La piété doit toujours couler dans vos veines avec le sang d'un père

pieux; vous devez le faire revivre en vous par l'imitation, pour

devenir comme lui l'exemple de la postérité. Si votre jeunesse,

cultivée par mes soins, peut faire ouvrir mon coeur à de flatteuses

espérances, j'aurai la consolation de vous voir un jour supérieur à

tous les obstacles qui vous environnent, insensible à tous les

attraits qui se rassembleront pour vous corrompre, élevé au-dessus des

événements, soumis à Dieu seul, et présentant le plus grand spectacle

que la foi puisse donner. Il n'y a de grand dans les princes que ce

qui vient de Dieu; la droiture du coeur, la vérité, l'innocence et la

règle des moeurs, l'empire sur les passions, voilà la seule grandeur

et la seule gloire que personne ne pourra vous disputer.

«Je ne sais, disoit Ambroise au grand Théodose, ce que je dois

demander ou désirer pour vous; vous avez toutes les qualités qu'on

puisse souhaiter; votre religion les suppose toutes; mais je ne puis

m'empêcher de désirer que votre piété prenne tous les jours de

nouveaux accroissements, parce que, entre tous les dons que vous avez

reçus de Dieu, elle est, sans comparaison, le plus grand[184].»

[Note 184: SAINT AMBROISE, epist. LXII, _Ad imper. Theodos._, in n. 6

et 7.]

Si la gloire du monde, mon fils, est comme l'héritage que vous avez

reçu de vos illustres aïeux, il n'y a que le Seigneur qui puisse vous

accorder le don de la sagesse, qui est la gloire et l'héritage de ses

enfants. De tous vos titres, le plus honorable c'est la vertu; avec

elle rien n'est petit; mais sans elle tout le devient, parce que c'est

elle, à parler exactement, qui est la grandeur réelle de tout.

Il y a une extrême différence entre un prince solidement instruit et

également attaché à la Religion, et un autre prince qui n'a que de la

crainte sans lumières ni discernement: celui-ci met son espérance dans

des choses vaines; il s'applaudit en ne faisant rien d'utile; il

concilie, avec des apparences de religion, des vices incompatibles

avec la vertu. Il ne la connoît pas, et il s'en défie; il est toujours

préparé à la séduction et à la flatterie, parce qu'il ne connoît rien

de plus grand ni de meilleur que ce qu'il fait. Il finit par devenir

le jouet de ceux qui favorisent ses penchants pour devenir ses

maîtres, et pour écarter tous ceux qui seroient capables de le

détromper.

Le premier prince[185] qui a fait asseoir avec lui la Religion sur le

trône des François (disoit M. de Massillon[186] au Roi votre

grand-père) a immortalisé tous ses titres par celui de chrétien; la

Foi est devenue pour ainsi dire la première et la plus sûre époque de

l'histoire de la monarchie. Nos saints rois sont des modèles illustres

que chaque siècle proposera à leurs successeurs, et sur lesquels ils

doivent fixer leurs regards pour s'animer à la vertu par ces grands

exemples. C'est ce que je ne cesserai de vous répéter tous les jours,

mon fils, et je n'aurai pas besoin de vous faire remonter bien haut

dans les annales de la France pour vous présenter des modèles

accomplis dans ce genre.

[Note 185: Clovis.]

[Note 186: _Petit Carême_, sermon sur le Triomphe de la religion, pour

le jour de Pâques, p. 271.]

Ce n'est pas que je me défie à cet égard de ceux qui président à votre

éducation, ni que je doute de leur zèle et de leurs lumières. Le choix

de votre vertueux père, confirmé par le suffrage du Roi, fait l'éloge

de leurs talents et leur acquiert des droits à votre reconnoissance

L'un[187] n'est en effet occupé qu'à inspirer des sentiments dignes

de votre sang, et l'autre[188] ne s'applique, après avoir gouverné

saintement l'Église, qu'à préparer son plus zélé protecteur. Mais mon

amour pour vous ne se repose que sur lui-même du soin important de

vous faire ajouter à l'éclat de la couronne que vous porterez un jour,

l'éclat immortel de la justice et de la piété. Qui plus que moi

s'intéresse à votre gloire? Qui plus que moi soupire après votre

bonheur? Je vous aime, mon fils; ce sentiment si précieux à mon coeur

fera ma consolation, si, docile aux leçons d'une mère à qui la vie

seroit odieuse sans cette espérance, vous devenez dans la suite un

grand Roi.

