pieux; vous devez le faire revivre en vous par l'imitation, pour
devenir comme lui l'exemple de la postérité. Si votre jeunesse,
cultivée par mes soins, peut faire ouvrir mon coeur à de flatteuses
espérances, j'aurai la consolation de vous voir un jour supérieur à
tous les obstacles qui vous environnent, insensible à tous les
attraits qui se rassembleront pour vous corrompre, élevé au-dessus des
événements, soumis à Dieu seul, et présentant le plus grand spectacle
que la foi puisse donner. Il n'y a de grand dans les princes que ce
qui vient de Dieu; la droiture du coeur, la vérité, l'innocence et la
règle des moeurs, l'empire sur les passions, voilà la seule grandeur
et la seule gloire que personne ne pourra vous disputer.
«Je ne sais, disoit Ambroise au grand Théodose, ce que je dois
demander ou désirer pour vous; vous avez toutes les qualités qu'on
puisse souhaiter; votre religion les suppose toutes; mais je ne puis
m'empêcher de désirer que votre piété prenne tous les jours de
nouveaux accroissements, parce que, entre tous les dons que vous avez
reçus de Dieu, elle est, sans comparaison, le plus grand[184].»
[Note 184: SAINT AMBROISE, epist. LXII, _Ad imper. Theodos._, in n. 6
et 7.]
Si la gloire du monde, mon fils, est comme l'héritage que vous avez
reçu de vos illustres aïeux, il n'y a que le Seigneur qui puisse vous
accorder le don de la sagesse, qui est la gloire et l'héritage de ses
enfants. De tous vos titres, le plus honorable c'est la vertu; avec
elle rien n'est petit; mais sans elle tout le devient, parce que c'est
elle, à parler exactement, qui est la grandeur réelle de tout.
Il y a une extrême différence entre un prince solidement instruit et
également attaché à la Religion, et un autre prince qui n'a que de la
crainte sans lumières ni discernement: celui-ci met son espérance dans
des choses vaines; il s'applaudit en ne faisant rien d'utile; il
concilie, avec des apparences de religion, des vices incompatibles
avec la vertu. Il ne la connoît pas, et il s'en défie; il est toujours
préparé à la séduction et à la flatterie, parce qu'il ne connoît rien
de plus grand ni de meilleur que ce qu'il fait. Il finit par devenir
le jouet de ceux qui favorisent ses penchants pour devenir ses
maîtres, et pour écarter tous ceux qui seroient capables de le
détromper.
Le premier prince[185] qui a fait asseoir avec lui la Religion sur le
trône des François (disoit M. de Massillon[186] au Roi votre
grand-père) a immortalisé tous ses titres par celui de chrétien; la
Foi est devenue pour ainsi dire la première et la plus sûre époque de
l'histoire de la monarchie. Nos saints rois sont des modèles illustres
que chaque siècle proposera à leurs successeurs, et sur lesquels ils
doivent fixer leurs regards pour s'animer à la vertu par ces grands
exemples. C'est ce que je ne cesserai de vous répéter tous les jours,
mon fils, et je n'aurai pas besoin de vous faire remonter bien haut
dans les annales de la France pour vous présenter des modèles
accomplis dans ce genre.
[Note 185: Clovis.]
[Note 186: _Petit Carême_, sermon sur le Triomphe de la religion, pour
le jour de Pâques, p. 271.]
Ce n'est pas que je me défie à cet égard de ceux qui président à votre
éducation, ni que je doute de leur zèle et de leurs lumières. Le choix
de votre vertueux père, confirmé par le suffrage du Roi, fait l'éloge
de leurs talents et leur acquiert des droits à votre reconnoissance
L'un[187] n'est en effet occupé qu'à inspirer des sentiments dignes
de votre sang, et l'autre[188] ne s'applique, après avoir gouverné
saintement l'Église, qu'à préparer son plus zélé protecteur. Mais mon
amour pour vous ne se repose que sur lui-même du soin important de
vous faire ajouter à l'éclat de la couronne que vous porterez un jour,
l'éclat immortel de la justice et de la piété. Qui plus que moi
s'intéresse à votre gloire? Qui plus que moi soupire après votre
bonheur? Je vous aime, mon fils; ce sentiment si précieux à mon coeur
fera ma consolation, si, docile aux leçons d'une mère à qui la vie
seroit odieuse sans cette espérance, vous devenez dans la suite un
grand Roi.
