princesses ne suivirent pas le Roi, ce prince fut loin de recevoir un
bon accueil. La garde nationale cria, il est vrai: _Vive le Roi!_ mais
cette acclamation fut bientôt couverte par les cris de: _À bas le
Veto!_ Rentré au château, la sueur au front, le désespoir dans l'âme,
le triste monarque délibérait encore avec ses ministres sur les moyens
de défense, que déjà les insurgés débouchaient de toutes parts sur le
Carrousel en colonnes serrées, les uns armés de piques et de fusils
enlevés à l'Arsenal, qui venait d'être envahi, les autres traînant des
canons et des munitions de guerre. À neuf heures du matin, les portes
du château sont forcées: la multitude se répand dans les cours. Les
cris de: _La déchéance ou la mort!_ sont poussés par un peuple immense
qui encombre la place et les abords des Tuileries. «N'entendez-vous
pas ces cris?» dit en ouvrant précipitamment la porte du cabinet du
conseil un homme portant une écharpe et qui se croit encore membre de
la commune, bien que la municipalité légale dont Royer-Collard faisait
partie ait été chassée par une municipalité insurrectionnelle qui
s'est nommée elle-même; «le peuple demande la déchéance ou la mort, le
peuple veut la déchéance.--Eh bien, répond le ministre de la justice,
que l'Assemblée la prononce donc!--Mais après cet acte, dit la Reine,
qu'arrivera-t-il?»--L'officier municipal (qui ne l'était plus)
s'incline et se tait. Un chef de légion[177] entrant alors, et
s'adressant à Marie-Antoinette: «Madame, dit-il, le peuple est le plus
fort: quel carnage il va y avoir! Votre dernier jour est arrivé.» Au
milieu des émotions causées par ces paroles, paraît à la tête du
directoire le procureur général revêtu de son écharpe: «Sire,
s'écrie-t-il avec épouvante, le danger est au-dessus de toute
expression; il n'y a ni lutte ni défense possibles: la garde nationale
ne peut offrir que le concours d'un petit nombre; la masse est
intimidée ou corrompue; elle se réunira dès le premier choc aux
agresseurs. Déjà les canonniers, à la seule recommandation de rester
sur la défensive, ont déchargé leurs pièces. Sire, vous n'avez plus
une minute à perdre; il n'y a de sûreté pour vous que dans le sein de
l'Assemblée; il n'y a d'abri sûr pour votre famille qu'au milieu des
représentants du peuple.»
[Note 177: M. de la Chesnaye, massacré le 2 septembre suivant.]
Cette idée entre avec Roederer au château; elle y entre portée par le
vent qui souffle de la rue; elle y entre avec la soudaineté et l'éclat
de la foudre révolutionnaire: il est de ces minutes fatales dans la
vie des rois et des peuples où la réflexion est impossible, alors que
le retentissement de la révolte, parti d'en bas, a atteint toutes les
hauteurs. Louis XVI demeure interdit. Mais la Reine relevant fièrement
la tête: «Que dites-vous, monsieur? s'écrie-t-elle, vous nous proposez
de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs? Jamais!
jamais! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les
quitter! Mais dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement
abandonnés?--Madame, je le répète, la résistance est impossible.
Voulez-vous faire massacrer le Roi, vos enfants et vos serviteurs?--À
Dieu ne plaise! puissé-je être la seule victime!--Encore une minute,
poursuit Roederer, une seconde peut-être, et il est impossible de
répondre des jours du Roi, des vôtres, de ceux de vos enfants.--De mes
enfants! dit-elle en les serrant dans ses bras, non, non, je ne les
livrerai pas au couteau!»
Et s'adressant aux ministres du Roi: «Eh bien, c'est le dernier des
sacrifices, mais vous en voyez l'objet!» Madame Élisabeth s'approchant
alors du procureur général: «Monsieur Roederer, dit-elle en élevant la
voix comme pour prendre à témoin tout ce qui l'environne, vous
répondez des jours du Roi et de la Reine!--Madame, nous répondons de
mourir à leurs côtés; c'est tout ce que nous pouvons garantir.»
