royale. Ramenée à la tribune du logographe, elle assista toute la
journée aux derniers actes du drame dont l'action, en marchant vers
son dénoûment, devenait plus sombre et plus terrible. Le triomphe de
l'insurrection venait d'inaugurer un pouvoir supérieur à l'Assemblée
nationale. À partir de ce jour, la Commune insurrectionnelle de Paris
contrôla les décisions de cette lâche Assemblée, qui, en laissant
violer la loi par la force, avait signé sa propre déchéance. La
Commune fit rapporter les décrets qui n'avaient pas son assentiment.
Elle repoussa le choix fait du palais du Luxembourg pour servir de
logement à la famille royale, attendu que le _Luxembourg offrait des
moyens d'évasion par les souterrains qui s'y trouvent_[181].
L'Assemblée proposa aussitôt l'hôtel de la Chancellerie, place
Vendôme, puis ensuite l'abbaye Saint-Antoine; mais la Commune, par
l'organe de Manuel, demanda le Temple pour servir de demeure au Roi
que la nation gardait en otage, et déclara que, chargée de sa garde,
elle le croyait là plus en sûreté que partout ailleurs. «La Reine,
rapporte madame de Tourzel, frémit quand elle entendit nommer le
Temple, et me dit tout bas: _Vous verrez qu'ils nous mettront dans la
tour, dont ils feront pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu
une telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois le comte
d'Artois de la faire abattre; et c'étoit sûrement un pressentiment de
tout ce que nous aurons à y souffrir._ Et, sur ce que je cherchois à
écarter d'elle une pareille idée: _Vous verrez si je me trompe_,
répéta-t-elle; et l'événement n'a malheureusement que trop justifié un
pressentiment si extraordinaire.»
[Note 181: Séance du Conseil général de la Commune du 10 août 1792.
(Archives de l'Hôtel de ville.)]
L'opinion de la municipalité, exposée par Manuel, devait prévaloir et
prévalut. L'Assemblée n'avait fait que suspendre la royauté, la
Commune la dégrada. Les personnes étrangères à la domesticité du Roi
reçurent l'ordre de se retirer. «Je suis donc prisonnier, dit à ce
sujet Louis XVI aux inspecteurs de la salle; Charles Ier fut plus
heureux que moi, on lui laissa ses amis jusqu'à l'échafaud.» Il
semblait que, comme il arrive quelquefois à ceux qui vont mourir, le
Roi et la Reine prononçassent ces paroles fatidiques qui éclairent les
sinistres perspectives de l'avenir. La famille royale est venue à
l'Assemblée sans argent et sans linge. Les serviteurs fidèles dont
nous avons donné les noms le savent. Cinq d'entre eux, qui n'ont point
encore cédé à l'ordre de s'éloigner, déposent sur une table l'or et
les assignats qu'ils ont sur eux. «Messieurs, leur dit la Reine,
gardez vos portefeuilles, vous en avez plus besoin que nous; vous
avez, j'espère, plus longtemps à vivre.» La garde monta presque
aussitôt, chargée de mettre la main sur les cinq retardataires. Quatre
d'entre eux se sauvent par un escalier dérobé et se séparent pour ne
pas être reconnus. Seul, M. de Rohan-Chabot fut arrêté. Suspect et
jeté dans les prisons de l'Abbaye, il y fut massacré dans les journées
de septembre.
Le lundi 13, on fit grâce à la famille royale de la séance de
l'Assemblée, et la matinée se passa à concerter les préparatifs du
départ pour le Temple. Louis XVI, mis en demeure par la décision de
l'Assemblée d'indiquer les personnes qu'il désirait conserver auprès
de lui pour son service et celui de sa famille, dicta à M. Hue la
liste de ces personnes:
POUR LE SERVICE DU ROI,
M. de Fresnes, écuyer de main; M. Lorimier de Chamilly,
premier valet de chambre; MM. Bligny, valet de chambre, et
Testard, garçon de chambre.
POUR LE SERVICE DE LA REINE ET DE MADAME ROYALE,
La dame Thibaud, première femme de chambre; les dames Auguié
et Basire, femmes de chambre ordinaires.
POUR LE SERVICE DE M. LE DAUPHIN,
La dame Saint-Brice et M. Hue.
POUR LE SERVICE DE MADAME ÉLISABETH,
M. de Saint-Pardoux, écuyer de main, et la dame Navarre,
première femme de chambre.