[Note 187: M. le duc de la Vauguyon.]

[Note 188: M. l'évêque de Limoges.]

Voilà l'unique satisfaction qui me reste sur la terre; il dépend de

vous d'y mettre le comble. J'augure trop bien de la sensibilité de

votre âme, de votre docilité, de votre attachement et de votre entière

confiance en moi, pour ne pas me persuader que vous seconderez mes

vues et que vous irez au-devant de mes leçons.

Quelque effrayée que je sois des difficultés de l'entreprise,

considérée dans ses différents rapports, et surtout dans son

exécution, je me rassure néanmoins sur mes craintes et sur mon

insuffisance. En effet, je ne mettrai rien du mien dans l'exercice

journalier et instructif dont ma tendresse pour vous m'a fait

concevoir le projet. L'histoire, cette école respectable où se sont

formés les plus grands hommes, sera mon unique guide. Celle de la

nation, où vous verrez, comme dans une espèce de tableau de famille,

cette longue suite de souverains que vous comptez pour ancêtres depuis

Hugues Capet, en vous rappelant que vous descendez de la plus

ancienne, de la plus noble et de la plus illustre famille de

l'univers, vous présentera une foule d'exemples frappants, plus

efficaces que les préceptes, et qui leur donneront une nouvelle force.

Je ne serai que l'interprète fidèle de tous ces glorieux monarques et

de tant d'habiles politiques. Trente et un rois de votre race, tous

les héros de la branche de Bourbon, dont le sang coule dans vos

veines, seront autant d'interlocuteurs qui présideront tour à tour à

votre instruction. L'élévation de leur génie, leur sagesse et leurs

vertus sont consignées dans les fastes de la France pour vous fournir

des lumières et des connoissances propres à vous faire tenir un jour

les rênes de la monarchie, qu'ils ont si bien gouvernée ou illustrée,

avec tous les talents qui vous seront nécessaires.

Les leçons grandes, nobles et sublimes qu'ils vous communiqueront par

mon organe, doivent saisir d'avance votre imagination, imprimer dans

votre esprit une sorte de respect religieux qui le captive, en

intéressant votre coeur de la manière la plus profitable et la plus

sensible.

Ils mettront en effet sous vos yeux, non-seulement leurs exploits,

leurs victoires et leurs conquêtes, mais encore leurs idées et leurs

actions les plus secrètes, en un mot les maximes et le système de la

politique la mieux réfléchie. Ils vous transporteront dans leur cour

pour vous faire étudier les moeurs, les usages, les coutumes.

Vous rapprocherez par ce moyen tous les temps; vous comparerez siècle

à siècle, règne à règne, roi à roi.

Cet examen sérieux et réfléchi vous fera comprendre pourquoi la

postérité, toujours équitable dans ses jugements, leur a décerné les

glorieux surnoms de Hardi, de Victorieux, de Juste, de Sage, de Père

du peuple, de Bien-Aimé, de Grand, de Saint, etc. À cette vue, saisi

d'une noble émulation, épris d'un beau feu, vous fixerez déjà le titre

que vous serez jaloux de mériter.

Avant d'être instruit à l'école et par la bouche, pour ainsi dire, des

Philippe Auguste, des saint Louis, des Charles V, des Louis XII, des

François Ier, des Henri IV, et des ministres qui les ont secondés,

tels que les d'Amboise, les Sully, les Richelieu, les Mazarin, etc.,

il est des précautions à prendre pour rendre leurs leçons plus

instructives. Quoique tous ces glorieux monarques et les hommes d'État

qu'ils ont si habilement employés doivent vous fournir tour à tour

l'idée d'une sage administration dans les temps difficiles, et la

manière de rendre un royaume florissant dans des temps plus calmes et

plus heureux, il est des notions préliminaires qui peuvent seules

diriger le fil de vos connoissances en cette partie, et faire, quand

il en sera temps, la règle constante de votre conduite.