Aussitôt quelques précautions sont prises pour assurer la marche de la
famille royale; les membres du département, auxquels se joignent un
grand nombre de gentilshommes armés, forment un cercle au milieu
duquel elle se place. Dans les salles, dans les galeries qu'elle
traverse, on l'entoure en frémissant. «Point d'exaltation, s'écrie
Roederer, vous compromettriez la vie du Roi.--Restez calmes», dit
Louis XVI. La Reine ajouta: «Nous reviendrons bientôt.»
«On sortit, raconte M. de la Rochefoucauld, par la grille du milieu.
M. de Bachmann, major des gardes suisses, marchoit le premier entre
deux haies de ses soldats. M. de Poix le suivoit à quelque distance,
et marchoit immédiatement avant le Roi. La Reine suivoit le Roi en
tenant M. le Dauphin par la main; Madame Élisabeth donnoit le bras à
Madame, fille du Roi; madame la princesse de Lamballe et madame de
Tourzel les suivoient. Je me trouvai dans le jardin à portée d'offrir
mon bras à madame de Lamballe, et elle le prit, car elle étoit celle
qui avoit le plus d'abattement et de crainte. Le Roi marchoit droit;
sa contenance étoit assurée, le malheur cependant étoit peint sur son
visage. La Reine étoit tout en pleurs; de temps en temps elle les
essuyoit, et s'efforçoit à prendre un air confiant qu'elle conservoit
quelques minutes. Cependant, s'étant appuyée un moment contre mon
bras, je la sentis toute tremblante. M. le Dauphin n'avoit pas l'air
très-effrayé; Madame Élisabeth étoit la plus calme; elle étoit
résignée à tout: c'étoit la religion qui l'inspiroit. Elle dit en
voyant ce peuple féroce: «Tous ces gens sont égarés; je voudrois leur
conversion, mais pas leur châtiment.» La petite Madame pleuroit
doucement. Madame de Lamballe me dit: «Nous ne rentrerons jamais au
château[178].»
[Note 178: Mémoires inédits, déjà cités.]
Deux colonnes se formèrent, à la sortie du château, pour protéger la
famille royale; l'une composée des grenadiers suisses, l'autre des
bataillons des Petits-Pères et des Filles Saint-Thomas. Mais la
multitude entassée sous les fenêtres du palais, voyant la voie que
prend le Roi, aussitôt se porte en masse vers l'escalier du passage
des Feuillants. La route se trouve ainsi obstruée, et Louis XVI,
pendant dix minutes, est contraint de s'arrêter au bas de l'escalier.
Là, sur le seuil même de sa demeure, il apprend qu'une partie des
gardes nationaux se retiraient pour aller garder leurs familles et
leurs foyers. Des bataillons se déclaraient contre la royauté, qu'ils
voyaient faible, en faveur de la révolution, qui se montrait
triomphante. Du sein de la cohue tumultueuse qui, sur les instances du
procureur général, s'entr'ouvre à peine pour livrer passage à la
famille royale, on n'entend sortir que des invectives et des menaces.
Quelques membres de l'Assemblée essayent en vain de se porter
au-devant du monarque: le flot compacte de la foule résiste comme un
mur. La masse d'aboyeurs qui encombre la terrasse des Feuillants crie
d'une seule voix: _À bas le tyran! la mort!_ Le péril semble grand. Un
grenadier s'empare du Prince royal et le porte dans ses bras. Il faut
une demi-heure de lutte pour traverser, sous une pluie d'outrages,
cette courte distance qui sépare le palais des Tuileries du Manége, où
siége l'Assemblée nationale. À ses portes, les clameurs redoublent.
Roederer harangue la populace et l'apaise; mais dans le couloir étroit
et engorgé de gens de toute sorte, un mouvement irrésistible sépare
les membres de la famille royale. Marie-Antoinette perd de vue un
instant son fils. Mais le grenadier qui s'est emparé de l'enfant
l'élève dans ses bras au-dessus de la foule, puis se faisant jour avec
ses coudes, il pénètre dans la salle derrière le Roi, et dépose sur le
bureau de l'Assemblée son précieux fardeau aux applaudissements des
tribunes. Louis XVI prend place à côté du président, et
Marie-Antoinette avec sa suite sur les siéges des ministres. Devant le
spectacle de tant de grandeur humiliée, le calme se rétablit, et le
Roi prend la parole:
«Je suis venu ici pour épargner un grand crime, et je pense que je ne
saurois être plus en sûreté qu'au milieu des représentants de la
nation.--Sire, répond Vergniaud, vous pouvez compter sur la fermeté de
l'Assemblée nationale. Elle connoît ses devoirs: ses membres ont juré
de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités
constituées.»