Le malheureux Prince ne se faisait pas une idée exacte de sa position: il
semblait ignorer qu'il y avait une autorité plus puissante que
l'Assemblée nationale, et que cette autorité lui était bien autrement
hostile que l'Assemblée elle-même. Dans la journée, le maire de Paris,
accompagné de Manuel, procureur de la Commune, de Michel, Simon et
Laignelot, officiers municipaux, se présenta devant lui et lui déclara
que le Conseil de la Commune avait décidé qu'aucune des personnes
proposées pour le service ne suivrait la famille royale dans sa nouvelle
demeure[182]. Louis XVI cependant, à force de représentations, obtint que
M. de Chamilly lui serait laissé pour son service, madame Thibaud pour le
service de la Reine, madame Navarre pour celui de sa soeur, et mesdames
Saint-Brice et Basire pour celui de ses enfants.
[Note 182: Le Conseil arrête que le Roi ne sera entouré que de
personnes dont le civisme n'est pas suspect.» (Séance du Conseil
général de la Commune.--12 août 1792.)
«Arrête que toutes les personnes qui étoient ci-devant au service du
Roi et de sa famille seront renvoyées, et que cette famille ne sera
entourée que de gens choisis par M. le maire et le procureur de la
Commune.» (Séance du Conseil général de la Commune.--13 août 1792.)]
De son côté, M. Hue, nommé premier valet de chambre du Dauphin pour le
moment où il devait passer aux hommes et qui connaissait Pétion
d'ancienne date, sollicita si vivement de lui la grâce de suivre le
jeune Prince qu'il finit par l'obtenir. Ce ne fut pas le seul acte de
condescendance de Pétion, moins animé contre la famille royale depuis
qu'il l'avait vue de si près, à l'époque du retour de Varennes. «La
Reine, toujours occupée, raconte madame de Tourzel, de ce qui pouvoit
adoucir les peines de ceux qui étoient auprès d'elle, voulant me
procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline, m'offrit
de la demander à Pétion. Je fus glacée de la proposition, ne prévoyant
que trop qu'on ne nous laisseroit pas longtemps au Temple; je
frémissois de l'idée d'exposer une fille jeune et jolie à la merci de
ces furieux, car je connoissois trop la fermeté de son caractère, et
le bonheur qu'elle éprouveroit de pouvoir adoucir par ses soins, son
respect et son attachement, la cruelle position de la famille royale,
pour me permettre de calculer les dangers qu'elle pouvoit courir
d'ailleurs. M. le Dauphin et Madame, qui me virent un moment
d'incertitude, se jetèrent à mon cou, me demandant avec instance de
leur donner leur chère Pauline. «Ne nous refusez pas, s'écria Madame,
elle fera notre consolation, et je la traiterai comme ma soeur.» Il me
fut impossible de résister à de pareilles instances; je recommandai ma
fille à la Providence, je témoignai à la Reine toute ma
reconnoissance, et mon extrême désir de lui voir obtenir pour Pauline
une faveur à laquelle elle attachoit tant de prix. La Reine en fit la
demande à Pétion, qui l'accorda de bonne grâce, et qui me dit
d'envoyer chercher ma fille par son frère, qui la mèneroit au comité
de l'Assemblée, où elle recevroit la permission dont elle avoit besoin
pour accompagner Leurs Majestés. Pauline éprouva la joie la plus vive
en apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ à l'Assemblée
avec mon fils, qui la remit ensuite entre mes mains.»
