Des degrés élevoient un socle au-dessus de ce fronton, sur lequel

l'image de la Mort couverte d'un linceul, faite en marbre blanc,

présentoit d'une main une horloge, symbole de la rapidité du temps

qui fuit sans retour. Les attributs qui la caractérisent étoient sous

ses pieds, ainsi que ceux qui distinguent les grandeurs des maîtres de

la terre. Deux bas-reliefs de bronze antique présentoient aux deux

côtés, dans des enfoncements pris dans le soubassement, des oeuvres de

miséricorde. Deux voussures dessous ces bas-reliefs renfermoient dans

leurs profondeurs des urnes de marbre vert-vert de forme antique,

ornées de bas-reliefs, de cannelures torses et de rinceaux. Les angles

de ce soubassement étoient terminés par des colonnes isolées de

serpentin, avec des bases et des chapiteaux de marbre blanc; elles

portoient des lampes de bronze doré, dont la lumière sombre éclairoit

ce triste appareil. Le haut de cette pyramide étoit terminé par une

urne cinéraire d'albâtre oriental, entourée de festons de cyprès en

or. Des faisceaux lumineux étoient distribués autour du camp de

douleurs et placés au bas des ornements qui renfermoient les armes et

les chiffres de Sa Majesté Louis le Bien-Aimé. L'entrée de la pyramide

conduisoit dans le sanctuaire, où sont déposés les précieux restes des

cendres de nos Rois. Leurs tombeaux étoient couverts de voiles

funèbres qui s'étendoient dans toute son enceinte et qui couvroient

entièrement la voûte et le pavé. Les stalles, sans aucuns ornements,

servoient de soubassement à un ordre de pilastres ioniques qui

entouroient le choeur, le jubé et le sanctuaire. Ces pilastres, de

marbre bleu turquin, portoient sur un arrière-corps de marbre gris

veiné de noir, et séparoient les arcades des galeries, qui des deux

côtés s'étendoient du sanctuaire au jubé. L'entablement de cet ordre

portoit un attique de même bleu turquin dont les fonds noirs, entourés

d'hermine, servoient d'encadrement aux armes et aux chiffres de Sa

Majesté Louis le Bien-Aimé. Au-dessus du vide des arcades, des cadres

de marbre gris, portés sur des acrotères de bleu turquin, renfermoient

dans des cartels en or les écussons des armes de France et de Navarre,

sous une couronne royale; ces ornements étoient couverts de rameaux de

cyprès disposés en sautoir. Des nuages élevoient les génies célestes

qui servent de supports aux armes de nos Rois. Les chiffres de Sa

Majesté, relevés en or sur des fonds d'azur, étoient également

soutenus par des anges. Ces armes et ces chiffres, alternativement

distribués sur la cimaise de la grande corniche, servoient de

couronnement aux arcades des galeries qui environnoient le choeur.

Chacune des arcades étoit couronnée sur sa clef d'un grand cartouche

en or, au milieu duquel on voyoit une tête de mort ailée, couverte

d'un voile lacrymatoire en argent. De grands rideaux noirs, coupés

par des bandes d'hermine, sortoient des ailettes de leurs archivoltes.