Le Roi s'assied, et la discussion commençait, lorsque, sur
l'observation faite par plusieurs membres de l'Assemblée que le corps
législatif ne peut délibérer en présence du Roi, l'Assemblée décide
que le Roi et sa famille se retireront dans la tribune du journal _le
Logographe_. Cette loge est si étroite qu'elle peut à peine contenir
les rédacteurs du journal, et si basse qu'on ne peut y demeurer
debout. Louis XVI s'assied sur le devant, Marie-Antoinette dans un
coin où sa noble tête cherche un peu d'ombre contre tant d'opprobre;
Madame Élisabeth se place sur une banquette avec les enfants, leur
gouvernante et madame de Lamballe. Derrière cette banquette essayent
de se tenir debout quelques gentilshommes qui avaient espéré
combattre aux Tuileries, et qui voulaient du moins ne pas fuir la mort
si la bataille leur échappait. À peine trois quarts d'heure
étaient-ils écoulés depuis que la famille royale était dans l'enceinte
de l'Assemblée, que l'on entendit de violentes détonations du côté du
château. Évidemment le combat que le Roi avait voulu prévenir par son
départ était engagé. Les Tuileries étaient attaquées. Les Suisses, au
nombre de sept cent cinquante, les gardes nationaux, au nombre de deux
cent cinquante, et environ deux cents gentilshommes résolus à la mort,
assaillis par les bandes révolutionnaires, repoussaient la force par
la force. Les feux de mousqueterie se succédaient d'instant en
instant; on avait même entendu le bruit du canon. L'émotion la plus
vive se manifesta dans l'Assemblée. Sur la motion d'un de ses membres
(le représentant Lamarque), elle envoya une députation pour mettre un
terme au conflit et prendre sous sa protection les personnes demeurées
au château. Mais cette députation ne put arriver aux Tuileries; elle
fut dispersée par la foule, et bientôt on vit revenir ses membres, qui
déclarèrent qu'ils avaient été dans l'impossibilité de remplir leur
mission. Louis XVI, dont le coeur se troublait à la seule idée de
l'effusion du sang parisien, avait employé un moyen plus efficace.
Aussitôt que le bruit de la fusillade était arrivé à ses oreilles, il
avait écrit au crayon un ordre par lequel il prescrivait aux Suisses
de cesser le feu, d'évacuer le château et de rentrer dans leur
caserne, et chargea de cet ordre un de ses serviteurs, M. d'Hervilly,
qui arrive au château et communique l'ordre du Roi. Les Suisses et les
autres défenseurs du château ont repoussé l'attaque. Ils sont toujours
maîtres de la place. Ils ont obligé les colonnes insurgées d'évacuer
la cour du Carrousel et ils les tiennent en respect. Les Suisses,
après un moment d'hésitation, se disposent à quitter le château par la
pensée qu'ils vont au secours du Roi. Ce n'est que cinq minutes après
que le peloton qui sert d'avant-garde à leur petite troupe a évacué le
château que les plus hardis des agresseurs traversent la cour et
arrivent au grand escalier. Les Tuileries, malgré la légende
révolutionnaire qui a défrayé presque tous les historiens, n'ont pas
été prises d'assaut; elles ont été envahies après avoir été évacuées
sur un ordre signé de la main du Roi[179].
[Note 179: Une lettre d'un officier suisse (M. de Forestier), présent
aux Tuileries le 10 août 1792, lettre insérée dans la _Critique des_
GIRONDINS, par M. Alfred Nettement (Paris, 1848), attestait ces faits.
M. Mortimer Ternaux n'en fait pas de doute dans sa relation de la
journée du 10 août. _Histoire de la Terreur_, t. I, p. 118-129.]
