Mais dans la visite des postes des cours et du jardin, où les

princesses ne suivirent pas le Roi, ce prince fut loin de recevoir un

bon accueil. La garde nationale cria, il est vrai: _Vive le Roi!_ mais

cette acclamation fut bientôt couverte par les cris de: _À bas le

Veto!_ Rentré au château, la sueur au front, le désespoir dans l'âme,

le triste monarque délibérait encore avec ses ministres sur les moyens

de défense, que déjà les insurgés débouchaient de toutes parts sur le

Carrousel en colonnes serrées, les uns armés de piques et de fusils

enlevés à l'Arsenal, qui venait d'être envahi, les autres traînant des

canons et des munitions de guerre. À neuf heures du matin, les portes

du château sont forcées: la multitude se répand dans les cours. Les

cris de: _La déchéance ou la mort!_ sont poussés par un peuple immense

qui encombre la place et les abords des Tuileries. «N'entendez-vous

pas ces cris?» dit en ouvrant précipitamment la porte du cabinet du

conseil un homme portant une écharpe et qui se croit encore membre de

la commune, bien que la municipalité légale dont Royer-Collard faisait

partie ait été chassée par une municipalité insurrectionnelle qui

s'est nommée elle-même; «le peuple demande la déchéance ou la mort, le

peuple veut la déchéance.--Eh bien, répond le ministre de la justice,

que l'Assemblée la prononce donc!--Mais après cet acte, dit la Reine,

qu'arrivera-t-il?»--L'officier municipal (qui ne l'était plus)

s'incline et se tait. Un chef de légion[177] entrant alors, et

s'adressant à Marie-Antoinette: «Madame, dit-il, le peuple est le plus

fort: quel carnage il va y avoir! Votre dernier jour est arrivé.» Au

milieu des émotions causées par ces paroles, paraît à la tête du

directoire le procureur général revêtu de son écharpe: «Sire,

s'écrie-t-il avec épouvante, le danger est au-dessus de toute

expression; il n'y a ni lutte ni défense possibles: la garde nationale

ne peut offrir que le concours d'un petit nombre; la masse est

intimidée ou corrompue; elle se réunira dès le premier choc aux

agresseurs. Déjà les canonniers, à la seule recommandation de rester

sur la défensive, ont déchargé leurs pièces. Sire, vous n'avez plus

une minute à perdre; il n'y a de sûreté pour vous que dans le sein de

l'Assemblée; il n'y a d'abri sûr pour votre famille qu'au milieu des

représentants du peuple.»

[Note 177: M. de la Chesnaye, massacré le 2 septembre suivant.]

Cette idée entre avec Roederer au château; elle y entre portée par le

vent qui souffle de la rue; elle y entre avec la soudaineté et l'éclat

de la foudre révolutionnaire: il est de ces minutes fatales dans la

vie des rois et des peuples où la réflexion est impossible, alors que

le retentissement de la révolte, parti d'en bas, a atteint toutes les

hauteurs. Louis XVI demeure interdit. Mais la Reine relevant fièrement

la tête: «Que dites-vous, monsieur? s'écrie-t-elle, vous nous proposez

de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs? Jamais!

jamais! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les

quitter! Mais dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement

abandonnés?--Madame, je le répète, la résistance est impossible.

Voulez-vous faire massacrer le Roi, vos enfants et vos serviteurs?--À

Dieu ne plaise! puissé-je être la seule victime!--Encore une minute,

poursuit Roederer, une seconde peut-être, et il est impossible de

répondre des jours du Roi, des vôtres, de ceux de vos enfants.--De mes

enfants! dit-elle en les serrant dans ses bras, non, non, je ne les

livrerai pas au couteau!»

Et s'adressant aux ministres du Roi: «Eh bien, c'est le dernier des

sacrifices, mais vous en voyez l'objet!» Madame Élisabeth s'approchant

alors du procureur général: «Monsieur Roederer, dit-elle en élevant la

voix comme pour prendre à témoin tout ce qui l'environne, vous

répondez des jours du Roi et de la Reine!--Madame, nous répondons de

mourir à leurs côtés; c'est tout ce que nous pouvons garantir.»

