«Au commencement de la guerre actuelle, les Américaines ont manifesté

la plus ferme résolution de contribuer de tout leur pouvoir à

l'affranchissement de leur pays. Animées du plus pur patriotisme,

elles sont on ne peut plus affligées de n'avoir pu offrir jusqu'à

présent que des voeux impuissants pour le succès d'une aussi glorieuse

révolution. Elles aspirent au bonheur de se rendre plus efficacement

utiles, et ce sentiment est universel du nord au sud des treize États

unis. Nos sentiments sont enflammés par la célébrité de ces héroïnes

de l'antiquité qui ont illustré leur sexe, et prouvé à l'univers que

si la faiblesse de notre constitution physique, si l'opinion et

l'usage nous défendent de marcher à la gloire par les mêmes sentiers

que suivent les hommes, nous devons au moins les égaler et même les

surpasser en amour pour le bien public. Je me glorifie de tout ce que

mon sexe a fait de grand et de recommandable. Je me rappelle avec

enthousiasme et admiration tous ces traits de courage, de constance

et de patriotisme que l'histoire nous a transmis; tant de fameux

siéges où on a vu les femmes oublier la délicatesse de leur sexe,

élever des murailles, ouvrir des tranchées avec leurs faibles mains,

fournir des armes à leurs défenseurs, lancer elles-mêmes des dards à

l'ennemi, résigner leurs biens et les recherches de leur parure pour

en verser le produit dans le trésor public, et hâter la délivrance de

leur pays; s'ensevelir elles-mêmes sous ses ruines, et se jeter dans

les flammes plutôt que de survivre à sa destruction. Nous sommes

certaines que quiconque n'applaudit pas à nos efforts pour le

soulagement des armées qui défendent nos vies, nos possessions, notre

liberté, ne peut être un bon citoyen. La situation de nos troupes m'a

été représentée, ainsi que les maux inséparables de la guerre, et le

ferme et généreux courage qui les leur a fait supporter. Mais on a dit

qu'ils avaient à craindre que, dans le cours d'une longue guerre, on

ne perdît de vue leur détresse et le souvenir de leurs services.

Oublier leurs services! Non, jamais. J'en réponds au nom de tout mon

sexe. Braves Américains, votre désintéressement, votre courage et

votre constance seront toujours chers à l'Amérique aussi longtemps

qu'elle conservera ses vertus.

»Nous savons que si, éloignées à quelque distance de la guerre, nous

jouissons de quelque tranquillité, c'est le fruit de votre vigilance,

de vos travaux, de vos dangers. Si je vis heureuse avec ma famille;

si, entourée de mes enfants, je nourris moi-même le plus jeune et le

presse contre mon sein, sans craindre d'en être séparée par un féroce

ennemi, c'est à vous que nous en sommes redevables.

»Et nous hésiterions un instant de vous en témoigner notre

reconnaissance!...

»Quelle femme parmi nous ne renoncera pas avec le plus grand plaisir à

ses vains ornements, lorsqu'elle considérera que les vaillants

défenseurs de l'Amérique pourront retirer quelque avantage de l'argent

qu'elle aurait pu y destiner; qu'ils mettront peut-être un plus haut

prix à ces présents, lorsqu'ils auront lieu de se dire: _Ceci est

l'offrande des dames!_ Le moment est arrivé de développer les mêmes

sentiments qui nous ont animés au commencement de la révolution,

lorsque nous renonçâmes à l'usage du thé plutôt que de le recevoir de

nos persécuteurs...

»Et vous, nos braves libérateurs, tandis que des esclaves mercenaires

combattent pour vous faire partager avec eux les chaînes dont ils sont

chargés, recevez d'une main libre notre offrande, la plus pure qui

puisse être présentée à votre vertu.»

XIII

La nouvelle de ce désastre avait vivement surexcité en France la fibre

nationale. Le Roi ordonna immédiatement la construction de douze

vaisseaux de 110, 80 et 74 canons. Les chantiers de nos différents

ports rivalisèrent d'activité. Monsieur, le comte d'Artois, donnèrent

de leur côté des ordres pour la construction, à leurs frais, d'un

vaisseau de premier rang pour être offert au Roi.