[Note 187: M. le duc de la Vauguyon.]
[Note 188: M. l'évêque de Limoges.]
Voilà l'unique satisfaction qui me reste sur la terre; il dépend de
vous d'y mettre le comble. J'augure trop bien de la sensibilité de
votre âme, de votre docilité, de votre attachement et de votre entière
confiance en moi, pour ne pas me persuader que vous seconderez mes
vues et que vous irez au-devant de mes leçons.
Quelque effrayée que je sois des difficultés de l'entreprise,
considérée dans ses différents rapports, et surtout dans son
exécution, je me rassure néanmoins sur mes craintes et sur mon
insuffisance. En effet, je ne mettrai rien du mien dans l'exercice
journalier et instructif dont ma tendresse pour vous m'a fait
concevoir le projet. L'histoire, cette école respectable où se sont
formés les plus grands hommes, sera mon unique guide. Celle de la
nation, où vous verrez, comme dans une espèce de tableau de famille,
cette longue suite de souverains que vous comptez pour ancêtres depuis
Hugues Capet, en vous rappelant que vous descendez de la plus
ancienne, de la plus noble et de la plus illustre famille de
l'univers, vous présentera une foule d'exemples frappants, plus
efficaces que les préceptes, et qui leur donneront une nouvelle force.
Je ne serai que l'interprète fidèle de tous ces glorieux monarques et
de tant d'habiles politiques. Trente et un rois de votre race, tous
les héros de la branche de Bourbon, dont le sang coule dans vos
veines, seront autant d'interlocuteurs qui présideront tour à tour à
votre instruction. L'élévation de leur génie, leur sagesse et leurs
vertus sont consignées dans les fastes de la France pour vous fournir
des lumières et des connoissances propres à vous faire tenir un jour
les rênes de la monarchie, qu'ils ont si bien gouvernée ou illustrée,
avec tous les talents qui vous seront nécessaires.
Les leçons grandes, nobles et sublimes qu'ils vous communiqueront par
mon organe, doivent saisir d'avance votre imagination, imprimer dans
votre esprit une sorte de respect religieux qui le captive, en
intéressant votre coeur de la manière la plus profitable et la plus
sensible.
Ils mettront en effet sous vos yeux, non-seulement leurs exploits,
leurs victoires et leurs conquêtes, mais encore leurs idées et leurs
actions les plus secrètes, en un mot les maximes et le système de la
politique la mieux réfléchie. Ils vous transporteront dans leur cour
pour vous faire étudier les moeurs, les usages, les coutumes.
Vous rapprocherez par ce moyen tous les temps; vous comparerez siècle
à siècle, règne à règne, roi à roi.
Cet examen sérieux et réfléchi vous fera comprendre pourquoi la
postérité, toujours équitable dans ses jugements, leur a décerné les
glorieux surnoms de Hardi, de Victorieux, de Juste, de Sage, de Père
du peuple, de Bien-Aimé, de Grand, de Saint, etc. À cette vue, saisi
d'une noble émulation, épris d'un beau feu, vous fixerez déjà le titre
que vous serez jaloux de mériter.
Avant d'être instruit à l'école et par la bouche, pour ainsi dire, des
Philippe Auguste, des saint Louis, des Charles V, des Louis XII, des
François Ier, des Henri IV, et des ministres qui les ont secondés,
tels que les d'Amboise, les Sully, les Richelieu, les Mazarin, etc.,
il est des précautions à prendre pour rendre leurs leçons plus
instructives. Quoique tous ces glorieux monarques et les hommes d'État
qu'ils ont si habilement employés doivent vous fournir tour à tour
l'idée d'une sage administration dans les temps difficiles, et la
manière de rendre un royaume florissant dans des temps plus calmes et
plus heureux, il est des notions préliminaires qui peuvent seules
diriger le fil de vos connoissances en cette partie, et faire, quand
il en sera temps, la règle constante de votre conduite.