Pour apprendre à connoître les droits inébranlables de la couronne, à

soutenir et faire respecter l'autorité royale, à protéger les arts et

les sciences, à récompenser l'industrie, à encourager le commerce, à

se faire craindre des ennemis de l'État, redouter de ses voisins et

chérir des François, il faut faire une étude approfondie de l'art de

régner habilement, mis en pratique et porté au plus haut degré de

perfection par Louis XIV.

Ce prince immortel, pendant le cours du plus long, du plus beau règne

qui ait illustré la monarchie, vous donnera du goût pour la vérité, de

l'éloignement pour la flatterie, de l'attrait pour la vertu; il vous

retracera en substance tout ce qu'avoient pensé, tout ce qu'avoient

écrit, tout ce qu'avoient fait de mémorable ses plus illustres

prédécesseurs, les plus habiles politiques et les personnages les plus

versés dans la législation des règnes passés. Ses succès inouïs lui

avoient valu le nom de Grand; ses sentiments héroïques et chrétiens

dans l'adversité, sa fermeté inébranlable dans les revers les plus

accablants, lui en ont assuré, pour tous les temps à venir, le nom et

le mérite.

Le cardinal de Mazarin, qui n'est pas accusé sans fondement d'avoir

négligé l'éducation de ce Prince pendant sa jeunesse, y avoit suppléé,

en quelque sorte, en répétant souvent à son élève un avis court, mais

salutaire, et qui contenoit l'abrégé de tous les devoirs de la

royauté: «Souvenez-vous, disoit-il au Roi, de vous respecter

vous-même, et l'on vous respectera[189].» Ce mot seul, qui renferme la

plus grande force et la plus grande énergie, fit les plus vives

impressions sur l'âme du monarque, et produisit, après la mort du

ministre, les changements mémorables dans l'administration générale du

royaume, et cet enchaînement de triomphes et de victoires qui

élevèrent la France à ce haut point de gloire où les merveilles de ce

règne la firent parvenir.

[Note 189: _Mémoires de M. le marquis de la Fare_, p. 28.]

Elles furent préparées et soutenues par l'application la plus

constante et la plus infatigable à connoître et à mettre en mouvement

tous les ressorts et toutes les ressources d'une sage administration.

Un amour dominant pour l'ordre lui fit d'abord mettre la règle la plus

sévère et la plus grande économie dans les finances. Le plus heureux

choix dans ses ministres lui fit concerter dans le cabinet et exécuter

avec tant de succès toutes les hautes entreprises qui le rendirent

l'arbitre de l'Europe et le modèle de tous les souverains. C'est donc

de lui et par ses instructions que vous allez apprendre le grand art

de commander aux hommes, à la tête de la plus belle monarchie. Le Roi,

votre auguste aïeul, va vous y exhorter, en ne cessant de répéter,

depuis son avénement au trône, «qu'il l'a pris en tout pour modèle».

Enfin, votre vertueux père, qui avoit adopté toutes ces maximes, vous

ménagera par ses écrits les moyens et les facilités, et vous les

rendra propres.

Louis XIV avoit tracé plusieurs mémoires sur le gouvernement, soit

pour se rendre compte à lui-même, soit pour l'instruction de

Monseigneur le Dauphin, duc de Bourgogne. La plupart de ces mémoires

si précieux, qui auroient déposé à la postérité en faveur de la

droiture et de la magnanimité de son âme, sont perdus; il ne nous en

reste qu'un tout entier écrit de sa main[190], qui est bien propre à

faire connoître son caractère, et bien intéressant pour vous. Vous

vous apercevrez, en méditant le précis que je vais remettre sous vos

yeux, que ce grand homme s'exprimoit toujours noblement et avec

précision; et vous vous souviendrez toujours qu'il s'étudioit en

public à parler comme à agir en souverain.

[Note 190: Il est déposé à la Bibliothèque impériale.]