Ces voiles lugubres étoient retroussés par des noeuds et des cordons à

glands d'or sous les impostes et découvroient la profondeur des

galeries qui environnoient le choeur, dans lesquelles étoient des

gradins qui formoient un amphithéâtre tendu de noir. Chacun des

pilastres portoit des gaînes d'améthyste, cannelées et ornées de

guirlandes de laurier en or; elles servoient de base à des lances

chargées de trophées et de dépouilles militaires. Deux corps de

balustrades de bronze doré, dont les pilastres et les plates-bandes

étoient de marbre noir, renfermoient cinq degrés qui séparoient le

choeur du sanctuaire et conduisoient à l'autel. Les gradins faits en

bronze étoient ornés d'entre-lacs, de rosettes et de fleurs de lys

dorées et servoient de base à un riche retable qui renfermoit trois

bas-reliefs dans des cadres de vermeil. Un socle de bronze doré, orné

de compartiments à feuillages, portoit entre trois rangs de lumières,

chargées d'écussons aux armes de France, une croix de vermeil enrichie

de pierres précieuses. La corniche de l'arrière-corps du retable,

soutenue par des colonnes de bronze, soutenoit des vases en argent

chargés de girandoles garnies d'une très-grande quantité de feux qui

s'unissoient au premier cordon de lumière qui entouroit l'enceinte du

choeur. Les vertus paisibles et héroïques qui ont toujours été chéries

du monarque, figurées par la Prudence, la Justice, la Force et la

Tempérance, étoient représentées par des femmes distinguées chacune

par ses attributs. Ces figures, enfermées dans de riches cartels

dorés, étoient en relief et relevées en or sur un fond d'azur. De

semblables encadrements présentoient, au-dessus du jubé, la Paix et la

Clémence. Au-dessous, sur les arrière-corps, entre les pilastres, des

cartels en relief portoient des écussons en or, couverts des armes de

France. Leurs ornements étoient terminés par un cercle de lumières.

Les gaînes qui couvroient chacun des pilastres de l'ordre ionique qui

entouroit le choeur, soutenoient chacune au bas des trophées trois

girandoles couvertes de faisceaux de lumières. Les pilastres de la

balustrade du jubé, au-dessus de la porte de l'entrée du choeur,

élevoient chacun des gerbes de feux. Le plafond des stalles portoit le

premier litre de velours noir, parsemé de fleurs de lys en or et de

larmes en argent. Des écussons suspendus à une guirlande d'hermine

présentoient les armes et les chiffres de Sa Majesté. Le dessus de ce

litre formoit la base d'un cordon de lumières soutenu sur des fleurs

de lys en relief et en or. La frise de l'entablement ionique portoit

le second litre. Sur la cimaise de la corniche, des branches

saillantes et des girandoles placées sur l'aplomb des pilastres,

formoient le second cordon de lumières. Le troisième étoit élevé sur

la corniche de l'attique, au-dessous du dernier litre, orné comme les

précédents, d'écussons suspendus à des festons d'hermine. Ce litre

renfermoit et terminoit à son extrémité la décoration de cette pompe

funèbre. Au milieu de ce triste appareil s'élevoit un monument

consacré à l'éternelle mémoire du très-grand, très-haut, très-puissant

et très-excellent prince Louis le Bien-Aimé, roi de France et de

Navarre. Cet édifice, dont le plan formoit un parallélogramme,

présentoit un temple isolé, dont le solide, de vert antique, étoit

élevé sur six degrés de serpentin de Canope. Quatre groupes de

cariatides faites en marbre de Paros, dont les fronts étoient couverts

de linceuls et de voiles funèbres, exprimoient la plus grande douleur;

elles paraissoient recueillir leurs larmes dans des urnes

lacrymatoires. L'extrémité inférieure de ces figures étoit terminée en

gaîne. Elles portoient chacune sur leur tête un chapiteau d'ordre

ionique, couvert d'entre-lacs qui formoient des corbeilles, sur

lesquelles posoit un entablement orné de quatre frontons. Les deux qui

couronnoient les parties latérales portoient chacun sur leur fond un

carreau couvert de fleurs de lys, sur lequel étoient posés la couronne

royale, le sceptre et la main de justice, accompagnés de branches de

cyprès. Au-dessous de ces ornements, sous le larmier qui formoit la

corniche, deux tables de jaspe renfermoient ces paroles des saintes

Écritures. La première, du côté de l'évangile:

DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MEI:

Psalm. CI, v. 4.

celle du côté opposé:

PERCUSSUS SUM UT FOENUM,

ET ARUIT COR MEUM:

Psalm. CI, v. 5.