Le moment du départ arriva: il était environ cinq heures du soir, et
une foule compacte obstruait le corridor intérieur et la cour des
Feuillants.--Ces flots agités empêchent quelque temps la famille
royale et sa suite d'arriver jusqu'aux carrosses qui doivent les
transporter au Temple. C'étaient deux grandes voitures de la cour,
attelées chacune de deux chevaux seulement; le cocher et les valets de
pied sont habillés de gris, et servent ce jour-là leurs maîtres pour
la dernière fois. Le Roi, la Reine, le Dauphin et Madame se placent
dans le fond de la première voiture; Madame Élisabeth, la princesse de
Lamballe et Pétion sur le devant; madame et mademoiselle de Tourzel à
l'une des deux portières, et Manuel à l'autre, avec Michel, officier
municipal. Celui-ci, aussi bien que le maire de Paris et le procureur
général, ont le chapeau sur la tête. Les deux autres municipaux
(Laignelot et Simon) s'installent, avec la suite du Roi, dans le
second carrosse. Un bataillon de gardes nationaux escorte, les armes
renversées, ces deux voitures encombrées, autour desquelles rugit une
multitude innombrable diversement armée, mais unanime dans ses
hurlements de menaces et dans ses imprécations. Les légions qui
formaient la haie laissent un libre cours à ce désordre et à ces
clameurs: la multitude règne et gouverne.--Au milieu de la place
Vendôme, on fait arrêter un instant la voiture, afin que le descendant
déchu et insulté des Rois forts puisse contempler à loisir la statue
équestre de Louis le Grand renversée de son piédestal, brisée et
foulée aux pieds par la populace criant à tue-tête: «C'est ainsi que
l'on traite les tyrans!» Reproduisant aussitôt cette exclamation,
Manuel lui-même dit à Louis XVI: «Voilà, Sire, comment le peuple
traite ses rois.--Plaise à Dieu, lui répond le Prince avec calme et
dignité, que sa colère ne s'exerce que sur des objets inanimés!»
Cette marche humiliante et lugubre dura plus de deux heures. Plus
d'une fois, le long des boulevards, le convoi fut obligé de s'arrêter.
Dans ces intervalles, des hommes hideux s'approchèrent du carrosse les
yeux étincelants de fureur, et les magistrats de la ville, inquiets,
mettant la tête à la portière, haranguèrent la multitude et la
conjurèrent, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.
Il était sept heures un quart lorsque le cortége arriva au Temple.
Santerre fut la première personne qui se présenta dans la cour où les
voitures s'arrêtèrent; il fit signe d'avancer jusqu'au perron, mais
les magistrats municipaux contredirent par un geste l'ordre donné par
Santerre; ils firent descendre la famille royale au milieu de la cour
et l'introduisirent dans le palais. Tous se tenaient devant le Roi le
chapeau sur la tête et ne lui donnaient d'autre titre que celui de
Monsieur. Un homme à longue barbe affectait de répéter à tous propos
cette qualification. La multitude qui avait servi de cortége ou qui
attendait à la porte d'entrée, n'ayant pu pénétrer dans la cour,
bouillonnait tumultueuse aux abords du Temple, criant avec fureur:
«Vive la nation!» Placés sur les parties saillantes des murs
d'enceinte et sur les créneaux de la grosse tour, des lampions
donnaient au monument illuminé un aspect de fête. Dans le salon du
château, étincelant de bougies sans nombre, se trouvaient la plupart
des membres de la nouvelle Commune, qui, la tête couverte, reçurent la
famille royale avec une impertinente familiarité et lui adressèrent
cent questions plus ridicules les unes que les autres. Un d'entre eux,
couché négligemment sur un sofa, tint au Roi les propos les plus
étranges sur le bonheur de l'égalité. «Quelle est votre profession?
lui dit ce prince.--Savetier,» répondit-il.
Le Roi s'était persuadé que le palais du grand prieur serait désormais
sa demeure; il demanda à visiter les appartements et se plut à en
faire d'avance la distribution dans sa pensée. Tandis qu'il
s'abandonnait à cette dernière illusion, les personnes du service
préparaient, d'après l'ordre des officiers municipaux, le coucher de
la famille royale dans la petite tour, et Santerre faisait garnir de
satellites les cours, les portes et toutes les dépendances du Temple.
À dix heures, on servit un grand souper. «Personne, écrit madame de
Tourzel, ne fut tenté d'y toucher. On fit semblant de manger pour la
forme, et M. le Dauphin s'endormit si profondément en mangeant sa
soupe, que je fus obligée de le mettre sur mes genoux, où il commença
sa nuit. On étoit encore à table, lorsqu'un municipal vint dire que sa
chambre étoit prête, le prit sur-le-champ entre ses bras et l'emporta
avec une telle rapidité, que madame de Saint-Brice et moi eûmes toutes
les peines du monde à le suivre. Nous étions dans une inquiétude
mortelle en le voyant traverser des souterrains, et elle ne put
qu'augmenter quand nous vîmes conduire le jeune Prince dans une tour
et le déposer ensuite dans la chambre qui lui était destinée. Je le
couchai sans dire un seul mot, et je m'assis ensuite sur une chaise,
livrée aux plus tristes réflexions.»