De tous les points du royaume des motions patriotiques répondirent à

l'exemple du monarque et des princes. Le 6 juin, les prévôt des

marchands, échevins et conseil de la ville de Paris, présentés par M.

Amelot, secrétaire d'État ayant le département de cette ville,

remettaient à Louis XVI la délibération par laquelle ils lui offraient

un vaisseau de 110 canons, que le Roi nommait _la Ville de Paris_.

Le même jour, le prince de Condé lui présentait une adresse des états

généraux de Bourgogne, par laquelle Sa Majesté était suppliée

d'accepter, au nom de cette province, un vaisseau de 110 canons. Le

Roi acceptait cet hommage et nommait ce vaisseau _les États de

Bourgogne_.

Les quatre compagnies des gardes du corps du Roi, dont la plupart

n'avaient pour vivre que leur solde, supplièrent le Roi de leur

permettre de lui offrir un vaisseau de 74 canons, dont les frais

seraient pris sur leurs appointements. Louis XVI ne jugea pas à propos

d'accepter leur offre; mais par une lettre qu'il adressa au prince de

Beauvau, capitaine des gardes en quartier, il leur exprima combien il

était touché d'un témoignage de zèle et d'attachement qu'il

n'oublierait jamais.

Les négociants de Marseille ayant par acclamation voté une somme de

douze cent mille livres pour la construction d'un vaisseau de 110

canons, ainsi que trois cent mille livres pour le soulagement des

familles des matelots de Marseille et de Provence qui avaient souffert

dans le cours de la guerre, prièrent le marquis de Castries, ministre

de la marine, de mettre aux pieds du trône l'hommage de leur zèle. Le

Roi le reçut avec émotion et ordonna que ce vaisseau s'appellerait _le

Commerce de Marseille_.

Les villes de la généralité de Paris étaient jalouses de leur

métropole, dont l'offrande patriotique les avait devancées auprès du

Roi; elles réclamèrent du gouvernement l'autorisation de se réunir

dans ce même but, et M. Amelot, secrétaire d'État ayant le

département de la province, mit sous les yeux de Louis XVI les

délibérations de ces villes. Ce prince manifesta le désir de recevoir

et de remercier de vive voix les maires des principales villes, et

leur annonça que le vaisseau par eux offert serait nommé _la

Généralité de Paris_.

La chambre de commerce de Bordeaux s'empressait d'imiter celle de

Marseille; elle offrit au Roi une somme de quinze cent mille livres

pour la construction d'un vaisseau de 110 canons, et cent mille francs

pour le soulagement des matelots. MM. de Vergennes et de Castries

ayant soumis à Sa Majesté le vote patriotique de cette compagnie, le

Roi chargea ces deux ministres de la remercier de sa part et de

l'informer que le vaisseau construit à ses frais s'appellerait _le

Commerce de Bordeaux_.

La ville de Lyon ne pouvait rester étrangère à ce mouvement national.

Sur la proposition de M. Fay de Falhonnay, prévôt des marchands de

cette florissante cité, elle votait par acclamation les frais d'un

navire de premier rang et demandait au Roi de lui en faire hommage. Ce

vaisseau fut nommé _la Ville de Lyon_, etc., etc., etc.

XIV

LETTRE DU MARQUIS DE BOUILLÉ,

GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE LA MARTINIQUE,

AU MARQUIS DE CASTRIES, MINISTRE ET SECRÉTAIRE D'ÉTAT AU DÉPARTEMENT

DE LA MARINE.

De Saint-Eustache, le 26 novembre 1781.