Pour apprendre à connoître les droits inébranlables de la couronne, à
soutenir et faire respecter l'autorité royale, à protéger les arts et
les sciences, à récompenser l'industrie, à encourager le commerce, à
se faire craindre des ennemis de l'État, redouter de ses voisins et
chérir des François, il faut faire une étude approfondie de l'art de
régner habilement, mis en pratique et porté au plus haut degré de
perfection par Louis XIV.
Ce prince immortel, pendant le cours du plus long, du plus beau règne
qui ait illustré la monarchie, vous donnera du goût pour la vérité, de
l'éloignement pour la flatterie, de l'attrait pour la vertu; il vous
retracera en substance tout ce qu'avoient pensé, tout ce qu'avoient
écrit, tout ce qu'avoient fait de mémorable ses plus illustres
prédécesseurs, les plus habiles politiques et les personnages les plus
versés dans la législation des règnes passés. Ses succès inouïs lui
avoient valu le nom de Grand; ses sentiments héroïques et chrétiens
dans l'adversité, sa fermeté inébranlable dans les revers les plus
accablants, lui en ont assuré, pour tous les temps à venir, le nom et
le mérite.
Le cardinal de Mazarin, qui n'est pas accusé sans fondement d'avoir
négligé l'éducation de ce Prince pendant sa jeunesse, y avoit suppléé,
en quelque sorte, en répétant souvent à son élève un avis court, mais
salutaire, et qui contenoit l'abrégé de tous les devoirs de la
royauté: «Souvenez-vous, disoit-il au Roi, de vous respecter
vous-même, et l'on vous respectera[189].» Ce mot seul, qui renferme la
plus grande force et la plus grande énergie, fit les plus vives
impressions sur l'âme du monarque, et produisit, après la mort du
ministre, les changements mémorables dans l'administration générale du
royaume, et cet enchaînement de triomphes et de victoires qui
élevèrent la France à ce haut point de gloire où les merveilles de ce
règne la firent parvenir.
[Note 189: _Mémoires de M. le marquis de la Fare_, p. 28.]
Elles furent préparées et soutenues par l'application la plus
constante et la plus infatigable à connoître et à mettre en mouvement
tous les ressorts et toutes les ressources d'une sage administration.
Un amour dominant pour l'ordre lui fit d'abord mettre la règle la plus
sévère et la plus grande économie dans les finances. Le plus heureux
choix dans ses ministres lui fit concerter dans le cabinet et exécuter
avec tant de succès toutes les hautes entreprises qui le rendirent
l'arbitre de l'Europe et le modèle de tous les souverains. C'est donc
de lui et par ses instructions que vous allez apprendre le grand art
de commander aux hommes, à la tête de la plus belle monarchie. Le Roi,
votre auguste aïeul, va vous y exhorter, en ne cessant de répéter,
depuis son avénement au trône, «qu'il l'a pris en tout pour modèle».
Enfin, votre vertueux père, qui avoit adopté toutes ces maximes, vous
ménagera par ses écrits les moyens et les facilités, et vous les
rendra propres.
Louis XIV avoit tracé plusieurs mémoires sur le gouvernement, soit
pour se rendre compte à lui-même, soit pour l'instruction de
Monseigneur le Dauphin, duc de Bourgogne. La plupart de ces mémoires
si précieux, qui auroient déposé à la postérité en faveur de la
droiture et de la magnanimité de son âme, sont perdus; il ne nous en
reste qu'un tout entier écrit de sa main[190], qui est bien propre à
faire connoître son caractère, et bien intéressant pour vous. Vous
vous apercevrez, en méditant le précis que je vais remettre sous vos
yeux, que ce grand homme s'exprimoit toujours noblement et avec
précision; et vous vous souviendrez toujours qu'il s'étudioit en
public à parler comme à agir en souverain.
[Note 190: Il est déposé à la Bibliothèque impériale.]