Après le souper, Manuel prévint Louis XVI que les appartements qui lui
étaient provisoirement destinés dans la petite tour étaient prêts pour
le recevoir, et offrit de l'y conduire. «En attendant, lui dit-il, que
la grande tour soit disposée pour vous servir de demeure, vous pourrez
habiter le palais pendant le jour et vous y réunir en famille.» Le Roi
ne répondit rien. Avec une apparente indifférence il répéta à la Reine
ce qu'il venait d'entendre; et, à la lueur des lanternes que portaient
les municipaux, les prisonniers furent conduits à la petite tour, dans
le logement précédemment occupé par M. Berthélemy, garde des archives
de l'ordre de Malte. Madame de Tourzel, qui frémissait de l'idée de
voir le petit Prince séparé de son père et de sa mère, éprouva une
grande consolation en voyant arriver la Reine. «Ne vous l'avais-je pas
bien dit?» lui dit cette Princesse en lui serrant la main; et,
s'approchant du lit de son fils qui dormait si bien, elle sentit
éclore, malgré elle, à sa paupière une larme qu'elle essuya aussitôt.
Il semble que nous devrions clore à cette page notre récit pour tout
ce qui est relatif au Roi Louis XVI, car le règne de ce monarque,
depuis longtemps amoindri et contesté, se termine définitivement ici.
Mais les malheurs de Madame Élisabeth sont tellement mêlés aux
malheurs de son frère, qu'il nous est impossible de les séparer. Le
lecteur nous pardonnera donc s'il retrouve ici, toutefois sous une
autre forme, quelques détails donnés ailleurs[183].
[Note 183: _Histoire de Louis XVII; Captivité de la famille royale au
Temple._ Plon, 1852, 1853 et 1861.]
Aussi bien, la Tour du Temple n'a pas été seulement témoin des vertus
de Madame Élisabeth; ce purgatoire historique de la royauté a
transformé son captif: il nous a montré, à la place du Prince faible
et irrésolu, l'homme patient et tranquille, le chrétien inébranlable.
Dieu qui l'a appelé comme l'expiateur innocent des fautes des derniers
règnes, va donner à sa vie un couronnement ineffaçable. Un jour
viendra où devant les lugubres magnificences de sa mort s'effaceront
toutes les défaillances de son règne. La même grâce sera faite au
soldat couronné qui relèvera le trône après lui. L'épopée impériale,
malgré sa gloire, n'aurait laissé dans le monde que le souvenir de ses
ambitions et de ses désastres, si le grand capitaine n'apparaissait à
travers l'espace transfiguré sur son rocher de Sainte-Hélène.
Dieu peut permettre que ceux qu'il a commis pour gouverner le monde
soient abattus par la main des hommes, mais il ne veut pas du moins
qu'en tombant sous leurs coups ils puissent tomber sous leur mépris:
il sait donner au Roi sans puissance et sans couronne l'auréole du
martyre, et laisser au conquérant populaire tout le prestige du
héros.
NOTES, DOCUMENTS
ET
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
I
LETTRES DU DAUPHIN ET DE LA DAUPHINE
À MADAME DE CHAMBORS.
Le 30 janvier 1756.
Vos intérêts, Madame, sont devenus les miens. Je ne les envisageray
jamais sous une autre vue. Vous me verrez toujours aller au-devant de
tout ce que vous pourrez souhaiter, et pour vous et pour cet enfant
que vous allez mettre au jour, vos demandes seront toujours
accomplies. Je serois bien fâché que vous vous adressassiez, pour leur
exécution, à un autre qu'à moy; sur qui pourriez-vous compter avec
plus d'assurance? Ma seule consolation, après l'horrible malheur dont
je n'ose seulement me retracer l'idée, est de contribuer, s'il est
possible, à la vostre, et d'adoucir autant qu'il dépendra de moy la
douleur que je ressens comme vous-mesme.
LOUIS.
* * * * *
J'ai ressenti, Madame, une satisfaction bien sensible en apprenant que
vous étiez heureusement accouchée d'un fils; ses intérêts me seront
toujours bien chers, et je n'aurai rien plus à coeur que de vous
témoigner dans toutes les occasions de ma vie la sincère estime que
j'ai pour vous.
MARIE-JOSÈPHE.
* * * * *
À Versailles, le 3 février 1759.