Monsieur, j'ai l'honneur de vous instruire que les troupes du Roi se

sont emparées par surprise de l'île de Saint-Eustache, aujourd'hui 26;

que la garnison, composée du 13e et du 15e régiment, dont les

chasseurs et grenadiers seulement sont détachés à Antigues et à

Saint-Christophe, et dont les présents et effectifs montent au nombre

de 677 hommes, a été faite prisonnière de guerre. Le comte de Bouillé,

colonel d'infanterie, aura l'honneur de vous remettre les quatre

drapeaux de ces deux régiments, et la corvette _l'Aigle_ vous en porte

la nouvelle.

Cet événement, accompagné de circonstances extraordinaires, est si

singulier, que je crois devoir vous en faire le détail.

Ayant appris que la garnison de cette île se gardoit assez mal, que

le gouverneur étoit dans la plus grande sécurité, et connoissant

d'ailleurs un endroit de débarquement qui n'étoit pas gardé, je crus

pouvoir, en arrivant la nuit avec 1200 hommes, enlever cette île

importante; en conséquence, je partis le 15 de Saint-Pierre de la

Martinique avec trois frégates, une corvette et quatre bateaux armés

qui portoient ces troupes, composées d'un bataillon d'Auxerrois de 300

hommes, un de Royal-Comtois et un de Dillon et Walsh de même nombre,

et de 300 grenadiers et chasseurs de divers corps. Je fis courir le

bruit que j'allois au-devant de notre armée navale, et je m'élevai au

vent de la Martinique, où après mille contrariétés que m'opposèrent

les vents et les courants, je ne pus parvenir que le 22, et le 25

j'arrivai à la vue de Saint-Eustache. Le débarquement se fit la même

nuit. Les bâtiments légers et la corvette devoient mouiller, et les

frégates rester sous voiles, à portée d'envoyer leurs troupes à terre;

mais nos pilotes se trompèrent, et le seul bateau où étoit le comte de

Dillon put effectuer le débarquement, qu'il fit avec 50 chasseurs de

son régiment. Un ras de marée inattendu qui régnoit sur cette côte fit

perdre les chaloupes, qui furent brisées sur les roches dont elle

était couverte, et plusieurs soldats furent noyés. J'arrivai avec le

second bateau, je débarquai, et mon canot fut aussi culbuté dans la

mer; mais nous parvînmes à en tirer les troupes. Nous découvrîmes

enfin un lieu de débarquement moins dangereux, où, dans le courant de

la nuit, nous réussîmes à mettre à terre une grande partie des troupes

qui étoient sur les bateaux et la corvette _l'Aigle_. Les frégates

avoient été en dérive, à une heure avant le jour, il n'y avoit encore

qu'environ 400 hommes à terre, et il ne restoit plus d'espoir d'avoir

le reste des troupes, la plupart des canots et chaloupes ayant été

brisés sur la plage. Privé de tout moyen de retraite, il ne restoit

plus, pour me tirer de la position où j'étois, que de vaincre

l'ennemi, dont les forces étoient presque du double des nôtres. Les

soldats étoient pleins d'ardeur et de courage; je me décidai donc à

attaquer. Il étoit quatre heures et demie du matin, et nous étions

éloignés de près de deux lieues du fort et des casernes, lorsque je

mis les troupes en marche au pas redoublé. J'ordonnai au comte de

Dillon avec les Irlandois d'aller droit aux casernes et d'envoyer un

détachement pour prendre le gouverneur dans sa maison; au chevalier de

Fresne, major de Royal-Comtois, d'aller avec 100 chasseurs d'Auxerrois

et de son régiment au fort, et de l'escalader, s'il ne pouvoit entrer

par la porte; et au vicomte de Damas, avec le reste des troupes, de

soutenir son attaque.