En pénétrant dans le château des Tuileries, la multitude égorgea
quelques faibles détachements qui, postés dans les appartements,
n'avaient pas entendu l'appel du tambour et ne s'étaient point ralliés
à la colonne. La populace massacra de même les blessés laissés au
château, ainsi que le chirurgien-major et un aide qui n'avaient pas
voulu les abandonner. Les Suisses gardiens des postes subirent le même
sort. On tua tout dans les cuisines, jusqu'au dernier marmiton. Puis
la multitude, suivant ses caprices, épargna ou frappa ceux qui se
présentèrent à sa vue. Au milieu de ces actes de férocité, il y eut
quelques actions généreuses, comme il y eut quelques actions de
désintéressement au milieu des scènes de sac et de pillage dont le
château fut le théâtre.
Pendant ce temps, la moitié de la colonne suisse qui traversait le
jardin était fusillée de tous côtés par les bataillons de la garde
nationale appelés pour la défense du château, prise en queue par
l'avant-garde des assaillants qui avait traversé le vestibule sans s'y
arrêter, et elle venait expirer sous la pointe des sabres de la
gendarmerie à cheval qui occupait la place Louis XV; l'autre moitié
arrivait jusqu'à la salle de l'Assemblée, où, après avoir déposé les
armes sur les ordres formels du Roi, les soldats furent dirigés sur
divers points et massacrés en route par la multitude.
De minute en minute la salle et les tribunes de l'Assemblée s'étaient
encombrées de monde; le tumulte était extrême, la chaleur excessive.
La loge où était parquée la famille royale, et dont les murs blanchis
reflétaient les rayons ardents du soleil, formait une fournaise où
s'engouffraient en même temps les vapeurs brûlantes et les bruits du
carnage. La sueur ruisselait de tous les fronts. Le spectacle des
dévastations du château venait se dérouler sous les yeux mêmes de la
famille royale. Des hommes couverts de sang apportaient et
successivement déposaient sur le bureau du président des vaisselles
d'argent, des rouleaux d'or, des diamants, des portefeuilles trouvés
dans les appartements: les dépouilles des Tuileries étaient saluées
comme des trophées. Les dépositions mêmes des insurgés qui, plus
honnêtes que leurs compagnons, apportaient dans le sein de l'Assemblée
ce qu'ils avaient enlevé au château, témoignaient que les Tuileries
avaient été mises au pillage.
Au bruit du canon et à la lueur de l'incendie, des députations
venaient réclamer la déchéance de Louis XVI; des menaces sanguinaires
étaient faites. Le coeur brisé, mais calme, Madame Élisabeth
contemplait le front serein ces scènes de vertige et de colère, et
baissait la tête comme soumise aux volontés de Dieu.
Bientôt Vergniaud, qui venait de rédiger au milieu du comité l'acte de
suspension de la royauté, reparaît à la tribune et lit, au milieu d'un
profond silence, ce décret qui ne fut pas discuté et que le Roi
entendit sans étonnement et qu'il vit adopter sans regret. On comprend
même que, sous l'impression des événements de la journée, ce décret
obtint l'unanimité des suffrages; car les amis du Roi croyaient lui
sauver la vie, et ses ennemis lui ôtaient la couronne.
La nuit n'interrompit ni le tumulte ni les massacres. Des bûchers
furent allumés pour consumer les cadavres; et ce fut à la lueur des
flammes funèbres nourries par le meurtre que l'Assemblée prolongea sa
séance jusqu'à deux heures du matin. Prisonnière jusqu'à cette heure
dans la loge du logographe, spectatrice de sa propre chute et atteinte
sous l'oeil même de ses ennemis dans les dernières fibres de la
sensibilité humaine, la famille royale fut conduite par des
commissaires de l'Assemblée et les inspecteurs de la salle au logement
qui, depuis la promulgation du décret de la déchéance, avait été
disposé pour elle à la hâte dans l'étage supérieur de l'ancien couvent
des Feuillants. «On traversa le jardin, rapporte M. d'Aubier, au
milieu d'une foule de piques encore dégouttantes de sang; on étoit
éclairé par des chandelles placées au bout des canons de fusil; des
cris féroces demandant la tête du Roi et de la Reine ajoutoient à
l'horreur de ce tableau; un forcené, élevant la voix plus que les
autres, leur annonça que si l'Assemblée tardoit à les leur livrer il
mettrait le feu au bâtiment où on les placeroit.
