la distribution intérieure des produits, la
nature semblait s'être plu à combler la France de tous les biens, en lui
accordant les plus belles récoltes. De toutes les provinces on annonçait
que la moisson serait double, et mûre un mois avant l'époque accoutumée.
C'était donc le moment de prosterner cette république sauvée, victorieuse
et comblée de tous les dons, aux pieds de l'Éternel. L'occasion était
grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle était
opportune pour ceux qui n'obéissaient qu'à des idées politiques.
Remarquons une chose bien singulière. Des sectaires pour lesquels il
n'existait plus aucune convention humaine qui fût respectable; qui, grâce à
leur mépris extraordinaire pour tous les autres peuples, et à l'estime dont
ils étaient remplis pour eux-mêmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
avaient tout réduit à l'absolu nécessaire; qui n'avaient admis d'autre
autorité que celle de quelques citoyens temporairement élus; qui avaient
rejeté toute hiérarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
plus ancien et le mieux enraciné de tous les cultes, de tels sectaires
s'arrêtaient devant deux idées, la morale et Dieu. Après avoir rejeté
toutes celles dont ils croyaient pouvoir dégager l'homme, ils restaient
dominés par l'empire de ces deux dernières, et immolaient un parti à
chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
comprenaient la nécessité de reconnaître dans l'univers un ordre général et
intelligent. C'est la première fois, dans l'histoire du monde, que la
dissolution de toutes les autorités laissait la société en proie au
gouvernement des esprits purement systématiques (car les Anglais croyaient
à des traditions chrétiennes), et ces esprits, qui avaient dépassé toutes
les idées reçues, adoptaient, conservaient les idées de la morale et de
Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
il est grand et beau; l'histoire doit s'arrêter pour en faire la remarque.
Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
devait l'être d'après la distribution des rôles qui s'était faite entre les
membres du comité. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrère faisait la
plupart des rapports, particulièrement ceux qui étaient relatifs aux
opérations des armées, et en général tous ceux qu'il fallait improviser. Le
déclamateur Collot-d'Herbois était dépêché dans les clubs et les réunions
populaires, pour y porter les paroles du comité. Couthon, quoique
paralytique, allait aussi partout, parlait à la convention, aux Jacobins,
au peuple, et avait l'art d'intéresser par ses infirmités, et par le ton
paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
questions de politique générale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
allait et venait des champs de bataille au comité; quand il avait imprimé
la terreur et l'énergie aux armées, il revenait faire des rapports
meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer à la mort. Robespierre
enfin, leur chef à tous, consulté sur toutes les matières, ne prenait la
parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
morales et politiques; on lui réservait ces beaux sujets, comme plus dignes
de son talent et de sa vertu. Le rôle de rapporteur lui appartenait de
droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'était prononcé plus
fortement contre l'athéisme, aucun n'était aussi vénéré, aucun n'avait une
aussi grande réputation de pureté et de vertu, aucun enfin, par son
ascendant et son dogmatisme, n'était plus propre à cette espèce de
pontificat.
Jamais occasion n'avait été plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
professait les opinions, et du style duquel il faisait une étude
continuelle. Le talent de Robespierre s'était singulièrement développé dans
les longues luttes de la révolution. Cet être froid et pesant commençait à
bien improviser; et quand il écrivait, c'était avec pureté, éclat et force.
On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur âpre et sombre de
Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensées, ni l'âme
généreuse et passionnée de l'auteur d'_Émile_.
Il partit à la tribune le 18 floréal (7 mai 1794), avec un discours
soigneusement travaillé. Une attention profonde lui fut accordée.
«Citoyens, dit-il en débutant, c'est dans la prospérité que les peuples,
ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
écouter dans le silence des passions la voix de la sagesse.» Alors il
développe longuement le système adopté. La république, suivant lui, c'est
la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrés ne sont que les
vices de tous genres soulevés contre elle, et soudoyés par les rois. Les
anarchistes, les corrompus, les athées, n'ont été que les agens[1] de Pitt.
«Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs émissaires,
s'étaient empressés d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
qu'ils avaient achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple
français, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous à secouer notre joug?
_Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous!_» Brissot,
Danton, Hébert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
et, pendant qu'il se livre contre ces prétendus ennemis de la vertu aux
déclamations de la haine, déclamations déjà fort usées, il excite peu
d'enthousiasme. Mais bientôt il abandonne cette partie du sujet, et s'élève
à des idées vraiment grandes et morales, exprimées avec talent. Il obtient
alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
pas comme auteurs de systèmes que les représentans[1] de la nation doivent
poursuivre l'athéisme et proclamer le déisme, mais comme des législateurs,
cherchant quels sont les principes les plus convenables à l'homme réuni en
société. «Que vous importent à vous, législateurs, s'écrie-t-il, que vous
importent les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes
expliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni
comme théologiens que vous devez les envisager: aux yeux du législateur,
tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine.... Qui donc
t'a donné, s'écrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
la Divinité n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? que son âme n'est qu'un
souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui
inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus élevés que celle de son
immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la
tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté? Vous, qui
regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de
lui-même a échappé au trépas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
ou d'une épouse, êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste
plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups
d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!