Le comte de Dillon arriva aux casernes à six heures, et trouva une

partie de la garnison faisant l'exercice sur l'esplanade; trompée par

l'habillement des Irlandois, elle ne fut avertie que par une décharge

qui lui fut faite à brûle-pourpoint, et qui en jeta plusieurs par

terre. Le gouverneur Cockburn qui se rendoit au lieu de l'exercice,

fut pris au même instant par le chevalier O'Connor, capitaine de

chasseurs de Walsh. Le chevalier de Fresne marcha droit au fort où les

ennemis se jetoient en foule, et arriva au pont-levis au moment où ils

cherchoient à le lever. Le sieur de la Motte, capitaine des chasseurs

d'Auxerrois, qui étoit parvenu à l'entrée du pont, fit faire une

décharge sur les Anglois, qui abandonnèrent les chaînes du pont-levis,

et il se jeta dans le fort, où il fut suivi par les chasseurs de

Royal-Comtois. Le chevalier de Fresne fit lever le pont après lui, et

les Anglois qui y étoient en grand nombre, mirent bas les armes. Dans

ce moment, l'isle fut prise; et l'on réunit ensuite dans le fort les

officiers et soldats anglois qui venoient s'y rendre de toute part.

Nous n'avons eu que dix soldats tués ou blessés, mais le nombre de

ceux des ennemis a été considérable.

Je ne puis vous exprimer l'ardeur, le courage et la patience que les

troupes ont montrés dans cette circonstance, joint à la discipline la

plus exacte. Le comte de Dillon a donné de nouvelles preuves de son

zèle et de son activité extrêmes. Le vicomte de Damas, quoique malade

d'une dyssenterie, a conduit son corps avec la plus grande vivacité.

Le chevalier de Fresne, par sa présence d'esprit et son courage, est

celui à qui l'on est le plus redevable du succès de cette journée; et

l'action vigoureuse du sieur de la Motte est digne des plus grands

éloges, et mérite les grâces particulières du Roi.

Je ne peux, sans trahir mon devoir, vous taire les obligations que

j'ai au chevalier de Girardin, commandant notre petite marine, qui en

a dirigé les opérations, ainsi qu'aux sieurs Chavalier de Village, de

Roccard et Preneuf, commandant les frégates et corvette, qui nous ont

parfaitement secondés.

J'avois avec moi le sieur de Geoffroy, directeur du génie. Vous

connoissez tous les services que cet officier a rendus au Roi dans ses

colonies. Le sieur de Turmel faisoit les fonctions de major général.

Par une lettre particulière, j'aurai l'honneur de vous demander des

grâces pour les différents officiers.

Je joins ici l'état de la garnison et de l'artillerie de cette île,

composées de 677 hommes et de 68 pièces de canon. Les Anglois y ont

fait les plus belles batteries depuis qu'ils s'en sont emparés, et il

y a peu de chose à ajouter aux moyens de défense.

J'ai envoyé le vicomte de Damas attaquer avec 300 hommes l'île de

Saint-Martin, où il y a une garnison foible; je lui ai ordonné de

prendre le fort[197], d'en jeter les canons à la mer, et d'emmener la

garnison.

J'ai trouvé chez le gouverneur la somme d'un million qui étoit en

séquestre jusqu'à la décision de la Cour de Londres; elle appartenoit

à des Hollandois, et je la leur ai fait remettre d'après les preuves

authentiques de leur propriété.

Il s'est trouvé aussi environ seize cent mille livres, argent des

colonies, appartenant à l'amiral Rodney, au général Waughan et autres

officiers, provenant de la vente de leurs prises: j'en ai fait faire

un bloc avec ce que l'on pourra tirer de la prise de cinq ou six

bâtiments ennemis qui se sont trouvés dans la rade, ce qui fera un

total d'environ dix-huit cent mille livres à deux millions, argent des

isles, qui sera partagé conformément à l'ordonnance des prises, entre

l'armée et la marine.

La marine angloise dans ces mers, au moment de mon opération, étoit

composée du vaisseau de guerre le _Russell_, de 74 canons, qui étoit

en carène à Antigues, et de huit frégates dont quatre de 32 canons,

mais qui étoient dispersées[198].

Je suis, etc.

_Signé_: BOUILLÉ.

[Note 197: Le comte de Bouillé a rapporté verbalement qu'à son départ

de Saint-Eustache l'île de Saint-Martin et l'île de Saba s'étoient

rendues aux troupes du Roi.]