Aussitôt quelques précautions sont prises pour assurer la marche de la

famille royale; les membres du département, auxquels se joignent un

grand nombre de gentilshommes armés, forment un cercle au milieu

duquel elle se place. Dans les salles, dans les galeries qu'elle

traverse, on l'entoure en frémissant. «Point d'exaltation, s'écrie

Roederer, vous compromettriez la vie du Roi.--Restez calmes», dit

Louis XVI. La Reine ajouta: «Nous reviendrons bientôt.»

«On sortit, raconte M. de la Rochefoucauld, par la grille du milieu.

M. de Bachmann, major des gardes suisses, marchoit le premier entre

deux haies de ses soldats. M. de Poix le suivoit à quelque distance,

et marchoit immédiatement avant le Roi. La Reine suivoit le Roi en

tenant M. le Dauphin par la main; Madame Élisabeth donnoit le bras à

Madame, fille du Roi; madame la princesse de Lamballe et madame de

Tourzel les suivoient. Je me trouvai dans le jardin à portée d'offrir

mon bras à madame de Lamballe, et elle le prit, car elle étoit celle

qui avoit le plus d'abattement et de crainte. Le Roi marchoit droit;

sa contenance étoit assurée, le malheur cependant étoit peint sur son

visage. La Reine étoit tout en pleurs; de temps en temps elle les

essuyoit, et s'efforçoit à prendre un air confiant qu'elle conservoit

quelques minutes. Cependant, s'étant appuyée un moment contre mon

bras, je la sentis toute tremblante. M. le Dauphin n'avoit pas l'air

très-effrayé; Madame Élisabeth étoit la plus calme; elle étoit

résignée à tout: c'étoit la religion qui l'inspiroit. Elle dit en

voyant ce peuple féroce: «Tous ces gens sont égarés; je voudrois leur

conversion, mais pas leur châtiment.» La petite Madame pleuroit

doucement. Madame de Lamballe me dit: «Nous ne rentrerons jamais au

château[178].»

[Note 178: Mémoires inédits, déjà cités.]

Deux colonnes se formèrent, à la sortie du château, pour protéger la

famille royale; l'une composée des grenadiers suisses, l'autre des

bataillons des Petits-Pères et des Filles Saint-Thomas. Mais la

multitude entassée sous les fenêtres du palais, voyant la voie que

prend le Roi, aussitôt se porte en masse vers l'escalier du passage

des Feuillants. La route se trouve ainsi obstruée, et Louis XVI,

pendant dix minutes, est contraint de s'arrêter au bas de l'escalier.

Là, sur le seuil même de sa demeure, il apprend qu'une partie des

gardes nationaux se retiraient pour aller garder leurs familles et

leurs foyers. Des bataillons se déclaraient contre la royauté, qu'ils

voyaient faible, en faveur de la révolution, qui se montrait

triomphante. Du sein de la cohue tumultueuse qui, sur les instances du

procureur général, s'entr'ouvre à peine pour livrer passage à la

famille royale, on n'entend sortir que des invectives et des menaces.

Quelques membres de l'Assemblée essayent en vain de se porter

au-devant du monarque: le flot compacte de la foule résiste comme un

mur. La masse d'aboyeurs qui encombre la terrasse des Feuillants crie

d'une seule voix: _À bas le tyran! la mort!_ Le péril semble grand. Un

grenadier s'empare du Prince royal et le porte dans ses bras. Il faut

une demi-heure de lutte pour traverser, sous une pluie d'outrages,

cette courte distance qui sépare le palais des Tuileries du Manége, où

siége l'Assemblée nationale. À ses portes, les clameurs redoublent.

Roederer harangue la populace et l'apaise; mais dans le couloir étroit

et engorgé de gens de toute sorte, un mouvement irrésistible sépare

les membres de la famille royale. Marie-Antoinette perd de vue un

instant son fils. Mais le grenadier qui s'est emparé de l'enfant

l'élève dans ses bras au-dessus de la foule, puis se faisant jour avec

ses coudes, il pénètre dans la salle derrière le Roi, et dépose sur le

bureau de l'Assemblée son précieux fardeau aux applaudissements des

tribunes. Louis XVI prend place à côté du président, et

Marie-Antoinette avec sa suite sur les siéges des ministres. Devant le

spectacle de tant de grandeur humiliée, le calme se rétablit, et le

Roi prend la parole:

«Je suis venu ici pour épargner un grand crime, et je pense que je ne

saurois être plus en sûreté qu'au milieu des représentants de la

nation.--Sire, répond Vergniaud, vous pouvez compter sur la fermeté de

l'Assemblée nationale. Elle connoît ses devoirs: ses membres ont juré

de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités

constituées.»