«Les rois sont souvent obligés de faire des choses contre leur
inclination et qui blessent leur bon naturel. L'intérêt de l'État doit
marcher le premier. On doit forcer son inclination et ne pas se mettre
en état de se reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on
pouvoit faire mieux; mais quelques intérêts particuliers m'en ont
empêché et ont déterminé les vues que je devois avoir pour la
grandeur, le bien et la puissance de l'État.
»Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats
qu'il est difficile de démêler; on a des idées confuses; tant que cela
est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l'on se fixe
l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il
faut le prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que
j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des
peines infinies, l'ont été par complaisance.
»Rien n'est si dangereux que la foiblesse, de quelque nature qu'elle
soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et,
après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit
déterminer par le jugement, que l'on doit faire sans présomption, et
pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de
soi, du caractère qu'on porte, et de la grandeur de l'État.
»Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance de
leurs affaires, soit par expérience, soit par étude, et par une grande
application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses
par lesquelles ils peuvent se faire connoître, qu'ils doivent avoir un
soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se
prémunir contre soi-même et être toujours en garde contre son naturel.
»Le métier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne
de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il
n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. L'incertitude
désespère quelquefois; et, quand on a passé un temps raisonnable à
examiner une affaire, il faut se déterminer et prendre le parti qu'on
croit le meilleur.
»Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait
la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant,
celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus
goûter que ses sujets, par rapport à eux, tout ce qu'il y a de plus
agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il faut réparer sa faute
le plus tôt qu'il est possible, et qu'aucune considération n'en
empêche, pas même la honte, etc.»
Quel riche fonds d'instruction, mon fils, dans cette réunion de vues
sages et profondes! Qu'elles seront propres à rectifier les vertus, à
les étendre, et à leur donner ce degré de prudence et de perfection si
nécessaire pour gouverner les hommes, en s'attirant leur amour, leur
estime et leur admiration! Qu'il est important que vous accoutumiez de
bonne heure votre esprit à ces sublimes idées, pour n'en adopter
jamais de fausses, et pour vous attacher aux vrais principes, sans
variation et sans inconstance!...
L'extrait des instructions que cet incomparable monarque donna à son
petit-fils Philippe V partant pour aller monter sur le trône
d'Espagne, est bien capable de vous y confirmer.
«Aimez tous vos sujets attachés à votre couronne et à votre personne;
ne préférez pas ceux qui vous flattent le plus; estimez ceux qui, pour
le bien de l'État, hasarderont de vous déplaire; ce sont là vos
véritables amis.
»Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous
une sorte de règle qui vous laisse des temps de liberté et de
divertissement.
»Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;
écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien décider.
»Quand vous aurez plus de connoissance, souvenez-vous que c'est à vous
de décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours
tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil avant que de
donner votre décision. Faites tout ce qui vous sera possible pour bien
connoître les gens les plus importants, pour vous en servir à propos.
»Traitez bien vos domestiques, mais ne leur accordez pas trop de
familiarité et encore moins de créance; servez-vous d'eux tant qu'ils
seront sages; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront.
»Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui
donnent de l'argent pour les obtenir; donnez à propos, et
libéralement, et ne recevez guère de présents, à moins que ce ne
soient des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d'en
recevoir, faites-en à ceux qui vous les auront offerts de plus
considérables, après avoir laissé passer quelques jours.
»Ayez, pour mettre ce que vous avez de particulier, une cassette dont
vous aurez seul la clef.
»Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner;
ne vous laissez pas gouverner; soyez le maître; n'ayez jamais de
favori; écoutez, consultez votre conseil; mais décidez toujours; Dieu,
qui vous a fait roi, vous prêtera les lumières qui vous seront
nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions.»
Tout roi, mon fils, qui aime la véritable gloire, aime le bien public;
on doit aux ministres qui secondent ses vues le détail de l'exécution;
mais le monarque se réserve l'arrangement général; et la première
impulsion de l'administration est le fruit de ses réflexions et prend
sa source dans son génie. Mon fils, les prospérités du règne de Louis
XIV furent le fruit des grandes maximes dont vous venez d'admirer la
sagesse. Elles seront toujours également efficaces lorsqu'il se
trouvera un maître qui ait d'aussi grandes vues, avec la volonté de
les remplir.