«Les rois sont souvent obligés de faire des choses contre leur

inclination et qui blessent leur bon naturel. L'intérêt de l'État doit

marcher le premier. On doit forcer son inclination et ne pas se mettre

en état de se reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on

pouvoit faire mieux; mais quelques intérêts particuliers m'en ont

empêché et ont déterminé les vues que je devois avoir pour la

grandeur, le bien et la puissance de l'État.

»Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats

qu'il est difficile de démêler; on a des idées confuses; tant que cela

est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l'on se fixe

l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il

faut le prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que

j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des

peines infinies, l'ont été par complaisance.

»Rien n'est si dangereux que la foiblesse, de quelque nature qu'elle

soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et,

après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit

déterminer par le jugement, que l'on doit faire sans présomption, et

pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de

soi, du caractère qu'on porte, et de la grandeur de l'État.

»Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance de

leurs affaires, soit par expérience, soit par étude, et par une grande

application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses

par lesquelles ils peuvent se faire connoître, qu'ils doivent avoir un

soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se

prémunir contre soi-même et être toujours en garde contre son naturel.

»Le métier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne

de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il

n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. L'incertitude

désespère quelquefois; et, quand on a passé un temps raisonnable à

examiner une affaire, il faut se déterminer et prendre le parti qu'on

croit le meilleur.

»Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait

la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant,

celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus

goûter que ses sujets, par rapport à eux, tout ce qu'il y a de plus

agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il faut réparer sa faute

le plus tôt qu'il est possible, et qu'aucune considération n'en

empêche, pas même la honte, etc.»

Quel riche fonds d'instruction, mon fils, dans cette réunion de vues

sages et profondes! Qu'elles seront propres à rectifier les vertus, à

les étendre, et à leur donner ce degré de prudence et de perfection si

nécessaire pour gouverner les hommes, en s'attirant leur amour, leur

estime et leur admiration! Qu'il est important que vous accoutumiez de

bonne heure votre esprit à ces sublimes idées, pour n'en adopter

jamais de fausses, et pour vous attacher aux vrais principes, sans

variation et sans inconstance!...

L'extrait des instructions que cet incomparable monarque donna à son

petit-fils Philippe V partant pour aller monter sur le trône

d'Espagne, est bien capable de vous y confirmer.

«Aimez tous vos sujets attachés à votre couronne et à votre personne;

ne préférez pas ceux qui vous flattent le plus; estimez ceux qui, pour

le bien de l'État, hasarderont de vous déplaire; ce sont là vos

véritables amis.

»Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous

une sorte de règle qui vous laisse des temps de liberté et de

divertissement.

»Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;

écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien décider.

»Quand vous aurez plus de connoissance, souvenez-vous que c'est à vous

de décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours

tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil avant que de

donner votre décision. Faites tout ce qui vous sera possible pour bien

connoître les gens les plus importants, pour vous en servir à propos.

»Traitez bien vos domestiques, mais ne leur accordez pas trop de

familiarité et encore moins de créance; servez-vous d'eux tant qu'ils

seront sages; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront.

»Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui

donnent de l'argent pour les obtenir; donnez à propos, et

libéralement, et ne recevez guère de présents, à moins que ce ne

soient des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d'en

recevoir, faites-en à ceux qui vous les auront offerts de plus

considérables, après avoir laissé passer quelques jours.

»Ayez, pour mettre ce que vous avez de particulier, une cassette dont

vous aurez seul la clef.

»Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner;

ne vous laissez pas gouverner; soyez le maître; n'ayez jamais de

favori; écoutez, consultez votre conseil; mais décidez toujours; Dieu,

qui vous a fait roi, vous prêtera les lumières qui vous seront

nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions.»

Tout roi, mon fils, qui aime la véritable gloire, aime le bien public;

on doit aux ministres qui secondent ses vues le détail de l'exécution;

mais le monarque se réserve l'arrangement général; et la première

impulsion de l'administration est le fruit de ses réflexions et prend

sa source dans son génie. Mon fils, les prospérités du règne de Louis

XIV furent le fruit des grandes maximes dont vous venez d'admirer la

sagesse. Elles seront toujours également efficaces lorsqu'il se

trouvera un maître qui ait d'aussi grandes vues, avec la volonté de

les remplir.