[Note 198: Le lieutenant-colonel Cockburn, du 35e régiment, qui

commandoit à Saint-Eustache lorsque cette isle a été enlevée par les

François, a déclaré que, sur l'argent déposé dans cette colonie par

l'amiral Rodney et le général Waughan, il se trouvoit une somme de

264,000 livres qui lui appartenoit, et il l'a réclamée. Le marquis de

Bouillé ayant assemblé les officiers supérieurs des corps, pour leur

faire part de la réclamation du lieutenant-colonel Cockburn, ils ont

tous été d'avis de rendre cet argent au gouverneur anglois, ce qui a

été effectué.]

XV

Le 31 mars, en se retirant, vers les onze heures du soir, l'abbé de

la Breuille, chanoine et vicaire général, entend prononcer d'un ton

consterné ces mots: _Quel malheur!_ Il s'avance, il interroge. On lui

répond que quatre hommes sont morts dans une fosse d'aisances que l'on

vient d'ouvrir. Persuadé qu'ils ne sont qu'asphyxiés et qu'ils peuvent

être secourus, il demande du vinaigre, propose aux personnes qui

l'entourent d'aller en verser sur ces malheureux, dont un seul jetoit

encore de longs et foibles gémissements. Il répète en vain qu'avec des

précautions il n'y a rien à craindre; il ne persuade point. Une fille

nommée Catherine Vassent, âgée de vingt ans, née d'un porte-sac qui

s'est autrefois précipité dans les flammes pour sauver un enfant,

s'écrie: _Si j'étois homme, j'y descendrais bien... Hélas! que ne

suis-je un homme!_ Au moment où l'abbé de la Breuille, ému par les

foibles soupirs qu'il entend, se dévouoit et prenoit une cruche de

vinaigre en disant: _Eh bien, je vais le faire!_ Catherine Vassent

s'avance, se saisit de la cruche, descend les marches qui conduisent à

l'ouverture, après s'être, par ordre de l'abbé, lavé rapidement les

mains et le visage avec le vinaigre, dont elle verse le surplus sur

les mourants, comme on lui avoit indiqué. Cela fait, elle remonte

prendre une seconde cruche et court en faire le même usage, malgré

l'épaisse et fétide vapeur qui sortoit de ce lieu. Les sieurs Cauchie,

Lemaire et de la Breuille se mettent, en formant la chaîne, à portée

de lui donner du secours si elle en a besoin. On lui jette une corde

qu'elle attache au bras d'un mourant, et qui casse au moment où le

corps étoit parvenu à la troisième marche. Elle le retient jusqu'à ce

qu'on lui en ait remis une seconde avec un noeud coulant qu'elle lui

passe au bras. Celui-ci retiré, elle va au second, malgré la vapeur

augmentée par la fumée de la paille enflammée que l'on venoit de jeter

dans la fosse. Ayant également réussi, elle couroit au troisième,

s'oubliant elle-même, et, pour perdre moins de temps, négligeant de se

laver de vinaigre. Celui-là jetoit encore quelques soupirs. Vassent

l'encourage, lui demande son bras, qu'elle cherche et trouve à tâtons,

l'attache, lui soutient la tête, d'où le sang couloit par une large

blessure, et le porte à côté des autres, auxquels les gens de l'art

donnoient des secours. Un instant après, Vassent s'évanouit, asphyxiée

elle-même. Pendant qu'on lui donne des soins particuliers, le sieur de

la Breuille pense au quatrième. Un manoeuvre se détermine à tenter de

le secourir, après qu'on lui a couvert le bas du visage d'un mouchoir

trempé dans le vinaigre des quatre voleurs; mais ne voyant rien et ne

pouvant y tenir, il remonte sans vouloir redescendre, en disant qu'il

ne le feroit pas pour tout l'or du monde. Cependant Vassent, reprenant

ses sens, indiquoit en disant: _À gauche! à gauche!_ l'endroit où

étoit le dernier. Revenue à elle et voyant que personne ne se

présente, elle s'écrie: _Sera-t-il dit qu'après en avoir sauvé trois

nous abandonnerons le quatrième? Non... Mon Dieu, que je serois