Lorsque, en 1726, le Roi votre grand-père prit en main le gouvernement
de son royaume, après en avoir fait part aux gouverneurs et intendants
de ses provinces, ainsi qu'à ses parlements, il annonça, par un
discours prononcé dans son conseil[191], qu'il vouloit suivre en tout,
le plus exactement qu'il lui seroit possible, l'exemple du feu Roi son
bisaïeul, pour rendre par là son gouvernement glorieux, utile à son
État et à ses peuples, dont le bonheur seroit toujours le premier
objet de ses soins.
[Note 191: Discours du Roi, prononcé dans son conseil le 16 juin 1726,
rapporté dans les _Mémoires de Mongon_, t. II, aux pièces
justificatives, nº II.]
Ce plan d'administration qui fait également l'éloge des deux
monarques, a influé depuis cette époque sur tous les objets qui la
concernent. Il n'a presque été publié aucune loi, jusqu'à la mort du
chancelier d'Aguesseau, où cet engagement solennel n'ait été
renouvelé, à la face de la nation, dans les préambules des édits ou
déclarations. Je dois donc entrer dans les vues et seconder les
intentions de votre auguste aïeul, en vous faisant porter vos premiers
regards sur un si grand modèle, et en tirant les premières leçons que
je vous donne sur l'art de régner, des propres écrits de Louis XIV.
Louis XV, en ordonnant qu'ils fussent déposés dans un lieu accessible
à tout le monde[192], les a jugés dignes de servir d'instruction à
tous les souverains.
[Note 192: La Bibliothèque du Roi.]
C'est en adoptant hautement et en se disposant à mettre en pratique
ces sages maximes d'une manière irrévocable, que le Prince religieux
de qui vous tenez le jour s'est universellement attiré la vénération
publique. Tout le temps qu'il a été, ainsi que vous l'êtes
aujourd'hui, l'héritier présomptif de la couronne, il ne s'est occupé
qu'à s'en instruire et à les approfondir.
Quel exemple plus cher et plus parfait puis-je vous proposer? Père
tendre, il vous aimoit sans mesure. Combien de fois, vous serrant dans
ses bras, n'adressa-t-il pas au Seigneur les voeux les plus ardents
pour vous! Vous l'occupiez tout entier; vous fûtes présent à son
esprit dans ce moment cruel (hélas! que le souvenir m'en est amer!) où
il étoit près d'échapper à mon empressement. Rappelez-vous et
n'oubliez jamais ces paroles si touchantes que sa bouche expirante
ordonna que son confesseur vous rendît, comme le dernier gage de son
affection et de ses dernières volontés; il vous recommande la crainte
du Seigneur et l'amour de la Religion, de profiter de la bonne
éducation qu'on vous donne, d'avoir pour le Roi la plus parfaite
soumission et le plus profond respect, et de conserver toute votre vie
pour moi la confiance et l'obéissance que vous devez à une tendre
mère.
Ce Prince accompli réunissoit toutes les qualités qui caractérisent
les grands hommes. Qui mieux que moi l'a connu? Qui mieux que moi peut
vous le faire connoître? J'étois sa confidente, j'étois son
admiratrice; sa grande âme se déployoit à mes yeux. Quelle
bienfaisance, quelle humanité et quelle élévation! Ah! mon fils, notre
perte est immense! Mais quelque irréparable qu'elle soit pour la
nation, pour vous et pour moi, elle peut être du moins adoucie par
l'empressement que vous aurez à profiter des leçons qu'il vous a
tracées et par l'ardeur que vous montrerez à l'imiter. Votre auguste
père vit encore, en quelque sorte; il vit en moi, qui suis, pour votre
avancement, animée du même zèle, encouragée par les mêmes vues,
pénétrée des mêmes sentiments; je serai son organe et son interprète.
Il vit encore plus dans ses écrits, fruits précieux de ses vastes
recherches, de ses profondes méditations, monuments lumineux de son
génie rare et supérieur.