Lorsque, en 1726, le Roi votre grand-père prit en main le gouvernement

de son royaume, après en avoir fait part aux gouverneurs et intendants

de ses provinces, ainsi qu'à ses parlements, il annonça, par un

discours prononcé dans son conseil[191], qu'il vouloit suivre en tout,

le plus exactement qu'il lui seroit possible, l'exemple du feu Roi son

bisaïeul, pour rendre par là son gouvernement glorieux, utile à son

État et à ses peuples, dont le bonheur seroit toujours le premier

objet de ses soins.

[Note 191: Discours du Roi, prononcé dans son conseil le 16 juin 1726,

rapporté dans les _Mémoires de Mongon_, t. II, aux pièces

justificatives, nº II.]

Ce plan d'administration qui fait également l'éloge des deux

monarques, a influé depuis cette époque sur tous les objets qui la

concernent. Il n'a presque été publié aucune loi, jusqu'à la mort du

chancelier d'Aguesseau, où cet engagement solennel n'ait été

renouvelé, à la face de la nation, dans les préambules des édits ou

déclarations. Je dois donc entrer dans les vues et seconder les

intentions de votre auguste aïeul, en vous faisant porter vos premiers

regards sur un si grand modèle, et en tirant les premières leçons que

je vous donne sur l'art de régner, des propres écrits de Louis XIV.

Louis XV, en ordonnant qu'ils fussent déposés dans un lieu accessible

à tout le monde[192], les a jugés dignes de servir d'instruction à

tous les souverains.

[Note 192: La Bibliothèque du Roi.]

C'est en adoptant hautement et en se disposant à mettre en pratique

ces sages maximes d'une manière irrévocable, que le Prince religieux

de qui vous tenez le jour s'est universellement attiré la vénération

publique. Tout le temps qu'il a été, ainsi que vous l'êtes

aujourd'hui, l'héritier présomptif de la couronne, il ne s'est occupé

qu'à s'en instruire et à les approfondir.

Quel exemple plus cher et plus parfait puis-je vous proposer? Père

tendre, il vous aimoit sans mesure. Combien de fois, vous serrant dans

ses bras, n'adressa-t-il pas au Seigneur les voeux les plus ardents

pour vous! Vous l'occupiez tout entier; vous fûtes présent à son

esprit dans ce moment cruel (hélas! que le souvenir m'en est amer!) où

il étoit près d'échapper à mon empressement. Rappelez-vous et

n'oubliez jamais ces paroles si touchantes que sa bouche expirante

ordonna que son confesseur vous rendît, comme le dernier gage de son

affection et de ses dernières volontés; il vous recommande la crainte

du Seigneur et l'amour de la Religion, de profiter de la bonne

éducation qu'on vous donne, d'avoir pour le Roi la plus parfaite

soumission et le plus profond respect, et de conserver toute votre vie

pour moi la confiance et l'obéissance que vous devez à une tendre

mère.

Ce Prince accompli réunissoit toutes les qualités qui caractérisent

les grands hommes. Qui mieux que moi l'a connu? Qui mieux que moi peut

vous le faire connoître? J'étois sa confidente, j'étois son

admiratrice; sa grande âme se déployoit à mes yeux. Quelle

bienfaisance, quelle humanité et quelle élévation! Ah! mon fils, notre

perte est immense! Mais quelque irréparable qu'elle soit pour la

nation, pour vous et pour moi, elle peut être du moins adoucie par

l'empressement que vous aurez à profiter des leçons qu'il vous a

tracées et par l'ardeur que vous montrerez à l'imiter. Votre auguste

père vit encore, en quelque sorte; il vit en moi, qui suis, pour votre

avancement, animée du même zèle, encouragée par les mêmes vues,

pénétrée des mêmes sentiments; je serai son organe et son interprète.

Il vit encore plus dans ses écrits, fruits précieux de ses vastes

recherches, de ses profondes méditations, monuments lumineux de son

génie rare et supérieur.