»Lorsque nous traversions le jardin, je portois dans mes bras le
Prince royal; en voyant ces égorgeurs couverts de sang se presser sur
notre passage, la Reine craignit, comme moi, que le Prince ne fût
frappé dans mes bras; elle étoit mère trop tendre pour laisser à son
serviteur l'honneur de couvrir de son corps celui de son enfant:
oubliant qu'elle étoit la plus menacée, elle m'ordonna de lui remettre
le Prince, à qui la peur avoit donné une agitation presque convulsive,
et elle lui dit quelques mots à l'oreille. À cet âge heureux, l'âme se
calme aisément; à peine étions-nous dans l'escalier, qu'il se mit à
sauter de joie en me disant: «Maman m'a promis de me coucher dans sa
chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains hommes[180].»
[Note 180: Lettre de M. d'Aubier de la Montille, gentilhomme ordinaire
de la chambre de Louis XVI, à M. Mallet-Dupan.--Décembre 1794.]
Le logement destiné à la famille royale se composait de quatre
chambres, je devrais dire de quatre cellules contiguës, pavées de
briques, ouvrant chacune par une petite porte pareille sur le même
corridor. Au premier avis qui lui avait été donné, l'architecte de
l'Assemblée s'était empressé de faire porter la plupart de ses propres
meubles dans ce petit appartement. Dans la première pièce servant
d'antichambre veillèrent les derniers serviteurs de la royauté
abattue; dans la seconde, Louis XVI coucha à moitié vêtu; dans la
troisième, la Reine avec sa fille, et, cette nuit seulement, selon la
parole donnée, avec le Dauphin, qui passa les deux nuits suivantes
dans la quatrième chambre avec Madame Élisabeth, madame de Lamballe et
madame de Tourzel. Un souper avait été servi dans la première pièce;
personne n'y avait touché, excepté les enfants. Et cependant le Roi
seul avait pris quelque nourriture dans la loge du logographe, ses
enfants n'y avaient mangé que quelques fruits, et le reste de la
famille n'avait aspiré que quelques gouttes d'eau de groseille qu'elle
devait au zèle de M. d'Aubier et à la pitié des inspecteurs de la
salle: les souffrances morales étaient telles qu'elles faisaient
oublier la faim. Au moment de souper, le Dauphin se souvint de son
chien et en demanda des nouvelles avec anxiété. Pour consoler le
prince, on lui dit qu'il reviendrait un jour; mais se persuadant qu'on
l'avait étouffé dans la foule, il en eut beaucoup de chagrin. Madame
Élisabeth lui dit avec une douceur mélancolique: «Allons, cher enfant,
consolez-vous, il est des douleurs plus cruelles; continuez d'aimer
Dieu pour qu'il vous en préserve.»
M. d'Aubier raconte que MM. de Poix, de Rohan-Chabot, de Choiseul, de
Brézé, de Briges, de Nantouillet, d'Hervilly, Villerant, de Goguelat,
de Beauregard, de Lasserre, passèrent la nuit les uns dans la première
pièce servant d'antichambre, les autres aux portes des autres
chambres. «Ils y furent, dit-il, plus exposés que M. de Tourzel fils
et moi, que le Roi retint dans sa chambre.
»Un nommé Vasseur, du garde-meuble, m'aida à déshabiller le Roi; nous
lui enveloppâmes la tête avec un mouchoir, faute de trouver un bonnet;
nous craignîmes un instant qu'une bande d'égorgeurs qui inondoient le
corridor ne vînt le massacrer dans nos bras; ils se contentèrent de
lui crier, par la petite porte donnant au chevet du lit, qu'ils se
tiendroient là toute la nuit, prêts à l'égorger si Paris faisoit
quelque mouvement en sa faveur; il est possible que de pareilles
menaces, répandues dans divers quartiers de Paris, aient contribué à
empêcher bien des gens de faire quelques tentatives.
»Des furibonds, s'agitant sous les fenêtres, crioient à ceux du
corridor: «Jetez-nous sa tête, ou nous allons monter!» Le calme de
Louis XVI ne se démentit qu'un instant, en entendant des cris plus
redoublés demander la tête de la Reine et de Madame Élisabeth: «Que
leur ont-elles fait?» dit-il brusquement.