Les deux autres, placées en face de l'autel et de la principale

entrée, présentoient les armes de France sous une couronne royale en

relief et en or. Sur ces frontons s'élevoit un amortissement orné de

rinceaux et de festons de lauriers en or. Cet amortissement, qui

couronnoit ce monument, servoit de base à un groupe de femmes

éplorées, représentant la France et la Navarre. Aux angles de cet

édifice, quatre cippes funéraires faits de tronçons de colonnes de

jaspe sanguin, servoient de base à des faisceaux de lances liées avec

des écharpes, auxquels étoient suspendus des trophées militaires.

Leurs extrémités élevoient sur le fer d'une lance une triple couronne

de lumières. Le plafond de ce mausolée formoit une voussure ovale,

dans les compartiments de laquelle étoient des roses en or et des

guirlandes de cyprès. Des lampes sépulcrales éclairoient et

terminoient l'extrémité des frontons aux quatre côtés de cet édifice.

Les six degrés qui élevoient le soubassement formoient six cordons

lumineux qui ceignoient et entouroient le bas du catafalque. Une urne

d'or placée au centre de ce monument portoit sur deux de ses faces des

médaillons qui présentoient les traits de Louis le Bien-Aimé. Ce

sarcophage étoit couvert d'un attique sur lequel le poêle royal étoit

développé: un carreau de velours noir, orné de franges et glands en

argent, portoit la couronne de nos Rois sous un crêpe de deuil qui

descendoit jusqu'au bas du sarcophage. Les sceptres et les honneurs

posés près de la couronne terminoient cette représentation. Une

crédence étoit placée devant le mausolée, sur laquelle on avoit déposé

le manteau royal et les armes de Sa Majesté. La bannière de France en

velours violet, semée de fleurs de lys d'or, et ornée d'un molet à

franges d'or, étoit élevée dans le sanctuaire, avec le pannon du Roi,

d'étoffe bleue, pareillement semé de fleurs de lys d'or sans nombre et

bordé d'un molet à franges d'or. Ces bannières étoient portées sur dix

lances garnies de velours, entourées de crêpes. Le catafalque étoit

couvert d'un grand et magnifique pavillon, suspendu à la voûte du

temple, dont le couronnement formoit une coupole ovale élevée sur un

amortissement couvert de velours noir, parsemé de fleurs de lys

brodées en or, coupé sur les avant-corps par des bandes d'hermine. Le

plafond, traversé d'une croix de moire d'argent, portoit quatre

écussons en broderie aux armes de France. Dessous ces pentes sortoient

quatre grands rideaux de velours noir, couverts de fleurs de lys en or

et de lames en argent, partagés par des bandes d'hermine. La chaire du

prédicateur étoit placée près des stalles du côté de l'évangile; elle

étoit revêtue ainsi que l'abat-voix qui lui servoit de couronnement,

de velours noir, orné de franges et de galons d'argent.

IX

DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LE ROI

PAR SIDI-ABDERAHMAN-BEDIRI-AGA, ENVOYÉ DU PACHA ET DE LA RÉGENCE DE

TRIPOLI DE BARBARIE, LE 27 MAI 1775.

SIRE,

Le pacha de Tripoli de Barbarie, mon maître, m'a ordonné de me rendre

auprès de Votre Majesté Impériale pour lui témoigner ses regrets sur

la mort de son illustre et grand allié et ami l'auguste empereur de

France, Louis XV, de glorieuse mémoire, et pour féliciter Votre

Majesté Impériale sur son avénement au trône de ses ancêtres. Je porte

aux pieds de Votre Majesté Impériale les voeux de mon maître, les

marques les plus sincères de son respect et de son entier dévouement

pour votre personne sacrée, et le tribut de vénération que les grandes

qualités de Votre Majesté Impériale ont déjà inspirée aux peuples de

l'Afrique. Ils n'ont pu apprendre sans la plus vive admiration que le

commencement de votre empire a été marqué par les plus grands exemples

de justice et de bonté. Votre Majesté impériale en a donné une preuve

éclatante au pacha de Tripoli en conservant les anciens traités, et

mon maître s'est empressé d'envoyer la ratification à Votre Majesté

Impériale, pour lui prouver qu'il n'a rien de plus à coeur que de

mériter la haute bienveillance d'un aussi grand empereur. Les liens

d'intérêt et d'amitié qui unissent aujourd'hui les nations soumises à

la couronne de France et les sujets du royaume de Tripoli, sont

devenus indissolubles sous de si heureux auspices.