heureuse si je pouvois les sauver tous quatre!_ Sur cela, elle

s'élance vers la fosse avec tant d'ardeur que c'est avec peine que

l'abbé de la Breuille la détermine à prendre la légère précaution de

se couvrir la respiration d'un linge trempé dans le vinaigre,

précaution que l'épuisement de ses forces rendoit plus nécessaire, et

qui lui a suffi pour voler au quatrième et le soulever à l'aide d'un

croc. Vassent, voyant que les membres de celui-ci étoient plus roides

et résistoient plus que ceux des autres, gémit et s'écrie: _Hélas! il

est mort, il ne se prête à rien!_... Sans se décourager, elle va plus

avant, lui met la corde au bras, et on parvient à le retirer. Mais

celui-ci, tombé plus avant que les autres et resté près de deux heures

enseveli, n'a pu, malgré les soins des chirurgiens, couronner, en

revenant à la vie, la généreuse et patriotique intrépidité de

Catherine Vassent. Les deux premiers qu'elle a sauvés sont venus le

lendemain la remercier, et s'en sont retirés à Chiry, dont ils sont

tous. Le troisième, qui est blessé en plusieurs endroits, est à

l'Hôtel-Dieu et donne de l'espoir. Catherine Vassent n'a éprouvé

d'autre incommodité qu'un fort enrouement et un tremblement

occasionnés l'un par ses efforts, l'autre pour avoir été se laver à la

fontaine qui est sur la place.

(_Gazette de France_ du mardi 22 avril 1788.)

* * * * *

La reconnaissance publique ajouta de nouveaux bienfaits aux dons que

cette fille héroïque tenait déjà du souverain. Trois dignitaires de

l'église cathédrale lui assurèrent une dot de quatre cents livres.

L'évêque de Noyon lui en donna cent; le maire et les échevins de la

ville lui remirent au nom de la commune, le jour de son couronnement,

qui eut lieu le dimanche 13 avril 1788, une médaille aux armes de la

ville avec emblème et inscription, une couronne civique, cent livres

sur-le-champ, trois cents le jour de son mariage, une exemption sa vie

durant du logement des gens de guerre, et son exemption à cinq fois de

la taille. De toutes les communautés religieuses lui arrivèrent aussi

des témoignages d'admiration et de munificence.

B.

XVI

TESTAMENT DE MADAME SOPHIE.

AU NOM DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ, et après avoir recommandé mon âme à

Dieu, intercédé l'instance de la très-sainte Vierge et de ma sainte

Patronne, j'ai cru devoir faire connoître par ce présent testament mes

dernières intentions et volontés.

Je déclare que je veux vivre et mourir dans le sein de l'Église

catholique, apostolique et romaine; j'espère cette grâce de la

miséricorde de Dieu, de l'intercession de la très-sainte Vierge et de

ma sainte Patronne.

Je demande au Roi mon neveu que mon corps ne soit point ouvert après

ma mort, qu'il soit gardé pendant vingt-quatre heures (après m'avoir

ouvert les pieds) par les filles de la Charité et par des prêtres, et

qu'ensuite il soit porté à Saint-Denis sans aucunes pompes ni

cérémonies quelconques, pour y être réuni à ceux de mes père et mère

comme une marque de mon respectueux attachement à leurs personnes; je

demande encore au Roi mon neveu de ne me pas faire faire de service

ici, mais de m'en fonder un à perpétuité à l'abbaye de Fontevrauld; je

me recommande à ses prières et le prie de me faire dire quelques

messes de temps en temps.

ARTICLE 1er. J'institue mes soeurs, si elles me survivent toutes les

deux, ou celle des deux qui me survivra, mes légataires universelles,

ma soeur Adélaïde, et, à son défaut, ma soeur Victoire, pour

exécutrice de mes dernières volontés; et, à défaut de mes soeurs,

j'institue Madame la comtesse d'Artois, ma nièce, pour ma légataire

universelle et mon exécutrice testamentaire.