L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe.
Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et
l'opprimé?...»
Robespierre, s'attachant toujours à saisir le côté politique de la
question, ajoute ces observations remarquables: «Prenons ici, dit-il, les
leçons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
influé sur la destinée des états furent déterminés vers l'un ou l'autre des
deux systèmes opposés, par leur caractère personnel, et par la nature même
de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant
dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une
digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui
paraissent propres à éteindre dans le coeur des juges l'énergie de la
vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme!
Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois
et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
l'immortalité de l'âme. Léonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus héroïque que la
vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre
banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balança point entre Épicure et
Zénon. Brutus et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa
gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui eut des
idées si hautes de la dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
de la vertu, et qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules
de Brutus et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la
perte de la liberté romaine; le stoïcisme sauva l'honneur de la nature
humaine, dégradée par les vices des successeurs de César, et surtout par la
patience des peuples.»
Au sujet de l'athéisme, Robespierre s'explique d'une manière singulière sur
les encyclopédistes. «Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta
toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale elle alla
beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux: ses coryphées
déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par
les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des
dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampans[1] dans les
antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du
matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant
l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse,
le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une
affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
adroits....
«Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des
lettres et de la philosophie, un homme par l'élévation de son âme et la
grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du
genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits
de feu les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que
la raison donne pour appui au coeur humain. La pureté de sa doctrine,
puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
mépris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses
faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le
précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec
transport la cause de la justice et de l'égalité!»
Robespierre s'attache ensuite à écarter cette idée que le gouvernement, en
proclamant le dogme de l'Être suprême, travaille pour les prêtres. Il
s'exprime ainsi qu'il suit: «Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et
Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la
médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres!
Je ne reconnais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions
qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti
autant qu'il était en eux: ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt
un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont
créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent
les descendans de Clovis pour régner en son nom et se mettre à sa place;
ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur
la terre que pour demander, à leur profit, des dîmes, des richesses, des
honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable temple de l'Être
suprême c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand
peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternité
universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.»
Robespierre dit ensuite qu'il faut des fêtes à un peuple. «L'homme, dit-il,
est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé.» En
conséquence il propose des plans de réunion pour tous les jours de décadis.
Son rapport s'achève au milieu des plus vifs applaudissemens. Il présente
enfin le décret suivant, qui est adopté par acclamation:
«Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et
l'immortalité de l'âme.
«Art. 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Être suprême est la
pratique des devoirs de l'homme.»
D'autres articles portent qu'il sera institué des fêtes pour rappeler
l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Elles
emprunteront leurs noms des événemens de la révolution, ou des vertus les
plus utiles à l'homme. Outre les fêtes du 14 juillet, du 10 août, du 21
janvier et du 31 mai, la république célébrera tous les jours de décadis les
fêtes suivantes:--à l'Être suprême,--au genre humain,--au peuple
français,--aux bienfaiteurs de l'humanité,--aux martyrs de la liberté,--à
la liberté et à l'égalité,--à la république,--à la liberté du monde,--à
l'amour de la patrie,--à la haine des tyrans et des traîtres,--à la
vérité,--à la justice,--à la pudeur,--à la gloire,--à l'amitié,--à la
frugalité,--au courage,--à la bonne foi,--à l'héroïsme,--au
désintéressement,--au stoïcisme,--à l'amour,--à la foi conjugale,--à
l'amour paternel,--à la tendresse maternelle,--à la piété filiale,--à
l'enfance,--à la jeunesse,--à l'âge viril,--à la vieillesse,--au
malheur,--à l'agriculture,--à l'industrie,--à nos aïeux,--à la
postérité,--au bonheur.
Une fête solennelle est ordonnée pour le 20 prairial, et le plan en est
confié à David. Il faut ajouter que, dans ce décret, la liberté des cultes
est proclamée de nouveau.