Que Votre Majesté Impériale daigne jeter sur moi un regard favorable,

et ce jour sera le plus beau de ma vie.

* * * * *

Le Roi a répondu:

Je suis très-satisfait des sentiments du pacha de Tripoli. Le premier

devoir des souverains est d'observer les traités. J'en donnerai

l'exemple. La justice sera toujours la base de ma conduite vis-à-vis

des étrangers. Vous assurerez le pacha de Tripoli de ma sincère

amitié, et c'est avec plaisir, Monsieur, que je vous vois sur les

terres de ma domination.

* * * * *

Le 26 juin, Sidi-Abderahman-Bediri-Aga prit congé du Roi, après lui

avoir présenté de la part du pacha, son maître, des chevaux, des

chameaux, des lions, des tigres et des moutons de Barbarie, que Sa

Majesté voulut bien agréer.--B.

X

12 avril 1777.

Si le voyage de l'Empereur a un but politique, ce prince ne peut se

proposer que deux objets, l'un d'engager Votre Majesté à resserrer les

liens de l'alliance qui subsiste entre elle et la maison d'Autriche,

et l'autre de la disposer à consentir ou gratuitement ou moyennant

certains équivalents aux vues d'agrandissement que l'Empereur peut

former aux dépens des Turcs.

Ce sont là les deux hypothèses qu'on peut envisager et sur lesquelles

il est de la fidélité des ministres de Votre Majesté d'éclairer sa

religion.

Par rapport à la première hypothèse, celle de resserrer les noeuds qui

unissent Votre Majesté à la maison d'Autriche, on ne peut se dispenser

de représenter à Votre Majesté que cette alliance, bonne en elle-même

en ce qu'elle peut être considérée comme une plus grande sûreté du

maintien de la tranquillité générale, ne rapporte à la France d'autre

avantage que celui que lui donneroit un traité de paix bien consolidé

et exécuté de bonne foi. Il ne s'agit en effet que de jeter un coup

d'oeil sur la situation topographique des principales puissances de

l'Europe pour reconnaître qu'il n'en est aucune autre qui ait

possibilité ou intérêt de faire la guerre à Votre Majesté sur le

continent. L'Angleterre, l'ennemie invétérée de cette monarchie, est

insuffisante par elle-même pour cette entreprise: les États généraux

sont fort au-dessous de la possibilité d'en concevoir le dessein; leur

nullité est connue. Le roi de Prusse pourroit davantage; mais, en

défiance contre la maison d'Autriche qu'il ne peut regarder que comme

un ennemi forcément réconcilié, il ne s'embarquera pas, sans être

provoqué, à envahir les possessions de Votre Majesté, qu'il ne

pourroit conserver qu'au risque de découvrir les siennes propres.

D'ailleurs, il ne pourroit venir à Votre Majesté sans enfreindre le

territoire autrichien, car ce seroit une vision de supposer qu'il

pourroit attaquer la France sur le haut Rhin.

On ne peut donc établir l'utilité active de notre alliance avec Vienne

que sur la supposition d'une attaque possible du roi de Prusse contre

la France dans les Pays-Bas; mais l'injure seroit commune à la maison

d'Autriche, et c'est dans ce cas seulement qu'elle est tenue de nous

restituer les secours que nous sommes engagés à lui donner même contre

les Turcs, et que nous avons prodigués dans la dernière guerre.