ART. 2. Je laisse à ma soeur Adélaïde la moitié à moi appartenant dans

la terre de Louvois et dépendances, selon l'acquisition que nous en

avons faite elle et moi en commun, et toutes les acquisitions que nous

pourrions faire dans la suite elle et moi également en commun, pour en

jouir en toute propriété et en disposer comme elle le jugera à propos.

ART. 3. Je prie mes soeurs de payer aux personnes ci-après les

pensions viagères qui suivent, à prendre sur la portion qui

m'appartenoit dans les rentes viagères que nous avons héritées du chef

de la Reine notre mère, et qui leur sont reversibles après ma mort,

savoir:

À madame Tacher, trois mille livres;

À mademoiselle Gilbert, dix-huit cents livres;

À mademoiselle Gon, dix-huit cents livres;

À mademoiselle Defugerois, douze cents livres;

À mademoiselle La Motte, dix-huit cents livres;

À mademoiselle Onvi, douze cents livres;

À Chevalier, mon valet de chambre, dix-huit cents livres;

À Bonnet, six cents livres.

ART. 4. Ne pouvant rien laisser à ma soeur Louise étant carmélite, je

la prie de ne pas m'oublier et de dire trois _Ave Maria_ tous les

jours à mon intention et trois _De profundis_ pour le repos de mon

âme.

ART. 5. Je laisse à madame de Riantz ma bibliothèque.

Je laisse à madame de Narbonne, dame d'honneur d'Adélaïde, les

portraits d'Adélaïde et de feu ma soeur, qui sont en dessus de porte

dans mon cabinet à Versailles.

Je laisse à madame de Montmorin, ma dame d'atours, mes boucles

d'oreilles, mon collier de diamants et mes bracelets de diamants avec

les portraits du Roi mon père et de la Reine ma mère.

Je laisse à madame de Busançois ma bague de diamant blanc.

Je laisse à madame de Castellane, dame de Victoire, une bague de

diamant.

Je laisse à madame de Lastic une boîte.

Je laisse à madame de Lostanges une boîte.

Je laisse à madame de Guistel une boîte.

Je laisse à madame de Pracontal une boîte, et je prie toutes les

personnes à qui je laisse de vouloir bien accepter ce que je leur

laisse comme une marque dernière de mon amitié; je les prie de ne pas

m'oublier et de prier Dieu pour moi.

ART. 6. L'argent qui se trouvera dans ma cassette au jour de mon

décès, ou entre les mains des personnes qui, à cette époque, seront

chargées de la recette de mes rentes et de l'administration de mes

affaires, sera employé à payer mes dettes.

ART. 7. Dans le cas où aucunes des personnes comprise_nt_ dans les

articles 3, 4 et 5 du présent testament mour_re_ront avant moi, je me

réserve la libre disposition des pensions et legs que je leur aurai

laiss_é_, pour en faire tel usage que je jugerai convenable; je me

réserve également la liberté de faire au présent testament tels

changements que je jugerai nécessaires.

ART. 8. Je supplie le Roi mon neveu de prendre sous sa protection

toutes les personnes qui, au moment de ma mort, formeront ma maison

et me seront attachées à tel titre que ce soit, et de leur assurer

tant qu'elles vivront les mêmes appointements et émoluments dont elles

se trouveront jouir au moment de mon décès, de façon que leur sort,

tant qu'elles vivront, soit le même que pendant ma vie.

Fait double à Versailles, ce treize janvier mille sept cent

quatre-vingt-un, pour être un des doubles déposé entre les mains de

monsieur le Maître pour être remis au Roi, et à ma soeur Adélaïde le

second resté dans ma cassette.

SOPHIE-PHILIPPE-ÉLISABETH-JUSTINE.

* * * * *

_Note de Madame Sophie._

À madame de Montmorin 20,000

À madame de Riantz 6,000

Au petit de Tanne 10,000

À madame de Boursonne 6,000

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 43 / 47 段