»La Reine vint aussitôt dans la chambre du Roi; sans témoigner aucune
inquiétude pour elle-même, elle en exprima beaucoup pour ses
enfants... «Les choses se sont passées comme on nous l'avait annoncé,
me dit la Reine; mais peut-être cela auroit tourné autrement si on
avoit fait attaquer de bonne heure les Marseillais.--«Par qui?» dit le
Roi avec un peu d'humeur....
»Une question qui me fut faite par la Reine me mit dans le cas de lui
dire que peut-être les honnêtes gens se rallieroient pendant la nuit:
«Ils ont trop peur de se compromettre, dit-elle; et quand deux mille
Marseillais ont dispersé soixante bataillons déjà formés chacun à leur
section, sans qu'aucun ait songé à se rendre au château, malgré
l'ordre général qu'ils avoient de s'y rendre si les Marseillais en
prenoient le chemin, pouvez-vous croire que les honnêtes gens
puissent s'armer pour nous, à présent que les soixante bataillons ont
nommé de nouveaux officiers, tous jacobins?...»
»La Reine se retira; le Roi se mit au lit; Tourzel, excédé de fatigue,
s'endormit sur un fauteuil au pied du lit; je veillai au chevet du
Roi.
»Louis XVI faisoit ses prières; il les interrompit pour me demander
d'où venoit un accroissement de bruit dans le corridor; il craignoit
qu'on n'exerçât quelques mauvais traitements sur ses fidèles
serviteurs, dont les uns étoient encore dans le corridor, et d'autres
dans l'antichambre; je sortis, et je revins le rassurer; je lui fis
observer qu'il y avoit moins de gens furieux sous les fenêtres, dans
le jardin, qu'on entendoit moins de bruit dans l'Assemblée, dont la
salle étoit vis-à-vis les fenêtres; et, voulant l'engager à prendre
quelque repos, je dis: «Il peut encore survenir quelque changement.»
Il me répondit: «Charles Ier avait plus d'amis que nous...» Louis XVI
s'endormit profondément. Je passai la nuit à aller à chaque instant,
derrière la fenêtre basse sans volets, sans grille, voir ce que
faisoit cette énorme quantité de sans-culottes restés dans le jardin.
Deux fois il leur arriva de s'amuser à chercher à escalader la
fenêtre; ils parioient à qui le premier pourroit y atteindre, en
montant sur les épaules les uns des autres, pour venir raccourcir,
disoient-ils en riant, le gros _Veto_; c'est ainsi qu'ils nommoient le
Roi. J'admirois le contraste que le calme de la physionomie de Louis
XVI dormant faisoit avec ces figures barbares éclairées par des
torches incendiaires, lorsqu'un redoublement de cris de ces forcenés
le réveilla. Son premier mot fut: «Savez-vous si la Reine et mes
enfants ont dormi?»
Non, la Reine n'avait point encore dormi. Les religieux que l'orage
avait chassés de leurs cellules ne se doutaient guère que peu de
temps après le même orage y jetterait la Reine de France chassée de
son palais, et que, plus infortunée qu'eux-mêmes, dans ces mêmes
cellules où ils avaient passé des nuits paisibles, elle appellerait en
vain le sommeil. Cependant Madame Élisabeth, qui, agenouillée sur un
des trois matelas étendus sur le carreau de la chambre qu'elle
partageait avec mesdames de Lamballe et de Tourzel, avait passé la
nuit en prière, l'oreille appuyée contre la cloison qui la séparait de
la chambre de sa belle-soeur, crut comprendre, au silence absolu qui y
régnait, que, épuisée de douleur et de fatigue, la Reine était enfin
parvenue à fermer les yeux vers les six heures du matin. Voulant lui
ménager ce repos subreptice que procure l'accablement à la nature
épuisée, Madame Élisabeth appela tout bas les enfants pour présider à
leur toilette. Ce travail terminé, il fallut songer à se mettre en
mesure de se rendre à l'Assemblée, dont la séance allait bientôt
s'ouvrir. Arrachée à son demi-sommeil par les caresses de ses enfants
que Madame Élisabeth lui amenait: «Pauvres enfants! s'écria la Reine
en les embrassant, qu'il est cruel de leur avoir promis un si bel
héritage et de dire: Voilà ce que nous leur laissons! Tout finit avec
nous!»