Puisque vous avez, Madame, le courage de me voir, je ne puis refuser
plus longtemps de renouveler encore par votre présence des idées si
affligeantes pour moy que le temps ne sçauroit les effacer. C'est une
suite de mon malheur, dont je ne puis me plaindre, et que je dois
supporter toutes les fois que je pourray adoucir les vostres et
exécuter quelqu'un de vos désirs. Je charge l'abbé de Marbeuf de vous
remettre ou envoyer ma lettre et de vous proposer de venir mardy
prochain, si ce jour vous convient. Vous connoissez, Madame, tous les
sentiments de mon coeur.
LOUIS.
* * * * *
Le désir que vous témoignez, Madame, de présenter monsieur votre fils
à M. le Dauphin, est une preuve de toute l'étendue de votre amitié
pour lui. J'ai trop de raisons de m'intéresser à lui pour oublier ce
que je lui dois. Je serai fort aise de vous voir et me ferai un grand
plaisir, madame, de vous donner toute ma vie des preuves des
sentiments que j'ai pour vous.
MARIE-JOSÈPHE.
* * * * *
À Versailles, le 3 février 1760.
J'ai reçu, Madame, la lettre que vous m'avez écrite; vous êtes la
maîtresse de venir, lorsque vous le jugerez à propos, avec monsieur
votre fils; vous sçavez, au surplus, qu'il n'est nullement nécessaire
de réveiller par sa présence les sentiments que je luy ay vouez, ils
sont trop profondément dans mon coeur et dans mon esprit pour qu'ils
puissent jamais seulement diminuer; c'est de quoy je vous prie,
Madame, de ne jamais douter.
LOUIS.
* * * * *
L'abbé de Marbeuf vous expliquera, Madame, les raisons qui m'ont
empêché de faire plus tôt réponse à la lettre que vous m'avez écrite;
puisse le Ciel conserver cet enfant pour votre bonheur et pour ma
consolation, ce sera toujours l'objet de mes voeux les plus ardents.
LOUIS.
* * * * *
À Compiègne, ce 15 juillet 1757.
Je vous remercie, Madame, de me procurer les occasions de pouvoir
faire ce qui vous est agréable. Je viens d'écrire sur-le-champ à
l'évêque de Verdun avec l'intérêt le plus vif. Je vous prie d'être
toujours bien persuadée de tous mes sentiments.
LOUIS.
* * * * *
À Fontainebleau, ce 11 novembre 1762.
Je sçavois, Madame, du vivant de M. de Manherbe, les vues qu'il avoit
pour faire passer sa pension sur la tête de sa femme, et quoique cet
arrangement n'ait pu avoir lieu pour lors, voici le moment de
l'effectuer. Les services de son mari seroient suffisants par
eux-mêmes; mais son mérite personnel, sa situation malheureuse, et
plus que tout cela encore mes propres sentiments pour tout ce qui vous
regarde, ne me feront rien négliger pour l'obtenir. Je vous prie,
Madame, d'en recevoir en cette occasion les assurances les plus
sincères.
LOUIS.
* * * * *
(Sans date.)
Le brevet, Madame, que vous désirez pour le logement de madame de
Manherbe doit être expédié à présent, selon ce que m'a promis M. de
Marigny. J'ose me flatter que, quelque éloigné que soit encore, par la
tendre jeunesse de monsieur votre fils, tout ce que vous êtes en droit
d'attendre de moy pour luy, il me paroît aussi assuré que si j'étois
assez heureux pour être au moment de l'exécuter. Vostre présence ne
pourroit me rendre ce sentiment plus vif ni plus durable. Vous
connoissez ma façon de penser et ne pouvez la blâmer, de pareils
sujets de douleur sont inépuisables. Vous ne doutez pas davantage,
Madame, de ma parfaite estime.
LOUIS.
* * * * *
À Versailles, le 11 juin 1764.
J'espère bien, Madame, que vous n'avez jamais douté de mon
empressement à aller au-devant de tout ce qui peut vous être agréable,
et que je m'estime trop heureux lorsqu'il se présente quelque occasion
où je puis vous être de quelque utilité. Vous me faites grand plaisir
par les nouvelles que vous me mandez de votre fils; je le vois
s'avancer en âge et échappé aux dangers de l'enfance avec la plus
grande satisfaction. J'espère qu'il vous confirmera de plus en plus
dans les idées flatteuses qu'il vous donne déjà lieu de concevoir de
luy. Je vous prie, Madame, d'assurer monsieur votre beau-père des
mêmes sentiments que j'auray toujours à son égard, et de ne jamais
douter de ceux que je vous ay vouez pour toute ma vie.