Si Votre Majesté examine la situation des différents États d'Autriche,

elle verra au premier coup d'oeil le peu de proportion des engagements

respectifs, et que les avantages en sont aussi saillants et aussi

réels pour cette maison qu'ils sont précaires et onéreux pour Votre

Majesté, puisqu'elle peut être entraînée dans une et plusieurs guerres

pour la défense de son allié, sans que celui-ci peut-être soit jamais

dans le cas de la payer de réciprocité.

Je n'examinerai pas, Sire, si cette maison a toujours rempli avec

fidélité les devoirs de son alliance avec Votre Majesté, si elle n'a

pas plutôt cherché à en abuser pour affoiblir la considération due à

sa couronne, et l'opinion de la protection que Votre Majesté, à

l'exemple de ses augustes ancêtres, est disposée à accorder aux

princes d'Allemagne pour les maintenir dans la possession de leurs

justes droits.

Il ne peut être question de récriminer contre un système que Votre

Majesté a trouvé établi, et que sa sagesse lui a fait approuver.

L'esprit de conquête n'animant pas la conduite de Votre Majesté,

l'alliance de Vienne peut paroître utile en ce que faisant une sûreté

de plus à la conservation de la paix sur le continent, elle lui donne

de moins de veiller et de se mettre en mesure contre l'Angleterre,

l'ennemi naturel et le plus invétéré de sa gloire et de la prospérité

de son royaume.

Mais si cette alliance est intéressante à conserver, elle veut être

maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés ne se croie pas

en droit de tout exiger de l'autre sans être tenu à lui rien rendre;

c'est ce qui arriveroit immanquablement, Sire, si Votre Majesté,

prêtant l'oreille à des insinuations spécieuses, se portoit à donner

plus d'extension au traité de 1756, ou (ce que la cour a paru désirer

singulièrement) si Votre Majesté prenoit l'engagement d'employer

toutes ses forces au soutien de l'alliance.

Je dois avoir l'honneur de faire remarquer à Votre Majesté qu'elle

n'est plus en liberté de stipuler cette dernière clause, parce que le

pacte de famille en renferme l'obligation, et que deux engagements de

cette nature ne peuvent compatir ensemble.

Il est à considérer en second lieu que, soit que la cour de Vienne

vous propose une augmentation de secours ou l'emploi de toutes vos

forces, ce ne peut être que dans la vue de se préparer plus de moyens

pour écraser un jour le roi de Prusse, et avec lui le parti protestant

en Allemagne. On objectera que les engagements étant purement

défensifs, ils ne peuvent servir l'ambition de la maison impériale;

mais il est si facile de faire venir la guerre sans être

matériellement l'agresseur, que Votre Majesté s'y trouveroit entraînée

contre ses intérêts toutes les fois qu'il conviendroit à la politique

autrichienne de le faire.

Le roi de Prusse, considéré relativement à la morale, peut ne pas

paroître fort intéressant à ménager, mais, vu dans l'ordre politique,

il importe à la France, peut-être plus qu'à toute autre puissance, de

le conserver tel qu'il est. Placé sur le flanc des États autrichiens,

c'est la frayeur qu'en a la cour de Vienne qui l'a rapproché de la

France; cette même frayeur la retient encore dans nos liens, et l'y

retiendra aussi longtemps que son motif subsistera. Détruisons la

puissance du roi de Prusse, alors plus de digue contre l'ambition

autrichienne; l'Allemagne, obligée à plier sous ses lois, lui ouvrira

un accès facile vers nos frontières; et que pourrions-nous lui opposer

lorsque nous aurions sacrifié nos moyens et nos forces pour l'élever à

un excès de puissance que nous ne serions plus en état de

contre-balancer?

Quoique la maison d'Autriche soit plus redoutable pour la France que

le roi de Prusse, je n'en conclurai pas qu'il ne faut pas veiller sur

l'ambition de celui-ci. Toute acquisition qui lui donneroit plus de

puissance sur le Rhin doit intéresser la prévoyance de la France; mais

en le limitant de ce côté, il faut empêcher, autant qu'il est

possible, qu'il ne soit pas entamé sur l'Oder ou sur l'Elbe.