Le Roi s'assied, et la discussion commençait, lorsque, sur

l'observation faite par plusieurs membres de l'Assemblée que le corps

législatif ne peut délibérer en présence du Roi, l'Assemblée décide

que le Roi et sa famille se retireront dans la tribune du journal _le

Logographe_. Cette loge est si étroite qu'elle peut à peine contenir

les rédacteurs du journal, et si basse qu'on ne peut y demeurer

debout. Louis XVI s'assied sur le devant, Marie-Antoinette dans un

coin où sa noble tête cherche un peu d'ombre contre tant d'opprobre;

Madame Élisabeth se place sur une banquette avec les enfants, leur

gouvernante et madame de Lamballe. Derrière cette banquette essayent

de se tenir debout quelques gentilshommes qui avaient espéré

combattre aux Tuileries, et qui voulaient du moins ne pas fuir la mort

si la bataille leur échappait. À peine trois quarts d'heure

étaient-ils écoulés depuis que la famille royale était dans l'enceinte

de l'Assemblée, que l'on entendit de violentes détonations du côté du

château. Évidemment le combat que le Roi avait voulu prévenir par son

départ était engagé. Les Tuileries étaient attaquées. Les Suisses, au

nombre de sept cent cinquante, les gardes nationaux, au nombre de deux

cent cinquante, et environ deux cents gentilshommes résolus à la mort,

assaillis par les bandes révolutionnaires, repoussaient la force par

la force. Les feux de mousqueterie se succédaient d'instant en

instant; on avait même entendu le bruit du canon. L'émotion la plus

vive se manifesta dans l'Assemblée. Sur la motion d'un de ses membres

(le représentant Lamarque), elle envoya une députation pour mettre un

terme au conflit et prendre sous sa protection les personnes demeurées

au château. Mais cette députation ne put arriver aux Tuileries; elle

fut dispersée par la foule, et bientôt on vit revenir ses membres, qui

déclarèrent qu'ils avaient été dans l'impossibilité de remplir leur

mission. Louis XVI, dont le coeur se troublait à la seule idée de

l'effusion du sang parisien, avait employé un moyen plus efficace.

Aussitôt que le bruit de la fusillade était arrivé à ses oreilles, il

avait écrit au crayon un ordre par lequel il prescrivait aux Suisses

de cesser le feu, d'évacuer le château et de rentrer dans leur

caserne, et chargea de cet ordre un de ses serviteurs, M. d'Hervilly,

qui arrive au château et communique l'ordre du Roi. Les Suisses et les

autres défenseurs du château ont repoussé l'attaque. Ils sont toujours

maîtres de la place. Ils ont obligé les colonnes insurgées d'évacuer

la cour du Carrousel et ils les tiennent en respect. Les Suisses,

après un moment d'hésitation, se disposent à quitter le château par la

pensée qu'ils vont au secours du Roi. Ce n'est que cinq minutes après

que le peloton qui sert d'avant-garde à leur petite troupe a évacué le

château que les plus hardis des agresseurs traversent la cour et

arrivent au grand escalier. Les Tuileries, malgré la légende

révolutionnaire qui a défrayé presque tous les historiens, n'ont pas

été prises d'assaut; elles ont été envahies après avoir été évacuées

sur un ordre signé de la main du Roi[179].

[Note 179: Une lettre d'un officier suisse (M. de Forestier), présent

aux Tuileries le 10 août 1792, lettre insérée dans la _Critique des_

GIRONDINS, par M. Alfred Nettement (Paris, 1848), attestait ces faits.

M. Mortimer Ternaux n'en fait pas de doute dans sa relation de la

journée du 10 août. _Histoire de la Terreur_, t. I, p. 118-129.]