LOUIS.
II
INSTRUCTION TRACÉE PAR MADAME LA DAUPHINE
(MARIE-JOSÈPHE DE SAXE)
POUR LE JEUNE DAUPHIN, DEPUIS LOUIS XVI.
Le Ciel, mon fils, vous prépare la plus belle couronne de l'univers;
il vous a fait naître pour gouverner un jour une nation aussi éclairée
sur les vrais principes qu'affectionnée à ses maîtres. Que votre
destinée est brillante!... mais qu'elle renferme de devoirs! qu'elle
exige de connoissances!... Si leur étendue me frappe, ma tendresse et
mes obligations m'ont fait concevoir le dessein de vous les
développer.
Je suppléerai, autant qu'il me sera possible, à la perte irréparable
d'un père qui réunissoit tous les talents pour vous former et vous
instruire dans l'art difficile de régner, et je répondrai en même
temps, en perfectionnant de bonne heure le goût que vous montrez pour
la vertu, à la confiance du Roi votre auguste ayeul.
Vous apprendrez ensuite, sous ses yeux, à mettre en pratique et à
faire un bon usage des préceptes et des maximes que nous puiserons
dans les sources les plus pures. Ces leçons vous élèveront, par
degrés, à des notions plus exactes et plus parfaites; vous connoîtrez,
en vous rendant attentif et docile à la raison, l'origine et les
droits de l'autorité royale, ainsi que son usage légitime.
En concevant la plus haute idée des grandes mais pénibles fonctions de
la royauté, vous ne les croirez plus au-dessus de vos forces, dès que
vous serez animé par son exemple; il excitera votre courage, il
soutiendra vos espérances et allumera dans votre coeur le désir de
vous rendre digne de lui et des Rois vos ancêtres les plus glorieux et
les plus célèbres. Le voeu le plus ardent que nous devions former l'un
et l'autre, c'est qu'il nous soit conservé pendant de longues années,
pour remplir d'aussi grandes vues.
Le but du travail particulier que nous allons entreprendre embrasse
les plus grands objets. Il consistera spécialement à vous faire
connoître le bien que vous devez faire, et le mal que vous devez
éviter, en vous formant pour le trône, pour la religion et pour la
véritable gloire. Vous réunirez aux idées les plus exactes et les plus
distinctes sur vos devoirs essentiels, le plaisir de savoir, la
facilité d'exprimer ce que vous aurez compris, et la capacité pour les
affaires, quand il sera temps de vous y faire entrer.
Cette étude, si nécessaire à un prince, sera laborieuse et
assujettissante, je vous en préviens; j'en diminuerai pourtant la
contrainte, sans la faire entièrement disparoître. Elle peut seule, à
votre âge, me faire espérer des progrès solides, et mettre un certain
ordre dans mes instructions, en les dirigeant et en les liant au plan
général de votre éducation.
Il ne s'agit pas seulement d'exercer votre mémoire et d'orner votre
esprit: il faut, ce qui est plus important, fixer votre manière de
penser. Les maximes générales, les préceptes et les exemples sont sans
doute d'un grand secours; mais s'il ne falloit que cela, on seroit
bientôt au faîte de la prudence. Une fois qu'un prince, comme un autre
homme, a acquis les lumières qui lui sont nécessaires pour se conduire
dans sa carrière, ce n'est pas le plus ou le moins de connoissances
qui décide du plus ou du moins de mérite, de talent ou de capacité
pour le gouvernement; c'est la manière de penser, la supériorité de
ses vues, l'aptitude ou les heureuses dispositions à faire usage des
instructions qu'il a reçues, qui le rendent incontestablement
supérieur aux autres rois et cher à ses peuples.
C'est donc là-dessus qu'il faut porter mes vues et mon attention; je
dois même écarter toute méthode qui, en vous accoutumant à vous
repaître d'un amas informe d'idées superficielles, entassées sans
choix, pourroit tendre à cultiver votre esprit aux dépens de la
justesse et de la solidité. Il ne doit être question que d'exercer
convenablement les facultés de votre âme et de tourner les qualités de
votre coeur vers le bien d'une manière invariable.