L'intégrité de la puissance actuelle du roi de Prusse contribue encore

à la sûreté des établissements des princes de la maison de Bourbon en

Italie.

Pour ce qui est de la seconde hypothèse, savoir le consentement de

Votre Majesté, soit gratuitement, soit au moyen de certains

équivalents, à l'agrandissement de la maison d'Autriche aux dépens des

Turcs, j'ose représenter très-humblement à Votre Majesté qu'il n'est

pas d'équivalents qui pourroient compenser le préjudice que causeroit

à Votre Majesté tout accroissement de puissance de cette maison. Quand

bien même elle céderoit à Votre Majesté tous les Pays-Bas et

acquerroit des domaines dans une maigre proportion, la perte n'en

seroit pas moins réelle, sans parler de celle de l'opinion, qui seroit

de toutes la plus regrettable. Votre Majesté ne pourroit posséder les

Pays-Bas sans réveiller la jalousie des Provinces-Unies et sans les

mettre entièrement dans les brassières de l'Angleterre et de telle

autre puissance qui jalouseroit celle de Votre Majesté. Le roi de

Prusse lui-même, qui, dans l'état actuel des choses, peut être

considéré comme un allié naturel de la France qu'elle retrouveroit

immanquablement si le système politique venoit à changer, le roi de

Prusse ne pourroit plus être envisagé sous ce point de vue; voisin par

son duché de Clèves de l'acquisition que Votre Majesté auroit faite,

la défiance se substitueroit infailliblement à la confiance qui semble

devoir unir les deux monarchies. Si le malheur des circonstances

forçoit jamais Votre Majesté à entendre à un partage, ses vues

devroient se porter plus naturellement sur le haut Rhin. Les

inconvénients politiques seroient infiniment moindres, et les

avantages plus réels; mais quand on réfléchit aux injustices criantes

qu'il faudroit commettre, une âme honnête ne peut s'arrêter sur ce

projet; celle de Votre Majesté n'est pas disposée à un sentiment si

révoltant: si la justice étoit exilée de la terre, elle prendroit son

asile dans le coeur de Votre Majesté.

Les Pays-Bas dans les mains de la maison d'Autriche ne sont point un

objet d'inquiétude et de jalousie pour Votre Majesté. Ils sont plutôt

une sûreté de la conduite de cette maison envers Votre Majesté et un

moyen de la contenir ou de la réprimer suivant le besoin. La France

constituée comme elle l'est, doit craindre les agrandissements bien

plus que les ambitionner. Plus d'étendue de territoire seroit un poids

placé aux extrémités qui affoibliroit le centre; elle a en elle-même

tout ce qui constitue la puissance réelle: un sol fertile, des denrées

précieuses dont les autres nations ne peuvent se passer, des habitants

laborieux et industrieux; des sujets zélés et soumis, passionnés pour

leur maître et pour leur patrie.

La gloire des Rois conquérants est le fléau de l'humanité; celle des

Rois bienfaisants en est la bénédiction. C'est celle-ci, Sire, qui

doit être le partage d'un Roi de France, et plus particulièrement

celle de Votre Majesté, qui ne respire que pour le bonheur du genre

humain. La France, placée au centre de l'Europe, a droit d'influer sur

toutes les grandes affaires. Son Roi, semblable à un juge suprême,

peut considérer son trône comme un tribunal institué par la Providence

pour faire respecter les droits et les propriétés des souverains. Si

en même temps que Votre Majesté s'occupe avec tant d'assiduité à

rétablir l'ordre intérieur de ses affaires domestiques, elle dirige sa

politique à établir l'opinion que ni la soif d'envahir ni la moindre

vue d'ambition n'effleure son âme, et qu'elle ne veut que l'ordre et

la justice, ses arrêts seront respectés; son exemple fera plus que ses

armes. La justice et la paix régneront partout, et l'Europe entière

applaudira avec reconnoissance à ce bienfait, qu'elle reconnoîtra

tenir de la sagesse, de la vertu et de la magnanimité de Votre

Majesté.