En pénétrant dans le château des Tuileries, la multitude égorgea

quelques faibles détachements qui, postés dans les appartements,

n'avaient pas entendu l'appel du tambour et ne s'étaient point ralliés

à la colonne. La populace massacra de même les blessés laissés au

château, ainsi que le chirurgien-major et un aide qui n'avaient pas

voulu les abandonner. Les Suisses gardiens des postes subirent le même

sort. On tua tout dans les cuisines, jusqu'au dernier marmiton. Puis

la multitude, suivant ses caprices, épargna ou frappa ceux qui se

présentèrent à sa vue. Au milieu de ces actes de férocité, il y eut

quelques actions généreuses, comme il y eut quelques actions de

désintéressement au milieu des scènes de sac et de pillage dont le

château fut le théâtre.

Pendant ce temps, la moitié de la colonne suisse qui traversait le

jardin était fusillée de tous côtés par les bataillons de la garde

nationale appelés pour la défense du château, prise en queue par

l'avant-garde des assaillants qui avait traversé le vestibule sans s'y

arrêter, et elle venait expirer sous la pointe des sabres de la

gendarmerie à cheval qui occupait la place Louis XV; l'autre moitié

arrivait jusqu'à la salle de l'Assemblée, où, après avoir déposé les

armes sur les ordres formels du Roi, les soldats furent dirigés sur

divers points et massacrés en route par la multitude.

De minute en minute la salle et les tribunes de l'Assemblée s'étaient

encombrées de monde; le tumulte était extrême, la chaleur excessive.

La loge où était parquée la famille royale, et dont les murs blanchis

reflétaient les rayons ardents du soleil, formait une fournaise où

s'engouffraient en même temps les vapeurs brûlantes et les bruits du

carnage. La sueur ruisselait de tous les fronts. Le spectacle des

dévastations du château venait se dérouler sous les yeux mêmes de la

famille royale. Des hommes couverts de sang apportaient et

successivement déposaient sur le bureau du président des vaisselles

d'argent, des rouleaux d'or, des diamants, des portefeuilles trouvés

dans les appartements: les dépouilles des Tuileries étaient saluées

comme des trophées. Les dépositions mêmes des insurgés qui, plus

honnêtes que leurs compagnons, apportaient dans le sein de l'Assemblée

ce qu'ils avaient enlevé au château, témoignaient que les Tuileries

avaient été mises au pillage.

Au bruit du canon et à la lueur de l'incendie, des députations

venaient réclamer la déchéance de Louis XVI; des menaces sanguinaires

étaient faites. Le coeur brisé, mais calme, Madame Élisabeth

contemplait le front serein ces scènes de vertige et de colère, et

baissait la tête comme soumise aux volontés de Dieu.

Bientôt Vergniaud, qui venait de rédiger au milieu du comité l'acte de

suspension de la royauté, reparaît à la tribune et lit, au milieu d'un

profond silence, ce décret qui ne fut pas discuté et que le Roi

entendit sans étonnement et qu'il vit adopter sans regret. On comprend

même que, sous l'impression des événements de la journée, ce décret

obtint l'unanimité des suffrages; car les amis du Roi croyaient lui

sauver la vie, et ses ennemis lui ôtaient la couronne.

La nuit n'interrompit ni le tumulte ni les massacres. Des bûchers

furent allumés pour consumer les cadavres; et ce fut à la lueur des

flammes funèbres nourries par le meurtre que l'Assemblée prolongea sa

séance jusqu'à deux heures du matin. Prisonnière jusqu'à cette heure

dans la loge du logographe, spectatrice de sa propre chute et atteinte

sous l'oeil même de ses ennemis dans les dernières fibres de la

sensibilité humaine, la famille royale fut conduite par des

commissaires de l'Assemblée et les inspecteurs de la salle au logement

qui, depuis la promulgation du décret de la déchéance, avait été

disposé pour elle à la hâte dans l'étage supérieur de l'ancien couvent

des Feuillants. «On traversa le jardin, rapporte M. d'Aubier, au

milieu d'une foule de piques encore dégouttantes de sang; on étoit

éclairé par des chandelles placées au bout des canons de fusil; des

cris féroces demandant la tête du Roi et de la Reine ajoutoient à

l'horreur de ce tableau; un forcené, élevant la voix plus que les

autres, leur annonça que si l'Assemblée tardoit à les leur livrer il

mettrait le feu au bâtiment où on les placeroit.