A peine ce rapport est-il achevé, qu'il est livré à l'impression. Dans la
même journée la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
d'applaudissemens, et délibèrent d'aller en corps témoigner à la convention
leurs remerciemens pour le _sublime_ décret qu'elle vient de rendre. On
avait observé que les jacobins n'avaient pas pris la parole après
l'immolation des deux partis, et n'étaient pas allés féliciter le comité et
la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
présente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui déploie
une si belle conduite. Une adresse est en effet rédigée, et présentée à la
convention par une députation des jacobins. Cette adresse finit en ces
termes: «Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du décret
solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir à vous dans la
célébration de ce grand jour où la fête à l'Être suprême réunira de toutes
les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
vertu.» Le président fait à la députation une réponse pompeuse. «Il est
digne, lui dit-il, d'une société qui remplit le monde de sa renommée, qui
jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs
des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage à
l'Être suprême.»
Le président poursuit, et après un discours assez long sur le même sujet,
cède la parole à Couthon. Celui-ci prononce un discours véhément contre les
athées, les corrompus, et fait un pompeux éloge de la société; il propose,
en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, dès l'ouverture
de la révolution, ils n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie. Cette
proposition est adoptée au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
sépare dans des transports de joie, et dans une espèce d'ivresse.
Si la convention avait reçu de nombreuses adresses après la mort des
hébertistes et des dantonistes, elle en reçut bien davantage encore, après
le décret qui proclamait la croyance à l'Être suprême. La contagion des
idées et des mots est chez les Français d'une rapidité extraordinaire. Chez
un peuple prompt et communicatif, l'idée qui occupe quelques esprits est
bientôt l'idée qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
est bientôt dans toutes. Les adresses arrivèrent encore de toutes parts,
félicitant la convention de ses décrets sublimes, la remerciant d'avoir
établi la vertu, proclamé l'Être suprême, et rendu l'espérance à l'homme.
Toutes les sections vinrent l'une après l'autre exprimer les mêmes
sentimens. La section Marat se présentant à la barre et s'adressant à la
Montagne, lui dit: «Montagne bienfaisante! Sinaï protecteur! reçois aussi
nos expressions de reconnaissance et de félicitation pour tous les décrets
sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant
l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée bien consolante de
vivre libres, sous les yeux de l'Être suprême, et dans l'attente de
l'immortalité de l'âme. _Vive la convention! vive la république! vive la
Montagne!_» Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention à
conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait même à siéger jusqu'à
ce que le règne de la vertu fût établi dans la république sur des bases
impérissables.
Dès ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Être suprême_ furent dans toutes les
bouches. Sur le frontispice des temples, où l'on avait écrit: _A la
Raison_, on écrivit: _A l'Être suprême_. Les restes de Rousseau furent
transportés au Panthéon. Sa veuve fut présentée à la convention et
gratifiée d'une pension.
Ainsi, le comité de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
tous les pouvoirs, placé à la tête d'une nation enthousiaste et
victorieuse, proclamant le règne de la vertu et le dogme de l'Être suprême,
était au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systèmes.
CHAPITRE XX.
ÉTAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794 (AN II).--PRÉPARATIFS
UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISÉS ET DES
FRANÇAIS.--ÉTAT DE NOS ARMÉES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITÉ ET ÉNERGIE DU
GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRÉNÉES ET DES ALPES.--OPÉRATIONS DANS LES
PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
DE LA GUERRE DE LA VENDÉE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
CHOUANS.--ÉVÉNEMENS DANS LES COLONIES.--DÉSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.
L'hiver avait été employé en Europe et en France à faire les préparatifs
d'une nouvelle campagne. L'Angleterre était toujours l'âme de la coalition,
et poussait les puissances du continent à venir détruire, sur les bords de
la Seine, une révolution qui l'effrayait et une rivale qui lui était
odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette année des efforts
immenses pour écraser la France. Toutefois, ce n'était pas sans obstacle
qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnés à ses vastes
projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
chambre basse, étaient toujours opposés au système de la guerre. Ils
refusaient tous les sacrifices demandés par les ministres; ils ne voulaient
accorder que ce qui était nécessaire à l'armement des côtes, et surtout ils
ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiât cette guerre de _juste et
nécessaire_; elle était, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
revers. Les motifs tirés de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
Hollande, de la nécessité de défendre la constitution britannique, étaient
faux. La Hollande n'avait pas été mise en péril par l'ouverture de
l'Escaut, et la constitution britannique n'était point menacée. Le but des
ministres était, selon eux, de détruire un peuple qui avait voulu devenir
libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorité
personnelle, sous prétexte de résister aux machinations des jacobins
français. Cette lutte avait été soutenue par des moyens iniques. On avait
fomenté la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et généreux
avait déjoué les tentatives de ses adversaires par un courage et des
efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
pareille déshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher à son ministère de
faire des guerres injustes, mais jamais désavantageuses. Si la guerre faite
à la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompée par des
sentimens généreux, oubliait les avantages qui allaient en résulter pour
l'Angleterre.