Je vous les conserve, mon fils; ce sera votre plus riche héritage;

qu'ils soient un jour la matière ordinaire de vos réflexions; vous y

apprendrez «qu'un prince qui ne connoît pas l'origine, l'étendue, les

bornes de son autorité, ou qui ne les connoît que superficiellement,

n'est pas instruit de la nature ni des propriétés de son être, qu'il

s'ignore lui-même, et qu'il marche dans de profondes ténèbres, sans

lumière, sans guide[193]». Vous y apprendrez surtout que le premier

devoir d'un prince est de maintenir et de faire respecter la Religion

dans son État, par toutes les voies qui peuvent conduire à ce but. Il

les indique en détail et fait sentir de la manière la plus énergique

que, pour régner heureusement, il faut régner saintement.

Oui, mon fils, les Rois sont sur la terre les images de Dieu; ce n'est

pas assez pour eux de le représenter par le nombre de leurs bienfaits

et l'éclat de leur majesté, s'ils ne le représentent par la pureté de

leurs moeurs et la sainteté de leur vie. Plus ils auront de

ressemblance avec ce divin modèle, plus ils s'assureront des hommages

des peuples. Quel roi que Louis IX! il fut l'arbitre du monde. Quel

saint! il est le patron de votre auguste famille et le protecteur de

la monarchie. Puissiez-vous marcher sur ses traces! Puissé-je, comme

la reine Blanche, voir germer les pieux sentiments que je ne cesserai

de vous inspirer! Puissiez-vous vous montrer digne de vos aïeux, digne

de votre vertueux père!

Mes souhaits s'accompliront, mon fils, si vous répondez à mes soins;

le plan que je suivrai est celui que ce judicieux prince a tracé dans

ses précieuses collections. J'emprunterai jusqu'à ses expressions:

tout ce qui part de lui doit être sacré pour nous. Nous traiterons

dans l'instruction projetée, et qui sera rédigée par demandes et par

réponses, en forme de catéchisme, pour soulager votre mémoire et ne

pas surcharger votre esprit:

1º De la religion et de tous les devoirs qu'impose au souverain sa

qualité de protecteur;

2º De la justice en général, de la nécessité de divers tribunaux, de

leur forme, et du degré d'autorité qu'ils doivent avoir;

3º Du gouvernement intérieur du royaume;

Quels objets, mon fils! En est-il de plus capables de piquer votre

curiosité, de captiver votre application, d'exciter en vous le désir

de savoir?

Ne vous affligez pas de ce genre de travail, ma tendresse le

partagera; elle en aplanira les difficultés. Un prince né pour le

trône ne doit pas être jeune longtemps. Il faut l'initier de bonne

heure dans les connoissances qu'il lui seroit honteux d'ignorer. On ne

sauroit trop tôt l'accoutumer à réfléchir sur ses obligations, à les

comparer, à les combiner, à lier des idées, à les réduire en

principes. Les premières impressions sont toujours les plus fortes: il

est donc nécessaire qu'elles soient aussi justes que vives.

D'ailleurs, mon fils, la nation, inquiète, tourne déjà vers vous ses

regards; elle étudie vos saillies, scrute vos goûts, examine vos

penchants, balance pour l'avenir ses craintes et ses espérances. Quels

transports de joie pour ce peuple chéri, lorsqu'il apprendra que vous

vous occupez sans relâche des moyens de le bien gouverner un jour!

Tranquille sur son sort, vous calmerez sa douleur, vous sécherez ses

larmes; Dieu exaucera ses prières, secondera vos efforts et les miens.

Vous ferez revivre, pour la félicité publique, pour votre gloire, pour

la consolation de la plus tendre des mères, le grand prince que nous

pleurons.

III

DISCOURS DE M. L'ÉVÊQUE DE NOYON AU ROY

EN LUI PRÉSENTANT LE MÉMOIRE DE LA NOBLESSE.

SIRE,

Nous avons l'honneur de présenter avec confiance à Votre Majesté les

respectueuses représentations de la Noblesse de votre Royaume.

Elle ose rapeller au plus juste et au plus aimé des Rois le précieux

avantage dont elle a toujours joui de n'être séparée par aucun rang

intermédiaire des Princes de votre auguste sang.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 40 / 47 段