»Lorsque nous traversions le jardin, je portois dans mes bras le

Prince royal; en voyant ces égorgeurs couverts de sang se presser sur

notre passage, la Reine craignit, comme moi, que le Prince ne fût

frappé dans mes bras; elle étoit mère trop tendre pour laisser à son

serviteur l'honneur de couvrir de son corps celui de son enfant:

oubliant qu'elle étoit la plus menacée, elle m'ordonna de lui remettre

le Prince, à qui la peur avoit donné une agitation presque convulsive,

et elle lui dit quelques mots à l'oreille. À cet âge heureux, l'âme se

calme aisément; à peine étions-nous dans l'escalier, qu'il se mit à

sauter de joie en me disant: «Maman m'a promis de me coucher dans sa

chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains hommes[180].»

[Note 180: Lettre de M. d'Aubier de la Montille, gentilhomme ordinaire

de la chambre de Louis XVI, à M. Mallet-Dupan.--Décembre 1794.]

Le logement destiné à la famille royale se composait de quatre

chambres, je devrais dire de quatre cellules contiguës, pavées de

briques, ouvrant chacune par une petite porte pareille sur le même

corridor. Au premier avis qui lui avait été donné, l'architecte de

l'Assemblée s'était empressé de faire porter la plupart de ses propres

meubles dans ce petit appartement. Dans la première pièce servant

d'antichambre veillèrent les derniers serviteurs de la royauté

abattue; dans la seconde, Louis XVI coucha à moitié vêtu; dans la

troisième, la Reine avec sa fille, et, cette nuit seulement, selon la

parole donnée, avec le Dauphin, qui passa les deux nuits suivantes

dans la quatrième chambre avec Madame Élisabeth, madame de Lamballe et

madame de Tourzel. Un souper avait été servi dans la première pièce;

personne n'y avait touché, excepté les enfants. Et cependant le Roi

seul avait pris quelque nourriture dans la loge du logographe, ses

enfants n'y avaient mangé que quelques fruits, et le reste de la

famille n'avait aspiré que quelques gouttes d'eau de groseille qu'elle

devait au zèle de M. d'Aubier et à la pitié des inspecteurs de la

salle: les souffrances morales étaient telles qu'elles faisaient

oublier la faim. Au moment de souper, le Dauphin se souvint de son

chien et en demanda des nouvelles avec anxiété. Pour consoler le

prince, on lui dit qu'il reviendrait un jour; mais se persuadant qu'on

l'avait étouffé dans la foule, il en eut beaucoup de chagrin. Madame

Élisabeth lui dit avec une douceur mélancolique: «Allons, cher enfant,

consolez-vous, il est des douleurs plus cruelles; continuez d'aimer

Dieu pour qu'il vous en préserve.»

M. d'Aubier raconte que MM. de Poix, de Rohan-Chabot, de Choiseul, de

Brézé, de Briges, de Nantouillet, d'Hervilly, Villerant, de Goguelat,

de Beauregard, de Lasserre, passèrent la nuit les uns dans la première

pièce servant d'antichambre, les autres aux portes des autres

chambres. «Ils y furent, dit-il, plus exposés que M. de Tourzel fils

et moi, que le Roi retint dans sa chambre.

»Un nommé Vasseur, du garde-meuble, m'aida à déshabiller le Roi; nous

lui enveloppâmes la tête avec un mouchoir, faute de trouver un bonnet;

nous craignîmes un instant qu'une bande d'égorgeurs qui inondoient le

corridor ne vînt le massacrer dans nos bras; ils se contentèrent de

lui crier, par la petite porte donnant au chevet du lit, qu'ils se

tiendroient là toute la nuit, prêts à l'égorger si Paris faisoit

quelque mouvement en sa faveur; il est possible que de pareilles

menaces, répandues dans divers quartiers de Paris, aient contribué à

empêcher bien des gens de faire quelques tentatives.

»Des furibonds, s'agitant sous les fenêtres, crioient à ceux du

corridor: «Jetez-nous sa tête, ou nous allons monter!» Le calme de

Louis XVI ne se démentit qu'un instant, en entendant des cris plus

redoublés demander la tête de la Reine et de Madame Élisabeth: «Que

leur ont-elles fait?» dit-il brusquement.