Je suis, etc.

DE VERGENNES.

XI

Année 1779.

Le 23 octobre, Madame Élisabeth a quitté Marly pour se rendre à

Choisy, où elle a été inoculée en y arrivant.

_Bulletin du 26._

Madame Élisabeth, après avoir été préparée convenablement, a été

inoculée le 23 de ce mois, vers le midi. L'insertion a été faite en

deux endroits, à chaque bras; les deux premiers jours il n'a rien paru

d'extraordinaire autour de chaque petite plaie; aujourd'hui, 26, on a

commencé à apercevoir un petit cercle rouge autour de chacune. Jusqu'à

présent, il n'y a aucune altération dans la santé ni dans le pouls de

Madame Élisabeth; elle continue son régime et va prendre l'air tous

les jours.

_Bulletin du 29._

Le 27, le pouls de Madame Élisabeth commençoit à s'élever; le tour de

ses piqûres étoit dur et enflammé, et on a vu pointer quelques petits

boutons sur le bras. Le 28, tous ces symptômes se sont développés, la

fièvre s'est déclarée par quelques alternatives de froid et de chaud,

des lassitudes et un peu de tension dans les bras. Aujourd'hui 29, la

fièvre continue dans un bon degré; le tour des plaies est encore plus

rouge, les boutons des bras sont élevés et se remplissent. Le sommeil

a été bon toutes les nuits.

_Bulletin du 2 novembre._

La nuit du 29 au 30 octobre, Madame Élisabeth a eu de la fièvre, du

malaise et des envies de vomir. Pendant la journée, la fièvre a

continué avec les symptômes de lassitude, de foiblesse et de défaut

d'appétit; cet état a duré jusqu'au 31 au soir; pendant cet intervalle

Madame n'a pas interrompu ses promenades, soit en carrosse, soit à

pied. Le soir du 31, la fièvre et les symptômes ont été dissipés par

l'éruption d'une vingtaine de boutons répandus sur le visage et sur

les bras. La nuit du 1er novembre a été très-bonne, l'éruption s'est

faite paisiblement, l'appétit et les forces sont revenus. Aujourd'hui,

2, le bon état continue, l'éruption paroît complète, et les boutons

grossissent sensiblement.

_Bulletin du 5 novembre._

Le 3 novembre, les boutons du visage de Madame Élisabeth sont devenus

pleins, ronds, et sont parvenus à leur parfaite maturité; le 4, ils

ont commencé à brunir; aujourd'hui, la plus grande partie paraît prête

à se dessécher. Les forces de la princesse sont entièrement revenues,

l'appétit est bon et le sommeil est parfait.

_Bulletin du 8 novembre._

Les boutons de Madame Élisabeth sont enfin desséchés, après avoir

passé par tous les degrés de l'inoculation la plus régulière. Cette

Princesse a été purgée le 7, et dès le même jour on a ajouté du poulet

à son régime. Aujourd'hui, il ne reste plus de croûtes aux boutons de

son visage, et elle jouit de la plus parfaite santé.

L'heureux succès de cette inoculation, pratiquée avec autant

d'habileté que de prudence par le sieur Goetz, chirurgien-major de la

citadelle de Strasbourg, a fait désirer à plusieurs personnes de

Choisy de faire inoculer leurs enfants. Madame Élisabeth a bien voulu

accorder sa protection généreuse à douze pauvres enfants et leur

procurer tous les secours nécessaires pendant le cours de leur

traitement. Cette opération a été exécutée aujourd'hui par le sieur

Goetz sur sept filles et cinq garçons qu'il avoit préparés

convenablement.

XII

LETTRE DE MADAME WASHINGTON.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 42 / 47 段