Je vous les conserve, mon fils; ce sera votre plus riche héritage;
qu'ils soient un jour la matière ordinaire de vos réflexions; vous y
apprendrez «qu'un prince qui ne connoît pas l'origine, l'étendue, les
bornes de son autorité, ou qui ne les connoît que superficiellement,
n'est pas instruit de la nature ni des propriétés de son être, qu'il
s'ignore lui-même, et qu'il marche dans de profondes ténèbres, sans
lumière, sans guide[193]». Vous y apprendrez surtout que le premier
devoir d'un prince est de maintenir et de faire respecter la Religion
dans son État, par toutes les voies qui peuvent conduire à ce but. Il
les indique en détail et fait sentir de la manière la plus énergique
que, pour régner heureusement, il faut régner saintement.
Oui, mon fils, les Rois sont sur la terre les images de Dieu; ce n'est
pas assez pour eux de le représenter par le nombre de leurs bienfaits
et l'éclat de leur majesté, s'ils ne le représentent par la pureté de
leurs moeurs et la sainteté de leur vie. Plus ils auront de
ressemblance avec ce divin modèle, plus ils s'assureront des hommages
des peuples. Quel roi que Louis IX! il fut l'arbitre du monde. Quel
saint! il est le patron de votre auguste famille et le protecteur de
la monarchie. Puissiez-vous marcher sur ses traces! Puissé-je, comme
la reine Blanche, voir germer les pieux sentiments que je ne cesserai
de vous inspirer! Puissiez-vous vous montrer digne de vos aïeux, digne
de votre vertueux père!
Mes souhaits s'accompliront, mon fils, si vous répondez à mes soins;
le plan que je suivrai est celui que ce judicieux prince a tracé dans
ses précieuses collections. J'emprunterai jusqu'à ses expressions:
tout ce qui part de lui doit être sacré pour nous. Nous traiterons
dans l'instruction projetée, et qui sera rédigée par demandes et par
réponses, en forme de catéchisme, pour soulager votre mémoire et ne
pas surcharger votre esprit:
1º De la religion et de tous les devoirs qu'impose au souverain sa
qualité de protecteur;
2º De la justice en général, de la nécessité de divers tribunaux, de
leur forme, et du degré d'autorité qu'ils doivent avoir;
3º Du gouvernement intérieur du royaume;
Quels objets, mon fils! En est-il de plus capables de piquer votre
curiosité, de captiver votre application, d'exciter en vous le désir
de savoir?
Ne vous affligez pas de ce genre de travail, ma tendresse le
partagera; elle en aplanira les difficultés. Un prince né pour le
trône ne doit pas être jeune longtemps. Il faut l'initier de bonne
heure dans les connoissances qu'il lui seroit honteux d'ignorer. On ne
sauroit trop tôt l'accoutumer à réfléchir sur ses obligations, à les
comparer, à les combiner, à lier des idées, à les réduire en
principes. Les premières impressions sont toujours les plus fortes: il
est donc nécessaire qu'elles soient aussi justes que vives.
D'ailleurs, mon fils, la nation, inquiète, tourne déjà vers vous ses
regards; elle étudie vos saillies, scrute vos goûts, examine vos
penchants, balance pour l'avenir ses craintes et ses espérances. Quels
transports de joie pour ce peuple chéri, lorsqu'il apprendra que vous
vous occupez sans relâche des moyens de le bien gouverner un jour!
Tranquille sur son sort, vous calmerez sa douleur, vous sécherez ses
larmes; Dieu exaucera ses prières, secondera vos efforts et les miens.
Vous ferez revivre, pour la félicité publique, pour votre gloire, pour
la consolation de la plus tendre des mères, le grand prince que nous
pleurons.
III
DISCOURS DE M. L'ÉVÊQUE DE NOYON AU ROY
EN LUI PRÉSENTANT LE MÉMOIRE DE LA NOBLESSE.
SIRE,
Nous avons l'honneur de présenter avec confiance à Votre Majesté les
respectueuses représentations de la Noblesse de votre Royaume.
Elle ose rapeller au plus juste et au plus aimé des Rois le précieux
avantage dont elle a toujours joui de n'être séparée par aucun rang
intermédiaire des Princes de votre auguste sang.