»La Reine vint aussitôt dans la chambre du Roi; sans témoigner aucune

inquiétude pour elle-même, elle en exprima beaucoup pour ses

enfants... «Les choses se sont passées comme on nous l'avait annoncé,

me dit la Reine; mais peut-être cela auroit tourné autrement si on

avoit fait attaquer de bonne heure les Marseillais.--«Par qui?» dit le

Roi avec un peu d'humeur....

»Une question qui me fut faite par la Reine me mit dans le cas de lui

dire que peut-être les honnêtes gens se rallieroient pendant la nuit:

«Ils ont trop peur de se compromettre, dit-elle; et quand deux mille

Marseillais ont dispersé soixante bataillons déjà formés chacun à leur

section, sans qu'aucun ait songé à se rendre au château, malgré

l'ordre général qu'ils avoient de s'y rendre si les Marseillais en

prenoient le chemin, pouvez-vous croire que les honnêtes gens

puissent s'armer pour nous, à présent que les soixante bataillons ont

nommé de nouveaux officiers, tous jacobins?...»

»La Reine se retira; le Roi se mit au lit; Tourzel, excédé de fatigue,

s'endormit sur un fauteuil au pied du lit; je veillai au chevet du

Roi.

»Louis XVI faisoit ses prières; il les interrompit pour me demander

d'où venoit un accroissement de bruit dans le corridor; il craignoit

qu'on n'exerçât quelques mauvais traitements sur ses fidèles

serviteurs, dont les uns étoient encore dans le corridor, et d'autres

dans l'antichambre; je sortis, et je revins le rassurer; je lui fis

observer qu'il y avoit moins de gens furieux sous les fenêtres, dans

le jardin, qu'on entendoit moins de bruit dans l'Assemblée, dont la

salle étoit vis-à-vis les fenêtres; et, voulant l'engager à prendre

quelque repos, je dis: «Il peut encore survenir quelque changement.»

Il me répondit: «Charles Ier avait plus d'amis que nous...» Louis XVI

s'endormit profondément. Je passai la nuit à aller à chaque instant,

derrière la fenêtre basse sans volets, sans grille, voir ce que

faisoit cette énorme quantité de sans-culottes restés dans le jardin.

Deux fois il leur arriva de s'amuser à chercher à escalader la

fenêtre; ils parioient à qui le premier pourroit y atteindre, en

montant sur les épaules les uns des autres, pour venir raccourcir,

disoient-ils en riant, le gros _Veto_; c'est ainsi qu'ils nommoient le

Roi. J'admirois le contraste que le calme de la physionomie de Louis

XVI dormant faisoit avec ces figures barbares éclairées par des

torches incendiaires, lorsqu'un redoublement de cris de ces forcenés

le réveilla. Son premier mot fut: «Savez-vous si la Reine et mes

enfants ont dormi?»

Non, la Reine n'avait point encore dormi. Les religieux que l'orage

avait chassés de leurs cellules ne se doutaient guère que peu de

temps après le même orage y jetterait la Reine de France chassée de

son palais, et que, plus infortunée qu'eux-mêmes, dans ces mêmes

cellules où ils avaient passé des nuits paisibles, elle appellerait en

vain le sommeil. Cependant Madame Élisabeth, qui, agenouillée sur un

des trois matelas étendus sur le carreau de la chambre qu'elle

partageait avec mesdames de Lamballe et de Tourzel, avait passé la

nuit en prière, l'oreille appuyée contre la cloison qui la séparait de

la chambre de sa belle-soeur, crut comprendre, au silence absolu qui y

régnait, que, épuisée de douleur et de fatigue, la Reine était enfin

parvenue à fermer les yeux vers les six heures du matin. Voulant lui

ménager ce repos subreptice que procure l'accablement à la nature

épuisée, Madame Élisabeth appela tout bas les enfants pour présider à

leur toilette. Ce travail terminé, il fallut songer à se mettre en

mesure de se rendre à l'Assemblée, dont la séance allait bientôt

s'ouvrir. Arrachée à son demi-sommeil par les caresses de ses enfants

que Madame Élisabeth lui amenait: «Pauvres enfants! s'écria la Reine

en les embrassant, qu'il est cruel de leur avoir promis un si bel

héritage et de dire: Voilà ce que nous leur laissons! Tout finit avec

nous!»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 38 / 47 段